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Dans le cadre actuel des comic-books movies, et plus généralement des blockbusters, aussi cloisonné que sclérosé par un nivellement par le bas toujours plus abrutissant, Logan de James Mangold apparaît comme une exception, une véritable anomalie du système qu’il faut s’empresser de déguster à sa juste valeur avant de subir de nouveau la litanie des bidons de lessives Marvel ou DC. S’attachant au personnage le plus emblématique de la maison des idées, Logan est avant tout un excellent film avant d’être une nouvelle itération du genre super-héroïque. De sorte que l’on peut tout à fait apprécier ce film sans être obligé d’ingurgiter les précédents volets de la franchise X-Men et des spin-offs consacrés au mutant griffu. Si la famille mutante n’a pas trop à rougir, les films mettant en vedette les élèves du professeur Xavier s’avérant pour la plupart d’honorables divertissements en mettant de côté celui dirigé par Brett Ratner, il n’en va pas de même pour Serval (le nom de code français de Wolverine à l’époque de parution des éditions Lug dans les années 80…) qui a pâtit du catastrophique X-Men origines : Wolverine. La seconde aventure solo Wolverine : Le Destin de l’immortel signée James Mangold a quelques attraits narratifs mais souffre de la prise en main tardive du réalisateur d’Identity qui n’a pu imposer complètement sa patte. C’est peu dire que Mangold est autrement plus convaincant lorsqu’il est aux manettes dès les prémisses du projet tant il réussi à insuffler à Logan un rythme et une narration se rapportant aux thématiques développées. On ne peut que saluer la Fox d’avoir laissé le champ libre au cinéaste qui livre ainsi, sans pour autant les égaler, un digne rejeton de la trilogie Spider-Man de Sam Raimi, Blade 2 et les deux Hellboy de Guillermo del Toro, ces autres films qui avant de raconter les aventures sensationnelles de ses héros étaient avant tout mus par leurs tourments et questionnaient leurs motivations profondes à assumer leur rôle et leur destin. Ou comment concilier avec brio séquences ultra spectaculaires et résonance émotionnelle. Logan s’attache donc à tracer un sillon similaire, à retrouver cette intimité finalement jamais explorée et encore moins éprouvée.

Dans X-Men : Days Of Future Past, Wolverine servait de relais unificateur entre des temporalités éclatées, ce qui était un choix narratif plutôt pertinent compte-tenu de sa nature de super-héros au passé trouble et fluctuant. Ici, Mangold revient à l’essence du personnage définie par sa perpétuelle lutte entre son instinct sauvage et son humanité, entre sa nature de loup solitaire et sa volonté de sociabilité.


Alors qu’il ne reste plus qu’une poignée de mutants, Logan vit reclus à la frontière avec le Mexique avec Caliban et le professeur Xavier. Les deux derniers X-Men sont en bout de course mais une gamine du nom de Laura aux caractéristiques similaires à Wolverine va relancer la machine pour une potentielle rédemption en tout cas peut être une dernière occasion de renouer avec les idéaux de Xavier. Poursuivie par un groupe d’humains mécaniquement améliorés, les Reavers, elle cherche à atteindre un hypothétique Eden, un lieu à la frontière avec le Canada qui serait un havre de paix pour les membres de son espèce. Un voyage douloureux parfaitement esquissé dans la première bande-annonce rythmée selon la superbe chanson Hurt de Johnny Cash (chanteur de blues et defolk à qui Mangold a consacré un biopic en 2005). Les paroles du refrain articulant à la perfection la progression de Wolverine pour parvenir à faire face et accepter Logan.


