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Roy Miller (Tom Cruise), afin d’atteindre rapidement le bad guy se préparant à mettre les voiles, saute depuis un pont longeant le port et se réceptionne sans un épi dans le brushing. Une performance banale pour les héros interprétés par la star planétaire. Sauf que cette fois-ci, il se jette la tête la première sur un abri en bois de pêcheur qu’il pulvérise sans que cela ne l’émeuve particulièrement. Comme si le personnage de fiction et son acteur avaient conscience de leur propre indestructibilité dans cet univers d’images. Un instantané saisissant qui se sera manifesté à plusieurs reprises et sous diverses formes dans l’heure quarante qui aura précédé. De quoi se demander en tout cas si Night and Day de James Mangold, est vraiment une récréation bêtifiante de plus.

Avec son casting glamour quatre étoiles, Tom Cruise et Cameron Diaz reformant leur duo du piteux Vanilla Sky, l’action trépidante et l’humour promis par la bande-annonce, la sortie au cœur de l’été 2010 (28 juillet), la foire marketing qui l’a précédée (avant-première bordelaise en présence des acteurs pour lesquels furent déployés les grands moyens et le tapis rouge), tout prédisposait Night and Day au devenir d’un produit de grande consommation, goûteux et plaisant sur le moment mais vite oublié dès le film suivant ou, pire, l’instant d’après. Une chose est sûre, il n’apparaîtra dans aucun classement rétrospectif de fin d’année. Rien de déshonorant à cette situation, le film est un excellent divertissement et qui, intrinsèquement, vaut bien mieux que les sympathiques Agence tous risques et Expendables : Unité Spéciale. Solide artisan, James Mangold a prouvé d’excellentes manières ses capacités de directeur d’acteur (Copland avec Stallone en flic bedonnant las d’une existence passée à fermer les yeux), de maîtrise d’un récit alambiqué (Identity, thriller à multiples personnalités), de mise en scène de l’action (le western néo-classique 3h10 pour Yuma), ou l’évocation de personnalité légendaire (Walk the Line, le biopic consacré à Johnny Cash), tout en ne sacrifiant jamais la caractérisation de héros archétypaux. Ce que semble avoir oublié les pourtant doués Carnahan (Narc, Mise à prix) et Stallone avec leur revival d’action-men des années 80, comptant sur le spectaculaire et les effets pyrotechniques pour occulter les scories de scripts ineptes. Non pas que le scénario de Night and Day, à plusieurs plumes (généralement pas un gage de grande qualité), soit un parangon d’écriture millimétrée mais les péripéties abracadabrantesques sont habilement compensées par le charisme et l’alchimie du duo de charme et le brouillage constant entre la réalité diégétique du personnage de Cameron Diaz et son envers fictionnel martyrisé par le personnage de Tom Cruise. Autrement dit, la jolie et un peu nunuche June se voit embarquée contre son gré dans les aventures rocambolesques de Roy Miller, luttant d’abord pour s’y soustraire puis pour s’y adapter.
À lire les critiques professionnelles ou amateurs publiées ou mise en ligne au moment de sa sortie, le film de Mangold est considéré comme une plus ou moins bonne comédie d’action renouant avec plus ou moins de panache avec l’association (désormais désuète ?) d’un couple s’entendant comme chien et chat et popularisé par Michael Douglas et Kathleen Turner dans À la poursuite du diamant vert (voire sa suite Le Diamant du Nil). Tous s’accordent sur la qualité du divertissement, son humour pétillant et la maîtrise de son macguffin, le zéphir, ce mini générateur d’énergie inépuisable récupéré par Miller et que tout le monde (C.I.A, taupes et gangster ibérique) se dispute. Mais personne ne s’est attardé sur les images problématiques mises en scène, principalement contenues dans le statut iconoclaste de Cruise/Miler.

Tom Cruise est un adepte de l’autodérision – impossible d’oublier l’un de ses meilleurs rôles, le désopilant producteur Les Grossman de Tonnerre sous les tropiques de Ben Stiller, repris lors d’une hilarante prestation aux MTV Movie Awards – une distanciation sans doute calculée pour tenter de faire oublier ses frasques scientologues. Ici, alors qu’il endosse la défroque de l’invincible agent Roy miller, son apparente décontraction dissimule avec peine son instabilité physique (totalement azimuté il passe son temps à bondir d’un côté à l’autre de l’écran en tuant le maximum de méchants) et surtout psychique (est-il raisonnable pour June de croire sa version parano-complotiste où tout le monde lui voudrait du mal ?). Pire, Miller semble incapable de maîtriser quoi que ce soit, du récit aux réactions de June, suscitant un hilarant décalage quand, au milieu de situations impossibles, il persiste à clamer qu’il gère l’affaire, tranquille. Cruise ne se moque pas tant de lui-même que des rôles dans le genre qu’il a pu interpréter par le passé. Au fond, Miller apparaît comme un parfait psychotique, ses réactions disproportionnées (il poursuit June pour la protéger coûte que coûte quitte à menacer exagérément les innocents clients d’un snack, n’hésitant pas à neutraliser un agent de police apeuré en lui tirant dans la jambe, l’assurant, avec un grand sourire, que la balle n’a fait que traverser la chair) donnent ainsi du crédit à ses employeurs affirmant qu’il a littéralement fondu un plomb. Comme si l’Ethan Hunt de Mission : Impossible 2, à force d’exploits invraisemblables, s’était retrouvé dans un état euphorique permanent.
Mais l’autre image qui pose problème, c’est la manière dont Miller va surgir dans le récit pour venir en aide à June. Emmenée par des agents patibulaires, celle-ci tente de prendre le contrôle du véhicule afin de s’échapper et voilà que Miller jaillit du hors-champ, tel un diable de sa boîte, costumé en flic motocycliste, et s’écrase sur le capot de la voiture difficilement maîtrisée par June. Spectaculaire certes, mais l’arrivée manque cruellement de classe. Cela continue, toujours dans la même poursuite, Miller cette fois-ci sur le toit d’une voiture, se préparant à bondir jusqu’à elle mais qui, après avoir sauté, percute le camion venu s’intercaler au même moment. Un traitement purement cartoonesque complètement inhabituel et que l’on retrouvera régulièrement par la suite. La nature increvable du héros incarné par Cruise est ainsi exagérément formalisée et renvoie, toutes proportions gardées, au traitement infligé par McTiernan à son Last Action Hero. Ainsi, à partir de scènes d’action ou d’exposition, a priori archi rebattues, presque des clichés, le film de Mangold va s’amuser avec les codes du film d’action imposant son comportement au héros et comment sa partenaire va les subvertir pour parvenir à s’y intégrer puis s’y imposer.

