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Lors d’une interview parue dans un supplément du « Nouvel Observateur » consacré au film d’Eastwood, Cécile de France tentait d’expliquer pourquoi, selon elle, les critiques français avaient reçu l’œuvre avec froideur : parce que les Français en général, semble-t-il, sont de grands cyniques (ce n’est pas faux) et qu’ils éprouvent encore, paraît-il, une répulsion certaine pour le sujet de la mort (ah bon ?), contrairement aux Américains qui affirment sur ce point leur grande ouverture d’esprit. Il nous semble facile d’opposer ainsi le Nouveau Monde au Vieux Continent, qui soit dit en passant, a toujours traité la Grande Faucheuse avec le plus profond respect, j’en veux pour preuve la multiplicité des rites funéraires qui accompagnent la civilisation depuis que l’homme est homme. L’Europe et son intellectualisme, l’Europe et sa propension à la vaine réflexivité, la France et son cynisme : les clichés ont bon dos quand il s’agit de nous reprocher notre manque d’enthousiasme pour certaines productions américaines, même réalisées par les grands maîtres. Réponse à Cécile de France : si le film d’Eastwood partage tant la presse hexagonale, c’est sans doute parce qu’il brille par sa médiocrité. Voilà une explication bien suffisante.

« Médiocrité » est le bon mot. Car Au-delà n’est pas vraiment raté, il vogue juste entre les eaux de la réussite et de la déception, bref, à l’échelon de la platitude et de la pauvreté de vue. C’est d’autant plus surprenant qu’Eastwood ne nous avait plus habitué à tant d’hésitations scénaristiques, à des situations si filandreuses et longues, à tant de digressions inutiles. