L’éditeur Carlotta, qui se spécialise de plus en plus dans le cinéma asiatique, vient de sortir en Blu-rays deux trilogies japonaises fort intéressantes. Il y a d’abord la Trilogie de la traque de Junya Sato, composée de Chasse à l’homme : la rivière de la rage (1976), La Preuve d’un homme (1977) et Survie en pleine nature (1978). Puis la Trilogie du jeu de Toru Murakawa, avec Le Jeu le plus dangereux (1978), Le Jeu de la mort (1978) et Le Jeu de l’exécution (1979). Si celle de Sato propose trois films qui n’ont rien à voir les uns avec les autres, celle de Murakawa a pour héros le même personnage, Shohei Narumi, incarné par l’acteur Yûsaku Matsuda (1949-1989).
Ces deux trilogies sont proches de la série B made in USA. On croise George Kennedy dans La Preuve d’un homme, dont une partie de l’action se déroule à New York et qui traite du racisme. On pense aux films américains des années soixante-dix, signés Don Siegel ou Phil Karlson (tel Justice sauvage, avec Joe Don Baker), des sujets se déroulant autant dans les métropoles que dans les campagnes. Et, comme dans ceux-là, souvent le héros ne peut se fier qu’à soi-même.
Avec Chasse à l’homme : la rivière de la Rage, Junya Sato démarre très fort. Un homme est arrêté qui refuse de parler, sans qu’on sache qui il est vraiment. On l’apprendra plus tard et commencera alors une chasse au faux coupable digne de Hitchcock. Le film nous balade de Tokyo à plusieurs endroits du Japon, y compris ceux dans lesquels se cachent des ours. Et, comme dans Le Fugitif, le flic opiniâtre qui poursuit le héros n’est pas convaincu de sa culpabilité et s’oppose à sa hiérarchie.

Ce héros est interprété par Ken Takakura, un acteur excellent qui a la particularité d’être déjà apparu dans deux films américains, Trop tard pour les héros (1970) de Robert Aldrich et Yakuza (1974) de Sydney Pollack. C’est dire si la production vise deux publics, le japonais et l’américain, d’autant que Takakura sera par la suite aux génériques de Black Rain (1989) de Ridley Scott et Mr. Baseball de Fred Schepisi. Ajoutons que John Woo, qui a toujours été très admiratif du jeu de Takakura, lui avait rendu hommage avec le personnage joué par Chow Yun-fat dans Le Syndicat du crime. En 2017, avec Manhunt, John Woo signera le remake du premier film de la Trilogie de la traque, Chasse à l’homme. C’est encore Ken Takakura qui, dans Survie en pleine nature, incarne un ancien officier qui, quelques années auparavant, était à la tête d’une opération commando d’autodéfense qui s’est soldée par plusieurs morts. Revenu sur les lieux, il va se retrouver pris dans un engrenage malsain.

La Trilogie de la traque montre combien son réalisateur, Junya Sato — par ailleurs auteur du célèbre Super Express 109 (1975), source d’inspiration de Speed (1994) avec Keanu Reeves, Sandra Bullock et Dennis Hopper — est devenu une référence du cinéma d’action. Les trois films sont bien rythmés et très plaisants à suivre, nourris par une critique politique, entre autres sur les dérives de l’armée. Certes, on pourra sourire de certains passages de la prenante Chasse à l’homme, sans doute de l’ours mais aussi d’une leçon de pilotage d’avion ultra-rapide mais efficace. Mais le récit est tellement mouvementé que l’on n’a pas le temps de s’arrêter à des détails infimes qui en rajoutent au plaisir.

La deuxième trilogie, celle du Jeu, repose sur son personnage principal, qui lie les trois histoires : Shohei Narumi. Narumi est un mauvais garçon peu sympathique au départ, mais à qui le talent de Matsuda donne un charisme incroyable. C’est un tueur à gages à qui l’on confie des missions extrêmes, que ce soit par de grands industriels ou des chefs mafieux. Il est pour cela capable de tuer, de frapper et de violer des femmes. Avec sa tignasse, ses lunettes de soleil, sa clope et ses flingues, il ressemble aux héros des films d’action américains de la même époque, qu’ils soient flics ou voyous. Avec quelques petites originalités : Narumi boit du lait !
C’est une évidence, les héros de cinéma ne font pas uniquement preuve de valeurs positives. Nous sommes entrés dans le temps, plutôt, des anti-héros. Et, donc, Narumi est capable de violences envers les femmes. Et même de viol, comme c’est le cas dans Le Jeu le plus dangereux. Très souvent, dans les films des années soixante-dix, les cinéastes posent un regard très machiste sur cette question, la femme attaquée se mettant à gémir de plaisir. C’est le cas dans Le Jeu le plus dangereux comme ça l’était dans Les Chiens de paille (1971) ou Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia (1974), deux films de Sam Peckinpah. L’agression n’était pas si grave puisque la femme y trouvait son plaisir. C’est ce qui se passe avec le personnage de Kyoko (Keiko Tasaka), qui tombe amoureuse de Narumi. Ce qui, aujourd’hui, est révoltant, ne semblait pas l’être à l’époque.
Bercée par une musique très jazzy composée par Yuji Ohno — qui vient de disparaître le 4 mai 2026 et qui a également signé la bande originale de La Preuve d’un homme de Junya Sato —, la Trilogie du jeu joue sur les rapports qu’entretient le taciturne, dur et moqueur Narumi avec ce qui constitue l’essentiel de la société tokyoïte, du moins celle la mieux représentée dans les films policiers : la police, les yakuzas et les grands dirigeants d’entreprise qui font régulièrement appel aux deux premiers. Les représentants de ces trois catégories sont souvent encore moins recommandables que Narumi lui-même. Jusqu’à ce tueur vétéran qu’il affronte dans le dernier film de la trilogie, Le Jeu de l’exécution, qui lui donnera bien du fil à retordre.

