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Après la découverte des trois volets de Wives, Malavida Films poursuit son exploration de l’œuvre de la cinéaste norvégienne Anja Breien. Trois de ses films s’apprêtent, dès le 6 mai, à conquérir les écrans : Voldtekt (1971, Le Viol), Arven (1979, L’Héritage) et Forfølgelsen (1981, La Persécution).

Le Viol

Sous-titré Le Cas Anders et filmé en noir et blanc, Le Viol est la dissection froide d’une affaire criminelle : suite au viol d’une femme et à la tentative de viol d’une autre, un homme est arrêté. La caméra va suivre la plainte, le portrait robot, l’arrestation, les interrogatoires, la désignation du jury, les plaidoiries… Rien ne semble scénarisé, comme on a tellement l’habitude de le voir, et le film ne comporte aucun signe de dramatisation. Ainsi, par exemple, les plaidoiries des deux avocats (défense et accusation) sont exemptes d’effets de manche et de l’humour que l’on retrouve dans les films de procès américains. Breien nous montre les faits, uniquement les faits, plaçant le spectateur sur les bancs du jury. Ce sera alors à lui de se faire sa propre opinion sur l’accusé. Et la fin du film, qu’il ne faut surtout pas dévoiler, met en évidence le doute qui s’empare de nous. Un doute que doivent ressentir tous ceux qui ont un jour participé en tant que juré à de tels procès.

Le Viol

Les séquences sont coupées de plans des pages du Code pénal norvégien, un outil juridique que la cinéaste questionne, sans le critiquer ou le défendre. Les procès se déroulent de cette façon et Anja Breien en suit un sans affect. Mais, quand il faut montrer la gêne de l’accusé ou son angoisse, elle la filme aussi. Et le film plonge alors, malgré la froideur dont il a fait preuve jusqu’alors, dans les tréfonds de l’âme humaine.

C’est l’ironie qui marque le film suivant, L’Héritage. Le regard que porte la réalisatrice sur cette famille âpre au gain est cruel, ponctué par la musique de Rossini tirée de son opéra La Pie voleuse. Pendant que les héritiers entassent dans des chariots leur part d’héritage, vidant une riche demeure, la mélodie devient lourde en sous-entendus. Car tous, en effet, se comportent comme des voleurs, à l’exception de deux d’entre eux : le frère du défunt et une nièce de 16 ans.

L’Héritage

Il y a du Festen dans ce film qui s’intitule en anglais The Next Kin, le plus proche parent. Des vérités sont révélées et la famille, assise de la bourgeoisie, vole en éclats. L’héritage lance un éclairage nouveau sur les rapports qu’entretiennent tous ces personnages. Il crée aussi des entrelacs de situations dans lesquels se perdent les différents héritiers.

« Nous nous comportons comme des animaux », remarque l’un d’eux. On entend encore :

« Quand il n’y a plus rien à créer, il ne reste que l’anarchie et le chaos. » D’après celui qui parle, cette réflexion provient de Borges, dans un texte relatif à Dédale, qui va créer le labyrinthe. « Et finalement, conclut-il, il s’enterre dedans. Et nous avec lui. »

L’Héritage

Si Anja Breien s’amuse à passer au laminoir les comportements abusifs des uns et des autres, elle n’en oublie pas pour autant ses qualités d’esthète. Alors qu’elle filme les murs du manoir couverts de tableaux, elle nous offre le plan d’une femme se reflétant dans un miroir, comme si elle était elle-même devenue une peinture, prête à être partagée.

Les deux personnages les plus sympathiques de ce jeu de massacre sont incarnés par Espen Skjønberg, dans le rôle de Jon, et Häge Juve dans celui de Hanna. On les retrouve tous deux, ainsi que la grande actrice suédoise Anita Bjork — qui joue Märta, l’épouse de Jon — , dans La Persécution. Ce film offre un changement radical de décor. Nous nous retrouvons en plein XVIIe siècle, en 1630 exactement, dans un village enneigé de la montagne norvégienne, à l’époque des chasses aux sorcières.