« What have i become ? »
Alcoolique, chauffeur de limousine à louer, notre mutant griffu apparaît d’autant plus abîmé que son corps est meurtri et stigmatisé par des blessures non guéries à cause de la déficience de son pouvoir auto-guérisseur, comme s’il arrivait à saturation d’avoir trop vécu.
S’appuyant sur les préceptes de son professeur de cinéma, le réalisateur britanique Alexander MacKendrick (Tueurs de dames, Cyclone à la Jamaïque…), le traitement narratif ciselé par Mangold s’évertue avant tout à définir et développer son protagoniste principal dont les motivations seront le moteur de l’intrigue. Un classicisme qui renvoie à celui qui infuse toute la filmographie de Clint Eastwood. D’ailleurs, la position de Logan dans ce film rappelle le tueur fatigué reprenant une dernière fois les armes, William Munny, dans Impitoyable. La tonalité crépusculaire développée par Mangold renforçant cette parenté. Mais il y a également du Honkytonk Man dans les relations entre Logan, Charles Xavier et Laura embarqués dans ce road-movie atypique.
Avec comme référence et point d’ancrage explicite le film de George Stevens L’Homme des vallées perdues (Shane – 1953) que regardent Xavier et Laura dans leur chambre d’hôtel, Mangold convoque avant tout les codes et motifs du western. Un genre que l’éclectique cinéaste a déjà exploré avec l’excellent 3h10 pour Yuma, remake du film éponyme de Delmer Daves.
Ainsi, comme avec cette relecture personnelle, Mangold met la question humaine à l’épreuve de la fin d’une époque.


Le film fait d’autant plus plaisir que les accès de violence graphique très démonstratifs sont enfin mis en scène comme il se doit (ce qui avait été occulté depuis le premier X-Men movie en 2000), ça charcle et ça coupe des têtes à tour de griffes. Les combats sont dynamiques, remarquablement découpés, c’est impressionnant mais cette emphase décomplexée n’est jamais jouissive ou fun et aucun second degré ne vient en désamorcer le déchaînement brutal. Ce recours à la sauvagerie inhérente aux personnages de Logan et Laura sert autant à provoquer un choc en rendant l’identification inconfortable qu’à illustrer la colère face à leur déracinement et à leur conditionnement dont Logan aura passé son existence à effacer et s’émanciper.


« My sweetest friend »
Le métrage se montre tout aussi radical dans son traitement des personnages, de leurs relations et du rythme. Le professeur Xavier est lui aussi mal en point et invective copieusement son dernier x-man qui l’a enfermé dans un réservoir abandonné et l’assomme de drogues afin de contrôler les effets dévastateurs de ses pouvoirs télépathiques incommensurables déréglés par la sénilité attaquant son cerveau. En plus d’un Wolverine brisé, voilà que Mangold nous impose l’image d’un Charles Xavier grabataire. Des images peu glamour et choquantes tant ces héros semblent généralement immuables et immortels. De même, le rythme est inhabituel, assez lent, reflétant alors parfaitement les difficultés des personnages à se mouvoir, à avancer ou même à se relever. Du moins jusqu’à l’arrivée de Laura, la cobaye échappée d’un laboratoire secret. Elle va non seulement mettre sur les traces de Logan, Xavier et Caliban le détecteur de mutants (dont on apprendra au détour d’une confrontation verbale qu’il n’a pas toujours œuvré pour le bien de tous) la clique de mercenaires à ses trousses et provoquer une réaction pour leur survie mais les bouleversements qu’elle va engendrer s’avéreront beaucoup plus profond. D’un point de vue figuratif, son action va redonner à Charles et Logan sinon une deuxième jeunesse du moins un motif pour se battre. Un changement qui se traduira à l’image par le retour dans la lumière de Charles Xavier jusque là confiné.


