Avec la sortie en DVD/Blu-ray de Nadie oyó gritar (1973, Personne n’a entendu crier), l’éditeur Artus Films poursuit l’exploration de la filmo du cinéaste espagnol Eloy de la Iglesia (1944-2006). Une œuvre que, dans un supplément, le spécialiste Marcos Uzal, critique aux Cahiers du cinéma, scinde en trois : les films de genre, les films politiques et ceux appartenant au genre quinqui — qui prend pour héros des délinquants juvéniles. C’est ainsi que l’on retrouve déjà dans le catalogue Artus Cannibal Man (ou La Semaine d’un assassin, 1972), Le Député (1979), Navajeros (1981), Colegas (1982), El pico (1983) et El pico 2 (1984).
Personne n’a entendu crier appartient donc à la première catégorie. Dans un immeuble quasiment désert, une femme (Carmen Sevilla) est témoin d’un meurtre, dans lequel elle va devoir s’impliquer, s’embarquant avec le coupable (Vicente Parra) dans une folle équipée.

Curieusement dans ce film, Eloy de la Iglesia, enfant terrible du cinéma espagnol, emploie deux stars du cinéma franquiste (Carmen Sevilla, connue pour avoir été la partenaire de Luis Mariano dans Andalousie, Violettes impériales et La Belle de Cadix, et Vicente Parra, qui incarna le roi Alfonso XII dans deux films), tandis que le film est produit par Benito Perojo qui, dans les années quarante, tourna dans l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie. Comme à son habitude, le réalisateur espagnol bouscule les règles, offrant à ses deux protagonistes des rôles très différents de ceux dans lesquels le public espagnol a l’habitude de les voir. Parra a déjà travaillé avec lui dans Cannibal Man et Carmen Sevilla a elle aussi déjà été son interprète dans El techo de cristal, deux ans avant.
Moins politique que ne l’était Cannibal Man, Personne n’a entendu crier s’apparente aux gialli italiens à la mode à l’époque. Sauf qu’ici le coupable est connu dès le départ, suivant peut-être une autre mode, celle de la série américaine Columbo qui, après un épisode pilote en 1968, démarre en 1971 aux États-Unis. En Espagne, l’épisode pilote est diffusé en 1969 et la série débute sur une chaîne espagnole en 1973. Mais l’on peut également pencher pour une autre influence, sans doute plus probable. Dans Le Crime était presque parfait, Hitchcock livre au public l’identité du coupable très rapidement. Et Marcos Uzal, dans son commentaire, rapproche également Personne n’a entendu crier de Frenzy. On pourra ajouter qu’Eloy de la Iglesia filme une scène de baiser de la même manière que Hitchcock dans Vertigo, avec une caméra qui tourbillonne autour du couple.
Le film a une autre qualité qu’il doit aussi aux récits américains, où le cynisme — qu’il provienne des détectives ou des criminels — est de mise. Ici, dans les dialogues, il est très souvent question de cette attitude anticonventionnelle. Dans ces mêmes dialogues, des phrases prononcées sans qu’on en capte directement le sens exact prennent une toute autre signification une fois que, dans les dernières séquences, on a compris tous les enjeux du scénario. Elles sont posées comme des balises prémonitoires que nous entendons et ne pouvons saisir.

Bien rythmée, la mise en scène d’Eloy de la Iglesia isole ses personnages comme il le faisait déjà avec le protagoniste de Cannibal Man. Le titre lui-même insiste sur cet éloignement, un éloignement qu’il ne cantonne pas à l’immeuble dans lequel vivent Carmen Sevilla et Vicente Parra mais à l’Espagne entière. D’où — et Marcos Uzal insiste sur ce point — le démarrage du film dans le tourbillon londonien qui contraste avec les séquences espagnoles, dans lesquelles on voit des paysages sans grand monde autour.
Sans jamais le dire ouvertement, Eloy de la Iglesia fait de son héroïne une prostituée de luxe, ce qui est assez gonflé dans le contexte de l’Espagne franquiste. De même, il glisse dans ces plans des allusions homo-érotiques — le cinéaste, qui n’avait pas peur de la provocation, affichait son homosexualité, à l’époque très mal vue par la le gouvernement et la censure — entre Vicente Parra et Tony Isbert. Enfin, rendons-lui grâce de donner un beau rôle à Carmen Sevilla, laquelle était encore aux yeux des spectateurs la jolie interprète roucoulante des opérettes de Francis Lopez. Et, osons le mauvais jeu de mot, si l’on connaît bien Le Barbier de Séville, c’est ici dans un joli bourbier que plonge Sevilla, la belle Carmen.
Jean-Charles Lemeunier
Personne n’a entendu crier
Année : 1973
Titre original : Nadie oyó gritar
Origine : Espagne
Réal. : Eloy de la Iglesia
Scén. : Eloy de la Iglesia, Antonio Fos, Gabriel Moreno Burgos
Photo : Francisco Fraile
Musique : Fernando García Morcillo
Montage : Antonio Ramirez de Loaysa
Prod. : Benito Perojo
Durée : 91 min
Avec Carmen Sevilla, Vicente Parra, María Asquerino, Antonio Casas, Tony Isbert…
Sortie par Artus Films en DVD/Blu-ray le 3 mars 2026.