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Dans le paysage cinématographique français, Eric Valette apparaît comme une exception, voire même une anomalie tant il s’attaque à des genres peu visités (le fantastique avec Maléfique, le thriller politique avec Une Affaire d’état, le film d’action en forme de course-poursuite avec La Proie) et surtout le fait avec autant de maestria, livrant des films percutants aux personnages fouillés et travaillés. Depuis les violentes mises au placard de Florent Emilio Siri et Fred Cavayé, récupérés par le système et contraints de s’adonner (on l’espère très temporairement) à la comédie frelatée à base de Franck Dubosc et de Dany Boon (respectivement Pension Complète et Radin), Eric Valette est le dernier des Mohicans de films divertissants mais à l’exigence narrative prégnante. Avec Le Serpent aux mille coupures, adaptation d’un roman policier de DOA, le réalisateur s’impose comme l’ultime représentant d’un cinéma buriné et même burné avec un univers propre et un talent visuel indéniable.
Tendu, âpre dans ses rapports humains, à la violence sèche et parfois graphique un poil excessive (les deux séquences de torture parfaitement justifiées par l’intrigue ont valu une restriction aux moins de 16 ans moins pour leur caractère insoutenable que la nudité frontale des malheureuses victimes), le film détonne par son lieu d’action peu usité, la campagne française et plus précisément du sud-ouest aux environs de Toulouse, rendue superbement cinégénique par une photo léchée et un scope de toute beauté, et par la volonté de rejeter tout manichéisme primaire, développant des zones intermédiaires où le confort du spectateur est largement mis à mal. Autrement dit, un film jouissif dans sa mise en scène mais plus complexe dans son appréhension des relations entre les protagonistes et qui maximise son faible budget (pour ne pas dire famélique). Une école de la débrouille et des contraintes que Valette expérimente depuis son premier long.
Un mystérieux motard blessé et accidenté près de vignes sachant tenir une arme est contraint de se réfugier dans une ferme avoisinante après avoir tués des trafiquants de drogue attendant leurs interlocuteurs. Ces derniers, secondés par un tueur à gage impassible et impitoyable se mettront en chasse de celui qui a tout fait capoter. Tandis que la police locale patauge allégrement en tentant de mettre en lumière tous les tenants et aboutissants grâce à un collègue espagnol, les habitants du cru préparent une expédition punitive chez le fermier noir et sa femme blanche séquestrés chez eux par ce motard que les médias identifient comme un terroriste.


Porté par un casting de gueules comme on en trouve désormais rarement dans les films français, Le Serpent aux mille coupures entretient le flou quant au positionnement moral de certains de ses protagonistes. Les villageois les plus véhéments sont animés par un racisme ordinaire à l’encontre de ce couple mixte mais il est avant tout exacerbé par un ressentiment lié à la paupérisation de cette population, et à laquelle le couple échappe en ayant pu acquérir une ferme convoitée, plutôt que par la haine idéologique. De même, il est difficile de s’identifier à l’homme d’action inconnu car son comportement ne suscite pas franchement l’adhésion, c’est le moins que l’on puisse dire. Il est ligote le mari dans la cave, prend en otage leur fille pour s’assurer de leur coopération, se montre violent verbalement et physiquement avec la mère de famille. C’est d’autant plus perturbant que ce personnage est interprété par une figure assez reconnue dans le paysage du cinéma français à savoir Tomer Sisley jouant généralement des hommes plus positifs. En tous cas, l’acteur est parfaitement crédible dans ce rôle tendancieux qui rejoint la litanie des personnages sur la corde raide affectionnés par le réalisateur et dont leur évolution au sein du récit permet d’en réviser le jugement initial quant à leurs motivations profondes. Si le perso de Sisley apparaît assez contrasté et même ambigu, ses réelles intentions et origines demeurent difficilement déchiffrables tout au long du film. Et c’est aussi intriguant que satisfaisant tant la tendance est plutôt au surlignage et à la surexplication.

Les séquences impliquant la famille et leur preneur d’otage demeurent calmes en termes de péripéties mais Valette parvient à faire ressentir la menace sourde que la présence de cet homme violent fait peser. Le rythme du métrage palpite donc entre ces plages de tranquillité apparente, les pérégrinations de flics déboussolés et le sillage morte du tueur envoyé par un cartel colombien pour faire le ménage. Personnage le plus actif, c’est sur lui que le cinéaste reporte son attention, en faisant l’épicentre du récit. Soit l’élément perturbateur dont chaque geste, chaque intervention, chaque interaction entraîneront une conclusion dramatique inéluctable. Hitchcock disait que plus réussi est le méchant, plus réussi sera le film et cet adage se vérifie une fois encore, ce tueur implacable interprété par l’acteur hongkongais Terence Yin suscite inquiétude et inconfort à chacune de ses apparitions tant on ne sait jamais quand cet homme au charisme vénéneux va frapper.
Il est secondé par le personnage de Stéphane Debac, épatant en side-kick imposé par les circonstances. Un falot mu par un racisme de classe et qui malgré sa position détachée des basses œuvres qu’il répugne sera obligé de mettre les mains dans le cambouis. Une forme d’ironie noire qui parcourt l’œuvre d’Eric Valette et qui trouve ici un remarquable écrin.
Le trafic de drogue international transitant par le sud-ouest de la France, sa violence inhérente, traduisent au fond uen globalisation économique non moins brutale et qui accapare cette population rurale. Un enjeu politique en filigrane qui vient enrichir le récit de ce polar aux accents de grand ouest sauvage.


Si l’on pense volontiers au cinéma d’Yves Boisset et d’Henri Verneuil, la principale résurgence du Serpent aux mille coupures est bien entendu le western. Ce genre infusait déjà Une Affaire d’état via le personnage de Gérald Laroche (que l’on retrouve d’ailleurs ici en tenancier d’un troquet) et imposait plus ouvertement sa marque dans La Proie. Ici, en œuvrant vers une forme d’épure narrative et stylistique toujours plus soignée, Valette s’empare très clairement de motifs du genre pour livrer un véritable sud-ouestern hargneux. Une remarquable transposition du genre western dans la campagne française avec le personnage de Tomer Sisley en véritable homme sans nom dont le passage charrie son lot de violence et de chaos. Le règlement de tous les comptes dans le grand finale ne pouvait se produire autre part que dans la ferme, véritable confluent de toutes les pistes narratives et toutes les formes de violences (physiques, sociales, économiques) ayant émaillées l’histoire.
Eric Valette ne réalisera sans doute jamais son projet de western surnaturel Dark Guns mais on espère vivement qu’il pourra continuer à en transposer l’influence dans ses films.
En tous acs, entre western sans concession et héros qui n’en a ni l’attitude ni le rayonnement, on comprend mieux les choix de Valette pour sa carte noire lors de l’édition 2016 du festival Extrême Cinéma, L’Homme de la loi et Le Piège infernal représentant alors autant son appétence pour la série B rageuse que l’état d’esprit ayant animé Le Serpent aux mille coupures.

Nicolas Zugasti

LE SERPENT AUX MILLE COUPURES
Réalisateur : Eric Valette
Scénario : Eric Valette & DOA d’après son roman éponyme
Production : Raphaël Rocher, Adrian Politowski
Photo : Vincent Mathias
Montage : Sébastien Prangère
Bande Originale : Christophe Boulanger & Mike Theis
Origine : France
Durée : 1h46
Sortie française : 05 avril 2017

 

 

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