On a vu il y a peu, avec le giallo espagnol Une libellule pour chaque mort que la censure de l’Espagne franquiste n’aimait pas voir des récits meurtriers prendre place sur la sacro-sainte terre ibérique. C’est encore le cas avec Los ojos azules de la muñeca rota (1974, Les yeux bleus de la poupée cassée), que signe cette fois Carlos Aured et qu’Artus Films sort en combo DVD/Blu-ray.
Carlos Aured co-signe le scénario avec Jacinto Molina, lequel apparaît également dans le film sous son nom d’acteur de Paul Naschy. C’est d’ailleurs sur son personnage, Gil, que s’ouvre l’histoire, un type en train de faire du stop quelque part en France — les panneaux indiquent Perrouze. Il cherche du boulot et finira par en trouver auprès de trois étranges sœurs qui vivent dans une maison isolée : Claude (Diana Lorys), qui l’embauche, a un bras brûlé et une main en plastique, articulée ; Yvette (Maria Perschy) est en fauteuil roulant ; Nicole (Eva León) est nymphomane. Trois sœurs peut-être plus tchékhoviennes qu’il n’y paraît, elles aussi affligées par le temps qui passe et les rêves inaboutis. Toutes trois sont jolies et attirent Gil. Auparavant, le spectateur a appris, de la bouche de la patronne d’un bar où s’est arrêté Gil — un rôle tenu par Pilar Bardem, la mère de Javier Bardem —, qu’il valait mieux éviter les trois sœurs.

Gil, que l’on sait tourmenté par des visions, devient l’homme à tout faire de la maison tandis que, dans la région, des femmes tombent victimes d’un assassin inconnu qui leur prélèvent les yeux. Comme si le récit policier s’infiltrait soudain dans une histoire qui ressemblait aux Proies. Dans le film de Don Siegel, sorti trois ans avant, Clint Eastwood est recueilli, blessé, dans un pensionnat féminin et devient l’objet des fantasmes des différentes femmes. Ici, Gil attire Nicole et est lui-même attiré par les deux autres sœurs. Il va progressivement devoir faire face aux convoitises des unes, aux soupçons des autres et à la jalousie.

Plus que l’histoire elle-même — qui prend soudain un coup d’accélérateur pour se conclure rapidement —, c’est l’ambiance que semble privilégier Carlos Aured. Le malaise et le mystère planent sur cette maison perdue au milieu de la campagne, dont les seuls visiteurs sont un vieux médecin (Eduardo Calvo) et une infirmière (Ines Morales) et, de temps en temps, un policier (Antonio Pica), dont le lieu habituel de travail semble être le bistrot du village. Aured prend d’ailleurs un soin extrême à filmer cette maison, son vaste escalier en bois qui donne lieu à de très beaux plans, et d’autres pièces plus secrètes.

En revanche, les séquences des meurtres de filles dont on arrache les yeux sont moins bien intégrées au scénario. Rythmées par une musique, celle de Frère Jacques, qui leur confère de l’étrangeté, elles s’écartent du projet initial, centré sur la maison et ses habitantes. Malgré d’infimes baisses de régime, Les Yeux bleus de la poupée cassée séduit le spectateur par son atmosphère et des séquences chocs, tels ces vers grouillant dans un œil mort. Ce qui, ajouté à quelques nudités, a valu au film une interdiction aux moins de 16 ans.
Jean-Charles Lemeunier
Les yeux bleus de la poupée cassée
Année : 1974
Origine : Espagne
Titre original : Los ojos azules de la muñeca rota
Réal. : Carlos Aured
Scén. : Carlos Aured, Jacinto Molina
Photo : Francisco Sánchez
Musique : Juan Carlos Calderón
Montage : Javier Morán
Durée : 88 min
Avec Paul Naschy, Diana Lorys, Maria Perschy, Eduardo Calvo, Eva Leon, Ines Morales, Antonio Pica, Luis Ciges, Pilar Bardem…
Sortie en combo DVD/Blu-ray par Artus Films le 21 avril 2026.