La notion de famille est importante voire primordiale pour Xavier qui avec son école pour jeunes surdoués avait créé le parfait écrin pour en constituer une de substitution pour les jeunes mutants accueillis. Cet établissement aidait ces individus spéciaux effrayés par leurs dons à les maîtriser moins par l’entraînement que par l’instauration de relations développant leur confiance et leur solidarité. Wolverine a toujours élé un électron libre mais il y revenait pourtant régulièrement.
Désormais, tout a disparu et Logan se retrouve livré à lui-même obligé de s’occuper de son mentor chauve même plus capable d’aller aux toilettes seul. Lorsque Laura entre en scène en offrant la possibilité de refonder une cellule familiale capable d’apaiser ses tensions, Logan refuse de l’aider. Non par égoïsme mais par lassitude, pour ne pas revivre la peine après la perte de ses compagnons d’arme et amis. Ainsi toutes les tentatives de rapprochement de Laura, les petits gestes envers son protecteur se solderont par de cruels rejets de la part de ce dernier.

« Everyone i know goes away in the end »
Des réactions étonnantes tout comme les changements de tons assez brutaux imprimés par Mangold qui n’hésite pas à faire bifurquer son film d’un road movie en forme de traque en faisant adopter à ses personnages des pauses aussi bien pour se ressourcer que pour redéfinir ce qui les unit. C’est exemplaire lorsque le trio aide sur l’autoroute une famille à récupérer ses chevaux et que sous l’impulsion du prof ils acceptent de passer la soirée et la nuit dans leur ferme. Plutôt qu’une déviation, Xavier ne fait que remettre le récit sur les rails d’une résolution nécessaire à Logan. Et c’est peut être là, durant ces séquences en compagnie de cette famille noire que Mangold exprime le mieux la quintessence de l’enseignement de son mentor Mackendrick. Les jeux de regards au cours du repas, le découpage de cette scène banale de partage permettent de formaliser des émotions et une sensation d’apaisement que la famille mutant en cavale au fond recherche. La situation de la ferme enclavée parmi des champs de maïs OGM, soit des plants clonés, symbolise celle de Logan, Xavier, Laura et les autres enfants issus de manipulations génétiques secrètes en quête d’un havre de paix.
Tout débute avec les personnages, leurs confidences, leurs drames.
Lorsque Logan accompagne le père de famille pour réparer la pompe à eau indispensable pour leur vie au quotidien, la confrontation avec les propriétaires des terres ramène au premier plan le genre du western.
Cependant, un autre film de Mangold infuse imperceptiblement Logan. Il s’agit de Knight And Day avec Tom Cruise et Cameron Diaz puisque le cinéaste ici aussi questionne en creux la condition du héros. Dans ce film d’action jouissif et réflexif, il y a également une séquence que l’on peut définir comme un entre-deux narratif lorsque June se rend dans la maison familiale de son ange-gardien Miller. A la fois pause dans le programme trépidant du métrage et relance de son action, un endroit où toute les interrogations de June trouvent une réponse par l’observation du cocon familial et de vieilles photos.


Au-delà d’un étonnant écart discursif, cette partie semblant déconnectée du récit en est en fait le cœur puisque après l’irruption des Reavers et de leur arme ultime renvoyant Logan à son démon intérieur, tout va de nouveau s’emballer et rebattre les cartes de la relation entre Laura et Logan. La résolution des arcs narratifs dans une forêt bordant la frontière entre Canada et États-Unis est d’une logique implacable en termes symbolique et mythologique pour notre héros s’offrant un dernier baroud d’honneur. La rage dont il fait alors preuve n’est plus instinctive mais désormais entièrement dévolue à la sauvegarde d’un idéal aussi bien conceptuel que personnel.
Après avoir passé sa vie à voir mourir ceux qu’il aime, Logan aime finalement quelquechose et quelqu’un qui finiront par lui survivre.

Nicolas Zugasti


LOGAN

Réalisateur : James Mangolds
Scénario : James Mangold, Scott Franck, Michael Green
Production : Simon Kinberg, James Mangold, Lauren Shuler Donner, …
Photo : John Mathieson
Montage : Michael McCusker & Dirk Westervelt
Bande originale : Marco Beltrami
Origine : Etats-Unis
Durée : 2h17
Sortie française : 1er mars 2017

 

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