Home

Un assassin ganté qui tue à l’arme blanche dans les rues de Milan et dont on ne voit que la silhouette ou le visage masqué, des nudités féminines — dont les beaux seins d’Erika Blanc —, des flics qui pataugent… Pas de doute, on est bien dans un giallo, ces thrillers italiens en vogue dans les années soixante-dix. Sauf que la version originale d’Une libellule pour chaque mort que sort Artus en DVD/Blu-ray est en espagnol et que c’est bien de la péninsule ibérique que provient ce film réalisé par l’Argentin Leon Klimovsky.

Erika Blanc

Una libélula para cada muerto (1974, Une libellule pour chaque mort) est donc un giallo espagnol et son auteur, Leon Klimovsky, a également tourné une dizaine de ce que l’on a appelé les paella westerns, comme il existait les westerns spaghetti, les westerns choucroute ou encore les westerns bortsch, ces derniers produits en Union soviétique. Et l’on peut même ajouter que son premier western date de 1962, soit deux ans avant Pour une poignée de dollars de Sergio Leone, traditionnellement présenté comme étant le premier western italien.

Avec Une libellule pour chaque mort, nous sommes donc bien en présence d’un paella giallo, avec des meurtres commis par un mystérieux agresseur et une enquête menée par un commissaire un peu lourdaud, un éternel cigare coincé entre les lèvres. Il est incarné par Paul Naschy, qui a acquis ses titres de gloire dans la peau du loup-garou Waldemar Daninsky — une douzaine de films dont plusieurs réalisés par Leon Klimovsky. Naschy qui, sous son véritable patronyme de Jacinto Molina, co-signe avec Ricardo Muñoz Suay le scénario d’Une libellule pour chaque mort. Et, puisque les Espagnols suivent eux aussi fidèlement les modes, on ne s’étonnera pas de voir apparaître dans le titre des libellules après les mouches de Dario Argento, la tarentule de Paolo Cavara et le scorpion de Sergio Martino. Les libellules sont celles que le coupable dépose sur chaque cadavre.

Paul Naschy

Sur un scénario assez routinier, Klimovsky apporte quelques variations qui font tout l’intérêt du film. À commencer par les caractéristiques que l’on attribue habituellement à chacun des sexes. Ici, le commissaire incarné par Naschy a une femme qui travaille (Erika Blanc) et, lorsqu’il revient au domicile avant elle, il n’hésite pas à se mettre aux fourneaux, un tablier autour de la taille. Image qui ne traverse jamais un genre aussi machiste que le film policier. Au fur et à mesure que l’on voit un peu mieux l’assassin — filmé de dos —, on remarque des chaussures féminines et un pantalon rouge mais est-il pour autant une femme ou un homme ? Le doute demeure jusqu’au bout et les flics eux-mêmes soupçonnent à la fois l’un et l’autre. D’où les pistes semées ici et là, réelles ou fausses, et qui font apparaître un homosexuel et un travesti. Plus fort encore : dans le couple du policier, c’est la femme qui a des idées, qu’elle qualifie d’« intuitions féminines ». Et que lui balaie d’un revers de la main et d’un haussement d’épaules, n’y croyant pas du tout.

C’est une des habitudes du genre, les assassins font preuve d’une moralité douteuse, s’attaquant aux drogués, prostituées, homosexuels, etc. Souvent, ces films ont un côté réactionnaire et les « bien-pensants » (police, magistrature…) condamnent eux-mêmes les victimes, avec des phrases du type : « Elles l’ont bien cherché ! » Or, ici, Leon Klimovsky ne pose aucun dialogue moralisateur dans la bouche des flics, qui ne font aucun commentaire sur les activités des victimes. Seulement remarquent-ils qu’elles avaient « un mode de vie dissolue ». Ce qui, admettent-ils, n’est pas une raison pour mourir. Le cinéaste filme même un bourgeois adepte de la nécrophilie.

Saluons encore Klimovsky pour son savoir-faire dans les séquences chocs et pour le choix de ses décors, que ce soit une fête foraine déserte, avec un train fantôme et des montagnes russes, et un immeuble en construction. Dans le supplément, Emmanuel Le Gagne et Sébastien Gayraud insistent sur le fait que Klimovsky était cinéphile et qu’il écrivait des articles, en Argentine, dans une revue de gauche. Ils mettent en avant son « sens du baroque wellesien », pas aussi visible qu’ils veulent bien le dire, le baroque apparaissant surtout ici dans des décors pouvant rappeler les fins de nombreux films noirs américains. Quant à la situation géographique de l’intrigue, Milan — à part quelques vues générales du Duomo et des Navigli, l’essentiel du film a été tourné à Madrid —, les deux critiques expliquent que c’était à cause de la censure, qui ne voulait pas que l’on montre au cinéma des meurtres commis en Espagne. C’est d’ailleurs ce qui arrive avec un autre film interprété par Paul Naschy, Los ojos azules de la muñeca rota (1974, Les Yeux bleus de la poupée cassée) de Carlos Aured, censé se dérouler en France et dont nous reparlerons prochainement, le DVD/Blu-ray étant lui aussi mis en vente par Artus Films.

Jean-Charles Lemeunier

Une libellule pour chaque mort
Année : 1974
Origine : Espagne
Titre original : Una libélula para cada muerto
Réal. : Leon Klimovsky
Scén. : Ricardo Muñoz Suay, Jacinto Molina
Photo : Miguel Fernández Mila
Montage : Antonio Ramírez de Loaysa
Durée : 88 min
Avec Paul Naschy, Erika Blanc, Ángel Aranda, María Kosti, Ricardo Merino, Susana Mayo, Eduardo Calvo…

Sorti par Artus Films en DVD:Blu-ray le 21 avril 2026.

Laisser un commentaire