Si l’ironie est souvent présente — il n’est qu’à voir, dans Le Jeu de la mort, comment deux copains récupèrent de l’argent — , la violence est au cœur des aventures de Narumi, elle qui envahit à l’époque l’ensemble du cinéma international. Inutile de préciser que les films de Toru Murakawa (et ceux de Junya Sato également) ont servi de modèles à des cinéastes japonais tels que Takashi Miike et Kiyoshi Kurosawa.
Ne nous y trompons pas : Narumi est loin d’être un personnage monolithique. Si le type apparaît comme un salaud dès les premières images du premier film — charismatique, certes, mais salaud tout de même —, il évolue, allant jusqu’à se livrer à une course avec une voiture, un des clous du Jeu le plus dangereux, pour une cause désintéressée, lui qui ne semble motivé au départ que par l’argent.
De même, dans Le Jeu de la mort, le héros sarcastique commence à jouer avec la vie d’une jeune femme, sur la tempe de laquelle il braque son arme. « Pas dans la tête, supplie-t-elle, je voudrais être belle dans la mort ». Il sourit, ne laisse qu’une balle dans le barillet qu’il fait tourner, et joue à la roulette russe avec le destin de la dame. Cette apparente indifférence à la vie et à la mort sera assez rapidement battue en brèche, Narumi voulant sauver une femme de la guerre que se livrent deux gangs de yakuzas. Comme si le cœur qui s’était mis à battre à la fin du premier film continuait de le faire dans le deuxième. Narumi serait-il un héros romantique, alors qu’il n’affiche que cynisme ? Tout pourrait le laisser croire, quand il prend des risques (calculés, sans doute) pour sauver son ami ou la femme qui l’attire. Jusqu’à ce que…
Si Toru Murakawa connaît, c’est une évidence, toutes les ficelles de son métier pour diriger les séquences d’action, sa maîtrise ne s’arrête pas là. Que dire de cette scène dans laquelle une actrice porte une tenue léopard devant des rideaux tigrés ?

Dans le troisième volet de la Trilogie du jeu, Le Jeu de l’exécution, Murakawa fait encore preuve d’un réel talent dans sa manière d’ouvrir le film par une séquence d’action laissant le spectateur stupéfait. Que se passe-t-il ? Narumi est en effet détenu prisonnier et, par un savant et étrange jeu d’ombres et de miroirs, ne parvient à savoir qui sont ses ennemis ni, surtout, leur nombre.
Malgré ces emprunts au cinéma d’action américain, ces films sont non seulement correctement réalisés mais comportent de nombreux plans remarquables. Pensons à cette bagarre dans le noir, dans Le Jeu le plus dangereux, où les seules lumières sont les éclairs des coups de feu. On peut également s’amuser de cette séquence au cours de laquelle Narumi est embauché pour sa mission. La caméra fixe le personnage, avec un gros plan sur son chapeau quand, soudain, la tête de son interlocuteur apparaît sur le côté. Et que dire du démarrage du Jeu de la mort : Narumi est dans le noir, scrutant une fenêtre éclairée, lui-même se détachant en ombre chinoise du projecteur qui l’illumine par derrière. Parlons encore du premier meurtre du film : Narumi est au fond de l’écran et sa victime au premier plan, qui se tourne vers la caméra lorsqu’il est touché par la balle.
Voici donc deux trilogies a découvrir — puisqu’elles sont inédites chez nous — et savourer sans modération.
Jean-Charles Lemeunier
La Trilogie de la traque de Junya Sato, sortie pour la première fois en 4K UHD et Blu-ray le 21 avril 2026.
La Trilogie du jeu de Toru Murakawa, sortie pour la première fois en coffret Blu-ray par Carlotta Films le 19 mai 2026.