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De Soumsoum, le nouveau film de Mahamat-Saleh Haroun que le cinéaste tchadien est venu présenter à Lyon, on retiendra d’abord les images époustouflantes. Le sujet a été tourné dans le massif désertique de l’Ennedi, au nord-est du Tchad, et ce décor magnifique sert admirablement le film. Ces pierres déchiquetées qui se dressent dans le ciel et ces poches d’eau perdues entre deux falaises font paraître les humains vulnérables, perdus dans cette immensité désertique.

Le scénario est écrit par Laurent Gaudé et Mahamat-Saleh Haroun raconte l’histoire de sa création. « Je cherchais un récit mythologique et je connaissais Laurent Gaudé par son œuvre avant de le rencontrer. Ce qui s’est fait grâce à une émission littéraire. Je venais de publier un roman et nous étions tous deux invités. Ensuite, je lui ai envoyé un projet qui lui a plu et nous l’avons travaillé à quatre mains. Je lui avais soumis une trentaine de pages, auxquelles il a apporté quelques rectifications. Il y a eu des allers-retours entre nous deux. Je pars toujours d’un traitement. Après, le scénario coule de source. »

La jeune Kellou, à qui Maïmouna Miawama donne toute sa fraîcheur, vit dans un petit village de l’Ennedi. Elle semble dotée d’un don assez spécial. « Il y a des choses, confie-t-elle à son père, je les vois et elles arrivent. » C’est ainsi qu’au moment où elle se baigne dans une piscine naturelle du massif, des zombies surgissent soudain, les bras tendus vers elle, puis disparaissent.

Les magnifiques paysages de l’Ennedi

Le cinéaste évoque son désir de mythologie et ajoute : « Tous les récits de Laurent Gaudé ont un aspect mythologique, alors qu’il n’a jamais mis les pieds en Afrique noire. » Il est vrai que plusieurs romans et recueils de nouvelles de Gaudé se déroulent en Afrique : La Mort du roi Tsongor, Écoutez nos défaites, Salina : les trois exils, Dans la nuit du Mozambique, Les Oliviers du Négus, etc.

Mahamat-Saleh Haroun reprend : « Il existe des correspondances entre les différentes mythologies. Ainsi, Kellou a un côté Antigone. Quand les mythes posent des questions sur l’espèce humaine, ils n’appartiennent plus à un seul territoire et deviennent communs à toute l’humanité. »

Kellou (Maïmouna Miawama) dans l’Eden (©-Pili films-Goi-Goi productions)

Ainsi, Soumsoum débute comme un récit biblique : il est question de déluge, avec cette pluie qui tombe sans discontinuer, et d’un semblant de paradis terrestre, lorsque Kellou est filmée au milieu de la végétation. Puis le scénario se tourne vers le fantastique avec les visions de Kellou et cette femme dont elle se sent proche et que tout le village rejette, comme si elle était une sorcière. Il est également question d’une personne morte, à qui on refuse une sépulture dans le cimetière. « Il y a effectivement, convient le cinéaste, l’idée d’un cadavre qu’on veut bannir alors que la terre appartient aux morts. Ils sont les seuls à avoir des adresses éternelles. » Après un silence, il ajoute : « À moins que les fachos ne viennent profaner des tombes de Juifs ! »

Dans ce village qui semble hors du temps, la modernité fait soudain irruption, comme elle le faisait dans Antonio Das Mortes de Glauber Rocha, lorsque le personnage, que l’on prenait pour un cowboy brésilien du XIXe siècle, se retrouvait au bord d’une route et voyait surgir un camion moderne. Ici, dans les paysages éternels dans lesquels évolue Kellou, apparaît soudain son père assis sur un tracteur. Puis on découvre une camionnette, des écouteurs et la musique moderne qu’écoute Kellou. Haroun évoque « le changement de point de vue que l’on a sur les récits. Une partie du monde, qui est dominante, diffuse son propre récit aux autres latitudes ».

