Après la stupéfaction et le coup de cœur éprouvés à la vision de la géniale Légende de Baahubali (un indispensable Blu-ray disponible chez Carlotta), grande était l’attente de découvrir une autre œuvre du cinéaste indien S.S. Rajamouli. L’éditeur comble nos vœux avec Eega, film tourné en 2012, complètement différent et tout aussi jouissif. Sorti en Blu-ray ce 16 juin, le film sera également à l’affiche des cinémas à partir du 28 juin, dans le cadre d’une grande rétrospective consacrée à Rajamouli. L’occasion de découvrir RRR en avant-première et en sa présence à l’Institut Lumière de Lyon le 1er juillet (séance d’ores et déjà complète mais d’autres films de Rajamouli sont encore programmés à l’Institut jusqu’au 17 juillet). Citons également un week-end à la Cinémathèque française (26-28 juin), une avant-première au Grand Rex à Paris (30 juin), une rétrospective au festival de Neuchâtel (3-4 juillet) et une projection à celui d’Annecy.
S.S. Rajamouli est le cinéaste-phare de ce qu’on appelle Tollywood, c’est-à-dire la production parlée en télougou, de la même manière que Bollywood désigne la production en hindi. Et si l’on désire mieux connaître la carrière du monsieur, il vaut mieux plonger dans la très érudite vision de son œuvre par le critique et réalisateur Christophe Gans, en supplément du Blu-ray.
Après le générique au cours duquel on entend un enfant demander une histoire à son père, Eega démarre sur une love story classique et un peu kitsch entre une jeune fille, Bindu, et son voisin, Nani. Il lui fait les yeux doux, elle semble l’ignorer. Mais le très riche (et gangster) Sudeep passe par là et entreprend de conquérir le cœur de Bindu. S’apercevant qu’un rival est sur son chemin, il tue Nani, au moment même où Bindu déclare, par message, son amour à ce dernier.

Ce scénario, qui paraissait jusque là tout ce qu’il y a de plus normal, prend soudain un énorme virage car voici que Nani se réincarne en mouche. On assiste à ses premiers essais dans cette nouvelle vie par une succession de scènes complètement étonnantes et marrantes. Et cette bestiole, somme toute pas très mignonne, s’empare du cœur des spectateurs tant on craint pour elle et tant elle montre d’ingéniosité pour se tirer de nombreux mauvais pas.
Remarquons toutefois, avant la réincarnation de Nani en insecte, quelques signes avant-coureurs prouvant que Rajamouli n’a peur de rien, bravant toutes les censures. Ainsi, un soir, Nani — encore sous sa forme humaine — raccompagne Bindu chez elle. Comme elle toussote, il s’introduit par une lucarne dans une maison et, pour la ramener à sa bienaimée, se saisit d’une bouteille. L’ayant bien secouée durant le trajet, le liquide jaillit du goulot en moussant et ce n’est pas la peine d’avoir l’esprit mal placé pour comprendre l’état de l’amoureux. De même, puisqu’il faut des chansons dans tout film indien qui se respecte, Nani chante son amour à Bindu, tombe dans l’eau et continue à chanter avec force glouglous. Une façon de se moquer gentiment des poncifs attendus par le public.
Une fois la transformation faite, Eega nous mène de surprise en surprise, sur un rythme entraînant. Comment décrire cette situation ? La mouche, avec ses gros yeux rouges et sa petite mine sympathique, nous a mises dans sa poche (si elle en possède une) et Rajamouli, grâce à une mise en scène ironique, époustouflante, marrante, onirique nous séduit, nous fait avoir peur pour ce volatile créé à partir d’effets spéciaux, tant il invente pour lui des catastrophes : accident de voiture, poursuite sur une autoroute, chasse par de gros oiseaux, flytox, tirs… Tous les coups sont permis pour le méchant Sudeep et Eega prend le chemin d’un sacré film d’action… jusqu’à la chorégraphie finale, aussi surprenante — même si elle n’a rien à voir — que celle qui concluait La Vie de Brian. C’est ainsi qu’on aime le cinéma, quand il est réalisé par des personnes qui n’ont pas froid aux yeux et qui osent, prennent des risques (y compris celui du ridicule, jamais atteint ici) et font la preuve de l’étendue de leur talent. Eega ? C’est vraiment un film qui fait mouche !
Jean-Charles Lemeunier
Eega
Année : 2012
Origine : Inde
Réal. : S.S. Rajamouli
Scén. : K.V. Vijayendra Prasad, Crazy Mohan
Photo : K.K. Senthil Kumar
Musique : M.M. Keeravani
Montage : Kotagiri Venkateswara Rao
Durée : 134 min
Avec Nani, Samantha Ruth Prabhu, Sudeepa, Hamsa Nandini…
Sorti en Blu-ray par Carlotta Films le 16 juin et en salles le 28 juin 2026.