Entre le ciel et l’enfer, le film d’Akira Kurosawa sorti en 4K UHD et Blu-ray chez Carlotta en mai dernier, était, pour le critique Jean Douchet — on retrouvera sa démonstration dans un supplément — « l’un des plus beaux polars du monde ». Le film surprend aujourd’hui par les virages qu’il prend. Tout commence dans la luxueuse villa d’un cadre d’une entreprise de chaussures (Toshirô Mifune) qui, avec les co-directeurs, discutent de l’avenir de l’usine et du rachat de parts dans l’entreprise pour en faire partir le vieux patron. Avec leurs airs de conspirateurs, les collègues de Mifune pourraient tout aussi bien être des yakuzas décidés à se débarrasser de quelqu’un d’encombrant. Seul Mifune reste digne et s’y refuse mais l’on comprendra plus tard que lui-même intrigue pour prendre le contrôle de la boîte. Dans cette première partie qui se déroule uniquement dans une pièce de la villa, un coup de théâtre intervient, donné par un coup de téléphone. Le fils, âgé d’une dizaine d’années, vient d’être enlevé. Mifune a besoin de sa fortune pour s’emparer de son usine mais il préfère bien sûr mettre cet argent dans la rançon exorbitante qui lui est demandée : 30 millions de yens. Deuxième coup de théâtre : ce n’est pas son fils qui a été enlevé mais le copain de celui-ci, le fils du chauffeur de Mifune. Les flics arrivent tandis que Mifune se refuse à payer la rançon et que sa femme le pousse à le faire.

Dans cette première et assez longue partie, s’étalant sur une cinquantaine de minutes, Kurosawa filme les tensions et le déchirement d’un homme écartelé entre son humanisme et son avenir. La caméra quitte alors l’imposante demeure pour suivre l’enquête policière. Et le film, comme cette dernière, avance par soubresauts. Le découpage, jusque là assez classique, se met lui aussi à innover. Citons ce plan génial qui montre le travail de la police. Un store est baissé jusqu’à la moitié de l’image et, par la partie qui reste visible et les dialogues, on comprend que le flic, qui écoute les enregistrements des appels téléphoniques du kidnappeur, surprend un détail. La caméra descend alors le long du store pour nous livrer l’image entière de la scène.

À partir de ce moment, Kurosawa ne cesse de nous surprendre. Ce seront des cadavres dont il ne filmera que les pieds nus. Mais aussi une fumée rose qui s’échappe d’une usine, une fumée vraiment rose dans le noir et blanc du film. Et cette séquence qui se déroule dans un bar empli de militaires américains dansant avec des filles et les flics qui doivent se faufiler à travers les couples de danseurs pour filer le coupable. Ils se retrouvent ensuite dans un quartier sordide, visiblement celui de Koganechö à Yokohama, dans les rues duquel ils ne croisent que mendiants, drogués et prostituées. Si le ciel du titre est représenté par la villa de l’industriel, on ne doutera pas de l’emplacement de l’enfer. Le film souligne ainsi les différences de classes sociales entre le kidnappeur, qui vit chichement dans un bidonville, et la villa de Mifune sur les hauteurs de Yokohama. Mais, en ce qui concerne le ciel et l’enfer, les choses ne sont pas aussi simplistes et, sur l’affiche du film, Kurosawa prend bien soir de vêtir le personnage de Toshirô Mifune de noir tandis que le coupable est habillé en blanc.

Incarné par Tsutomu Yamazaki, le ravisseur est une sorte d’Alain Delon, toujours vêtu d’une chemise blanche et affublé de lunettes de soleil. Et si l’on pense à Delon, c’est bien à celui de Plein Soleil, au mauvais garçon assassin qu’il jouait dans le film de René Clément, ce Tom Ripley inventé par Patricia Highsmith et qui trouve son égal japonais dans Entre le ciel et l’enfer, adaptation par Kurosawa d’un polar américain d’Ed McBain (Rançon sur un thème mineur, dont le titre original peut se traduire par Une rançon de roi). Ripley accomplissait ses forfaits dans la chaleur italienne. Dans Entre le ciel et l’enfer, la température semble tout aussi accablante tout au long du film — tous les personnages ne cessent de s’éponger — et Kurosawa va même jusqu’à accompagner une de ses séquences d’O sole mio.
Entre le ciel et l’enfer est un film moral, qui s’achève sur la confrontation entre Mifune et le ravisseur. Fernando Di Leo a adapté le film de Kurosawa dans son Colère noire (1975), transformant son propos en un pamphlet plus ouvertement politique, à travers un film tourné vers l’action pure. En 2025, Spike Lee adaptera à son tour le roman de McBain avec Highest 2 Lowest. Si ces deux derniers films valent le déplacement, leur mise en scène n’atteint pas l’élégance et les trouvailles de celle de Kurosawa. Jusqu’à la séquence finale, véritable leçon livrée par un auteur.
Jean-Charles Lemeunier
Entre le ciel et l’enfer
Année : 1963
Origine : Japon
Titre original : Tengoku to jigoku
Réal. : Akira Kurosawa
Scén. : Eijirō Hisaita, Ryūzō Kikushima, Akira Kurosawa, Hideo Oguni d’après ed McBain
Photo : Asakazu Nakai, Takao Saitō
Musique : Masaru Satō
Montage : Akira Kurosawa, Reiko Kaneko
Durée : 143 minutes
Avec Toshirô Mifune, Tatsuya Nakadai, Kyōko Kagawa, Tatsuya Mihashi, Isao Kimura, Kenjirō Ishiyama, Tsutomu Yamazaki…
Sortie en 4K UHD et Blu-ray chez Carlotta Films le 5 mai 2026.