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En proposant à la vente, en DVD et Blu-ray en version restaurée, Les portes de la nuit (1946), Pathé nous replonge dans le travail éblouissant d’un duo mythique du cinéma français d’avant-guerre, le cinéaste Marcel Carné et son dialoguiste Jacques Prévert. Dès Jenny (1936) et Drôle de drame (1937) puis avec l’invention du réalisme poétique, ils ont aligné les chefs-d’œuvres : Le quai des brumes (1938), Le jour se lève (1939), Les enfants du paradis (1943-45) – j’avoue beaucoup moins m’emballer pour Les visiteurs du soir (1942), malgré Jules Berry et Arletty.

 

La guerre est passée par là et, avec Les portes de la nuit, Carné et Prévert se retrouvent pour la dernière fois. Ils tenteront encore de monter un ultime film, La fleur de l’âge (1947) qui restera inachevé. Et Prévert donnera également, sans être crédité, un petit coup de main au dialogue de La Marie du port (1950). Mais revenons aux Portes de la nuit. Le film connaît des problèmes de distribution. Il est écrit pour Marlene Dietrich et Jean Gabin, à l’époque couple à la ville, qui déclinent l’invitation de Carné et lui préfèrent Martin Roumagnac de Georges Lacombe. Alors, Gabin est remplacé par Yves Montand, un jeunot qu’Édith Piaf a recommandé à Carné. Elle vient de partager avec lui le tournage d’Étoile sans lumière de Marcel Blistène – et accessoirement sa couche, aussi. Et le rôle de Dietrich est endossé par Nathalie Nattier, une jeune actrice d’origine russe et qui en garde, semble-t-il, comme une trace d’accent. Force est de reconnaître que ni l’un ni l’autre, ni Montand ni Nattier, ne sont à la hauteur de leurs personnages. Et que le temps a passé, que le réalisme poétique renvoie aux années qui précédaient la guerre et qu’à présent en 1946, avec toutes ces années d’occupation et de guerre, après la libération de Paris, la mayonnaise a curieusement du mal à prendre. Et, revu avec une distance de 70 ans, on sent bien que plus personne n’y croit vraiment, à ces rencontres de hasard téléguidées par le Destin.

 


Mais alors, est-ce à dire que Les portes de la nuit n’a pour seul intérêt que la marque du déclin de Carné et Prévert ? Non, car le film est passionnant pour bien d’autres raisons. À commencer par ce qu’il raconte. Au moment où débute l’histoire, qui va s’accrocher aux règles classiques d’unités de lieu, de temps et d’action, Paris est libéré mais la guerre n’est pas encore finie. Et les personnages peuvent enfin en parler. Rappelons que pendant toutes les années d’occupation allemande, interdiction était faite de la moindre allusion au temps présent. Donc Carné et Prévert en profitent pour dénoncer la prévarication des anciens collabos, dont Sénéchal, joué par l’impeccable Saturnin Fabre. Prévert ne peut s’empêcher, et on l’en remercie, d’y aller de sa blague : « Sénéchal, me voilà », chantonne Serge Reggiani, le fils du Sénéchal en question, tout autant collabo que son père et tout aussi excellent dans ce rôle douteux que Saturnin Fabre. Première qualité des Portes de la nuit, historique celle-là : qu’il est bon de se replonger dans le passé pour vérifier certains commentaires hâtifs. On a longtemps entendu dire que Le chagrin et la pitié (1971), immense documentaire de Marcel Ophüls, était le premier à parler de collaboration alors que, jusque là, le cinéma avait transformé les Français en héros résistants. Ici, Carné et Prévert montrent qu’il y a eu des combattants (Montand et Raymond Bussières en font partie) et des collabos (Fabre et Reggiani), d’autres qui se sont contentés de survivre (Carette et sa nombreuse famille), d’autres encore qui ont suivi à Londres le Général (Pierre Brasseur). Le personnage de Bussières est d’autant plus passionnant que, militant communiste dans le film, il va raconter avec humour la torture subie pendant l’occupation, avec son copain Montand. Il brandit sa main abimée et cite l’avenue Henri-Martin, certainement pour ne pas parler de la vraie rue où la milice française torturait, la rue Lauriston, elle aussi située dans le 16e arrondissement. L’humour est l’arme la plus sûre utilisée par Prévert pour parler de l’époque contemporaine. Pour les collabos, il parle de « ceux qui travaillaient avec les touristes habillés en vert ».

 

Autre élément majeur du film : Paris, que la production de Carné a toujours magnifié à travers les décors d’Alexandre Trauner. Traqué parce qu’il était juif, le décorateur a pu se cacher près de Tourrettes-sur-Loup, dans les Alpes maritimes, grâce à Prévert, et continuer à travailler pendant l’occupation sur les films de ses amis : Les visiteurs du soir et Les enfants du paradis. Tout naturellement, il recrée un Paris sublimé, avec sa station de métro Barbès, les petites rues désertes dans la nuit, le pont de chemin de fer qui rappelle celui qu’il avait créé pour Carné dans Hôtel du nord (qui, pour une fois, était dialogué par Henri Jeanson et non Prévert, Jeanson qui avait baptisé ce nouveau film « Les portes de l’ennui »), comme il refait aussi le canal de l’Ourq, réminiscence du canal Saint-Martin célébré par Arletty et son « Atmosphère » dans ce même Hôtel du nord. C’est un Paris populaire qu’aiment Carné, Prévert et Trauner, un Paris de gens simples et d’enfants qui s’aiment, comme le dit la fameuse chanson de Prévert et Kosma, chantonnée dans le film par Montand lui-même (un grand moment d’émotion, reconnaissons-le) et par Nathalie Nattier.

 

Enfin, il y a aussi dans Les portes de la nuit, à l’exception du couple vedette un peu en baisse de régime, comme l’étaient d’ailleurs Alain Cuny et Marie Déa dans Les visiteurs du soir, plusieurs acteurs formidables : les déjà cités Serge Reggiani, Pierre Brasseur, Saturnin Fabre, Raymond Bussières et Carette. Quand on regarde de près les nombreux gamins de ce dernier, qui joue l’inoubliable M. Quinquina, le plus jeune, que l’on aperçoit au bout de la fille indienne qui monte et descend les escaliers de l’immeuble, âgé d’à peine cinq ans, n’est autre que Jacques Perrin. Ce fils d’un régisseur de la Comédie française qui devint plus tard souffleur au TNP de Jean Vilar retrouve ici, avant son père (puisque le TNP fut repris par Vilar en 1951), le futur employeur de ce dernier. Vilar campe ici le Destin, un clodo parfois inquiétant, parfois utile (puisque c’est lui qui force la main de Jean Maxime à se poser sur celle de Dany Robin, les deux amoureux du film tout mignons), toujours de bon conseil mais jamais écouté et qui souffle dans son harmonica le lancinant air des Enfants qui s’aiment.

 

Alors, c’est vrai, Les portes de la nuit peina à trouver son public aux lendemains de la guerre. Le public ne voulait plus de ce réalisme poétique poisseux et poissard, dans lequel les héros n’avaient aucune chance dans cet univers glauque. Avec pour eux, pourtant, cette envie d’ailleurs « bien plus loin que la nuit, bien plus haut que le jour, dans l’éblouissante clarté de leur premier amour ». C’est pas moi qui le dis, c’est Prévert.

Jean-Charles Lemeunier
 
Les portes de la nuit
Année : 1946
Origine : France
Réal. : Marcel Carné
Scén. et dialogue : Jacques Prévert
Photo : Philippe Agostini
Musique : Joseph Kosma
Montage : Jean Feyte, Marthe Gottié
Décors : Alexandre Trauner
Prod. : Raymond Borderie, Pierre Laurent
Durée : 120 min
Avec Yves Montand, Nathalie Nattier, Pierre Brasseur, Serge Reggiani, Saturnin Fabre, Raymond Bussières, Jean Vilar, Carette, Sylvia Bataille, Jane Marken, Dany Robin, Gabrielle Fontan, Christian Simon, Jean Maxime, Fabien Loris, René Blancard, Mady Berry, Jacques Perrin…

Film édité chez Pathé en DVD/Blu-ray version restaurée le 29 mars 2017

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