On l’a vu, Miller est un véritable surhomme évoluant dans un univers où la duplicité est reine et les performances physiques la norme. Qu’il sache piloter tout type d’engin, s’exprimer dans n’importe quel langage, fracasser pléthore d’ennemis et s’en tirer avec quelques blessures superficielles est ici naturellement accepté puisque le film joue avec les motifs de l’action tels que régulièrement mis en scène par Hollywood. Ils sont d’autant mieux admis que les premières séquences présentant Miller sont exemptes de tout second degré, soulignant sa vitesse d’action presque surnaturelle et son implacabilité (il tue tous ses opposants). Une gravité relative puisque contrebalancée par la candide June. Dès lors que ce personnage fantasque est défini, le récit va pouvoir jouissivement dérailler et, alors que nous étions cantonné au point de vue de Miller, nous faire adopter la vision de June, actrice/spectatrice de ce monde dangereux qu’elle n’avait jusqu’à maintenant expérimenté qu’au travers de fictions. La (nous) voici de l’autre côté de l’écran, le récit s’amusant de ce décalage et s’ingéniant à déjouer nos attentes d’en voir un maximum. En effet, incapable d’aider Miller sans provoquer d’explosives catastrophes, ce dernier va régulièrement la neutraliser à l’aide de drogues diverses, de sorte qu’elle (nous) ne suivra l’action que par bribes, son état comateux ne lui (nous) laissant entrevoir que des bouts de film avant son réveil dans des paysages exotiques. Mangold utilise ainsi habilement les ellipses narratives généralement usitées pour combler les déplacements physiques entre différents lieux. Finalement, sa semi-inconscience lui (nous) permettra d’en saisir plus que ce que genre de film nous montre habituellement.
Mais après avoir subi plus que d’avoir véritablement agi, le belle June va reprendre la main. Miller a soulevé le voile qui recouvrait son univers terne et elle est bien décidée à participer, enfin, activement à ce monde excitant.

Deux réalités se font face, celle morne et sans saveur de June la garagiste vivant dans un bled paumé du Midwest où le seul homme d’action potentiel est le gentil pompier Rodney et celle de Miller où la moindre hôtesse de l’air peut dissimuler l’identité d’un agent de la C.I.A. Le télescopage jubilatoire de ces registres divergents donne tout son intérêt au film. Deux mondes dont le ferment commun est le double personnage de Roy, fils aimé du couple Knight et mort au combat (dont il ne reste de cette existence que des photos souvenirs) et le super agent secret Miller, capable de déjouer les pièges et les situations les plus inextricables. Cette maison familiale, dans laquelle se rend June au cours de son périple, peut être définie comme un entre-deux narratif, à la fois pause dans le programme trépidant du métrage et relance de son action. Un endroit où toute les interrogations de June trouvent une réponse, l’observation du cocon familial et de vieilles photos semblant lui faire prendre conscience de la nature fantasmatique de ce séduisant et mystérieux ange-gardien. Ce dernier statut, Miller l’endosse aussi bien pour la jolie mécano que pour ses parents. Une présence volatile qui influence pourtant concrètement le quotidien de ses géniteurs (les sommes rondelettes octroyées leur permettant d’améliorer l’ordinaire) et de June, et dont l’enjeu sera de parvenir à le matérialiser pour de bon. Voilà donc la belle se livrant à une sorte d’incantation du personnage de fiction en provoquant son enlèvement par les sbires de son ennemi. Miller a toujours débarqué de nulle part dès qu’elle était en danger donc, en toute logique, c’est en retrouvant un terrain (de jeu) explosivogène qu’elle le fera réapparaître pour une dernière corrida endiablée et chambouler une nouvelle fois les faux-semblants.
En embrassant pleinement cette vie en perpétuelle agitation dont Roy est le chantre, June trouvera finalement son équilibre et y évoluera avec autant d’aisance et de folie douce. La voici parfaitement intégrée au monde et mode d’action de Roy et prête à y apposer sa griffe.

Nicolas Zugasti

 

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Une réflexion sur “« Night and Day » de James Mangold : extra-film d’action

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