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S’il est un cinéaste qu’on ne peut taxer de classicisme, c’est bien Derek Jarman (1942-1994). Le Britannique n’a-t-il pas tourné un péplum en latin (Sebastiane) ou un film dans lequel Judi Dench lit des sonnets de Shakespeare tandis que défilent à l’écran des images (The Angelic Conversation) ? Malavida Films sort — à la fois en salles et en DVD — War Requiem (1989), tandis que quatre autres films de Jarman (Jubilee, The Last of England, Sebastiane et La Tempête) seront présentés dans les cinémas à partir du 17 juin 2026.

Attardons-nous sur War Requiem qui montre combien, une fois de plus, Jarman n’avait pas peur du risque. Il met ici en images l’opéra que Benjamin Britten a tiré des poèmes de Wilfred Owen (1893-1918), celui que l’on a appelé « le plus grand poète de la Première Guerre mondiale » et qui ne lui a pas survécu. Il est mort au combat le 4 novembre 1918, à une semaine de l’Armistice.

Conscient de la bêtise de la guerre, celle qui ôte au monde un grand poète et des tas d’autres personnes, Derek Jarman signe un pamphlet anti-belliciste. Il devait malgré tout se douter qu’il ne pourrait calmer ainsi les ardeurs guerrières de ses compatriotes et des humains en général.

Grâce à ses interprètes — Laurence Olivier en vieux militaire en fauteuil roulant, bardé de médailles, Sean Bean en soldat allemand et, surtout, Tilda Swinton, la muse de Jarman, en infirmière — et a de très beaux plans, le cinéaste punk sublime ce cri pacifiste. Il y a en lui de la beauté, de la poésie et, certainement aussi, de l’ironie. Que dire de ce gros plan au cours duquel Tilda Swinton noue des lacets sur les bottes d’un soldat ? Il semble se moquer d’une séquence similaire de Sylvester Stallone et du militarisme de Rambo puisque, dans War Requiem, il s’agit d’un soldat mort. Quant à la beauté et la poésie, elles surgissent dans de nombreuses séquences, telle celle avec ce Christ au drapeau, des soldats tenant des lances accroupis à ses pieds, qui est une très fidèle reconstitution du tableau La Résurrection de Piero della Francesca.

Le film décrit la vie quotidienne dans les tranchées, telle qu’Owen l’a racontée et telle qu’elle est chantée dans l’œuvre de Britten. Jarman ne magnifie pas les combats mais ceux qui vont devoir les subir. On voit ainsi un soldat lire les poèmes de Keats, d’autres creuser des tranchées dans des pierres blanches, sous la pluie, ou encore des enfants, déguisés en soldats et nurses, enterrer un petit ours en peluche mort. Citons encore ce magnifique plan de soldats blessés, gisant sur des lits d’hôpital aux couvertures rouges, surveillés par une infirmière (Tilda Swinton), elle-même vêtue d’une cape de la même couleur.

Tout en accompagnant des images d’infirmières jouant à cache-cache, les chœurs se font plus précis dans le pacifisme : « Nous savions que de meilleurs hommes viendraient et que de plus grandes guerres nous déchireraient (…) ; un soldat fait la guerre à la mort pour vivre et non la guerre à un autre homme pour un drapeau. »

Le poème d’Owen fait parfois quelques détours bibliques avec, par exemple, des allusions à l’histoire d’Isaac et Abraham. Quand le bras du père est arrêté par un ange qui lui propose à la place le sacrifice d’un bélier, ce dernier tapote alors les fesses du chérubin et reprend son rasoir. Tandis qu’il commet l’irréparable, « avec, un par un, la moitié des enfants d’Europe », il est applaudi par des rentiers capitalistes, cigares et chapeaux hauts de forme.

À la poésie, la beauté et l’ironie, il conviendra d’ajouter ce message politique, tandis que, par les cœurs, la voix de Wilbur Owen clame : « Pourra-t-on annuler tous ces décès et sécher toutes ces larmes ? »

War Requiem n’est pas un film simple à suivre. Plutôt une série de sensations, d’émotions, que berce une musique belle, parfois dissonante, chargée d’une grande puissance. Ce rejet viscéral de la guerre peut faire penser au texte provocateur de Benjamin Péret, publié en 1953, et si ironiquement intitulé Mort aux vaches et au champ d’honneur. Comme si Jarman, lui aussi, s’écriait « Mort aux champs d’honneur » comme d’autres clament « Mort aux vaches ».

Jean-Charles Lemeunier

Cinq films de Derek Jarman (War Requiem, Jubilee, The Last of England, Sebastiane et La Tempête) sortis par Malavida en salles le 17 juin 2026.

War Requiem également sorti en DVD ce même jour, avec un livret de 16 pages de James Strowman.

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