
Devenu le flic romanesque le plus connu, le commissaire Maigret était ainsi décrit par son auteur, Georges Simenon : « Il était énorme et osseux. Des muscles durs se dessinaient sous le veston, déformaient vite ses pantalons les plus neufs. Il avait surtout une façon bien à lui de se camper quelque part qui n’était pas sans avoir déplu à maints de ses collègues eux-mêmes. C’était plus que de l’assurance, et pourtant ce n’était pas de l’orgueil. »
Immortalisé par le cinéma, Maigret a toujours été interprété par des acteurs à carrure forte et à l’autorité naturelle : Abel Tarride, Pierre Renoir, Harry Baur, Jean Gabin, Bruno Crémer, Gérard Depardieu, jusqu’à Gino Cervi, le Peppone de Don Camillo, qui l’incarne dans Maigret à Pigalle, et Jean Richard, qui fait entrer le commissaire dans les foyers des années soixante-dix grâce à la télévision. Il n’existait jusqu’à présent qu’une exception, quand le flic bourru fut interprété, le temps de trois excellents films durant l’Occupation (Cécile est morte de Maurice Tourneur, Picpus et Les Caves du Majestic de Richard Pottier), par le fringant, volubile et bondissant Albert Préjean. Il incarnait un Maigret très différent de l’image que le grand public en avait. Préjean vient de trouver un digne successeur en la personne de Denis Podalydès, qui endosse l’imperméable et la subtilité du héros de Simenon dans l’étonnant Maigret et le mort amoureux de Pascal Bonitzer. Lequel sera prochainement disponible en DVD et Blu-ray et l’est déjà en VOD.

Les romans de Simenon partent souvent d’un fait a priori étranger à l’enquête. On pense à Maigret tend un piège (1958) de Jean Delannoy, qui débute par un épisode de chaleur extrême qui envahit la capitale. Ce qui, chez l’écrivain, reflète la psychologie ambiante des personnages. De même, Bonitzer choisit d’ouvrir son film sur ce dialogue entre le commissaire et son adjoint Janvier : « Qu’est-ce qui se passe, Janvier ? » – Rien depuis deux semaines ! » Dans cette période d’inactivité, les policiers vont se jeter sur la première affaire qui passe : la mort par balles, chez lui, d’un ambassadeur à la retraite. Les vieillards évoqués dans le titre du roman sont donc la victime elle-même et son entourage : sa gouvernante (Anne Alvaro, extraordinaire), la femme qu’il a aimée sans jamais pouvoir l’épouser (Dominique Reymond, impeccable), un abbé traditionaliste — joué avec délectation par le critique Noël Simsolo —, etc.
Chemin faisant, Bonitzer s’amuse à semer des indices qui auront — ou pas — une signification, tel ce tableau de Guillaume Courtois remarqué par Maigret chez un antiquaire qui est le neveu de l’ambassadeur : « Vénus tentant d’empêcher Mars de tuer Adonis ». D’autant que l’on apprend, par le notaire chargé du testament, que le décédé était coureur : « J’appelle un chat un chat, explique-t-il, et un chaud lapin un chaud lapin ! »
L’humour est ainsi beaucoup présent dans les dialogues de cette enquête feutrée dans les milieux aristocratiques de la capitale, puisque les policiers sont même en devoir d’interroger une princesse. Bonitzer s’amuse également, comme le faisait avant lui Chabrol, à détailler les menus de ses personnages. Maigret est un gourmet, qui parle « d’escargots et de tête de veau arrosés d’un Saint-Joseph de chez Guigal ». Ou encore de « râble de lapin aux pruneaux ».

C’est un Maigret hors du temps que campe avec justesse Denis Podalydès, un type qui ne possède pas de téléphone portable et ne conduit pas. Un type aussi qui se met en dehors du rythme effréné de son époque — car, pour une fois, le film est situé aujourd’hui et non, comme cela est courant dans les adaptations, dans les années cinquante — et à qui ses supérieurs reprochent son manque de rapidité. Dans un supplément du disque, Pascal Bonitzer remarque : « Maigret a un regard qui pèse très lourd, une écoute, et il passe énormément de temps à ruminer. Ce qui n’est pas cinématographique ! »
Quoi qu’en dise l’auteur du film, le spectateur se prend justement d’affection pour ce personnage qui sait regarder et qui le pousse à faire de même. Le film est d’autant plus fort qu’il a une conclusion inattendue, à l’opposé de tous ces films et séries policières où les énigmes sont résolues tambour battant et montre en main. Ici l’enquête prend son temps, n’aboutit pas forcément mais donne l’occasion, comme dans tous les Maigret, d’approcher le genre humain et ses failles. Et d’essayer de les comprendre.
Jean-Charles Lemeunier
Maigret et le mort amoureux
Année : 2026
Origine : France
Réal., scén. : Pascal Bonitzer d’après Georges Simenon
Photo : Pierre Milon
Musique : Alexeï Aïgui
Montage : Monica Coleman
Durée : 80 min
Avec Denis Podalydès, Anne Alvaro, Manuel Guillot, Irène Jacob, Micha Lescot, Julia Faure, Olivier Rabourdin, Dominique Reymond, Noël Simsolo, Hugues Quester, André Marcon…
Sortie en VOD le 18 juin et en DVD et BRD le 7 juillet 2026 par Pyramide Vidéo.