Ainsi, il ne faudra pas s’étonner de la liberté affichée par la jeune fille, de son désir d’affranchissement des codes et de son comportement qu’en Occident on qualifiera de féministe. Quand un des villageois affirme à Kellou qu’étant devenue femme, elle doit appartenir à un homme, celle-ci répond : « Je ne suis pas un objet ! »

Mahamat-Saleh Haroun évoque également Aya, celle dont Kellou se sent proche. « C’est une femme indépendante, qui n’entre pas dans le schéma classique. On ne la comprend pas et on la traite de sorcière. »

Maïmouna Miawama (©-Pili films-Goi-Goi productions)

Sur le décor de l’Ennedi, il précise encore : « J’y suis allé une journée et une nuit. C’est quelque chose d’unique, un paysage inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco. J’ai été impressionné par son aspect spectral, ses montagnes sculptées où l’on croit deviner des visages. Ainsi, j’ai même vu le portrait de Marilyn Monroe dans la roche. Cela ressemble au commencement du monde, d’une beauté épuisante. Comment filmer l’Ennedi sans tomber dans la carte postale ? Sans que les paysages ne fassent de la figuration ? Il y existe en plus des peintures rupestres. C’est tout un monde qui est là. »

À propos du casting, il reconnaît que la découverte de son actrice principale est le fruit du hasard. « Nous n’avons pas d’industrie cinématographique au Tchad. J’avais deux filles en vue. Pendant les essais, rien qu’en voyant la gestuelle de Maïmouna, sa façon de courir, je me suis dit que c’était elle. Elle est aérienne, possède de la grâce. Il me fallait filmer l’indicible. La parole, au cinéma, n’est pas essentielle. Le corps doit aussi exprimer. Ajoutons que c’était le premier film de Maïmouna. Je ne sais pas si je peux le dire, mais elle a perdu son petit frère. Être porteuse d’une absence à ce point-là ne pouvait qu’être positif pour le film. Les comédiens — NDA : à part Eriq Ebouaney, qui incarne le père de Kellou, et Achouackh Abakar Souleymane, dans le rôle d’Aya — étaient non-professionnels. Je ne faisais pas beaucoup de prises. Il existait une sorte de pureté qui bouscule les professionnels. Je voulais qu’Eriq Ebouaney oublie l’image qu’il s’est construite. Pour cette raison, je lui ai rasé la tête. Il est très curieux, se mêle à la population et essaie de se nourrir de cette vie-là. »

Si l’ensemble du film s’est tourné au Tchad, Mahamat-Saleh Haroun précise que la scène de la nuit des astres, instant de folie et de liberté au cours de laquelle tout le monde est masqué — « Les enfants qui naissent neuf mois après cette nuit-là, entend-on, on ne peut pas dire qui est leur père » — a dû être tournée dans la région parisienne, dans la mer de sable d’Ermenonville.

Il précise encore : « J’avais fait des repérages au Tchad. Quand je suis revenu, il y avait eu de terribles orages qui avaient détruit des maisons. Je les ai filmées et j’ai rajouté le vieillard qui raconte cela, au début du film. Un tournage, c’est comme adopter la philosophie du cuisinier : comment faire un repas avec ce que l’on a ? Tout fait sens, lorsque vous écrivez. Mais, quand vous commencez à filmer, il faut être ouvert et capter tout ce qui peut renforcer ce qu’on a envie de dire. Avec également le risque de se perdre. Je veux convoquer la poésie comme l’ultime arme contre l’intelligence artificielle. »

Jean-Charles Lemeunier

Soumsoum, la nuit des astres
Année : 2026
Origine : Tchad
Réal. : Mahamat-Saleh Haroun
Scén. : Laurent Gaudé, Mahamat-Saleh Haroun
Photo : Mathieu Giombini
Musique : Bibi Tanga
Durée : 101 min
Avec Maïmouna Miawama, Eriq Ebouaney, Achouackh Abakar Souleymane, Brigitte Tchanegue…

Sortie sur les écrans par KMBO le 22 avril 2026.

En compétition à Berlin en février 2026, Soumsoum a remporté le prix FIPRESCI du meilleur film.

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