Lil Terselius dans La Persécution

« Tu ne seras jamais des nôtres ! » dit Aslak (Bjørn Skagestad) à Eli (Lil Terselius), avec qui il a pourtant couché. Dans cette Norvège ancestrale, les problèmes ressemblent déjà à ceux que nous connaissons aujourd’hui. « Les gens, par crainte, se sentent en insécurité », explique le bailli. D’autant que, dans ce lieu reculé, on n’aime pas les étrangers (alors que le bailli lui-même est Danois et que celle qui énonce cette phrase est Suédoise). C’est également Ingeborg (Anita Bjork), la Suédoise, qui dit à Eli : « Nous devons avoir conscience de notre place. »

Comme Lydia, l’héroïne d’Un jeu sérieux — déjà incarnée par Lil Terselius —, Eli est une femme forte qui ne se soumet à aucun diktat. En la filmant, elle et ceux qui l’entourent, Anja Breien n’hésite pas à user de réalisme : les vêtements sont sales et tachés, les pieds, les mains sont sales… Les personnages, surtout Eli et son amoureux Aslak, sont beaux mais pas du tout glamour et l’on s’éloigne ici des visions proprettes de certains films d’époque, dans lesquels tous les vêtements sortent repassés de chez le costumier. Anja Breien n’hésite pas non plus à aborder les problèmes de droit de cuissage et d’avortement (« avec du genévrier »), comme Ingmar Bergman, en 1960, avait osé aborder, dans un film se passant au XIVe siècle (La Source), le sujet d’un viol suivi d’un assassinat.

Bjørn Skagestad et Lil Terselius dans La Persécution

Libre, Eli l’est, elle qui a osé quitter son mari et qui débarque dans ce village où personne ne veut d’elle. Dans de magnifiques paysages, les humains semblent perdus, tout petits. Et petits, ils le sont aussi dans leur esprit médiocre qui condamne ceux qui ne leur ressemblent pas. « L’amour est difficile dans la vallée », commente le personnage joué par Espen Skjønberg, proscrit par le reste de la communauté. Si Anja Breien avait des envies de sujets romantiques, elle est à chaque fois rattrapée par la réalité : que ce soit avec les épouses de Wives ou les couples d’Un jeu sérieux, de L’Héritage et de La Persécution, l’amour n’est pas une chose facile et immuable. Et dans un village où l’on croit à la sorcellerie, ce qui est le cas dans La Persécution, l’amour, c’est « brûler dans son propre enfer » : c’est en tout cas ainsi qu’Aslak le définit.

Bjørn Skagestad dans La Persécution

Non seulement Anja Breien ne perd pas le nord, mais elle le magnifie, sachant filmer les paysages mais aussi les costumes, comme lorsque les notables du village sont attablés, semblant sortir d’une toile de Rembrandt — c’est le nom qui vient immédiatement en tête, sans doute parce qu’on ne connaît pas les peintres norvégiens de la même époque.

« Le roi est toujours à court d’argent et ce sont les pauvres qui sont brûlés » entend-on encore. Anja Breien se place toujours du côté des plus démunis et, donc, du côté des femmes. Qui, parce qu’elles le sont, sont moins bien considérées que les autres membres de la communauté. On repense au texte d’Hélène Frappat, Le Gaslighting ou l’art de faire taire les femmes (2023, L’Observatoire) : elle rappelle que, dans l’Antiquité, le mal venant des femmes était attribué au fait qu’elles aient deux bouches. C’est également ce qu’on reprochera à Eli : sa rébellion et la liberté de sa sexualité.

Jean-Charles Lemeunier

Sortie en salles par Malavida de trois films d’Anja Breien, le 6 mai 2026 : Le Viol, L’Héritage et La Persécution.

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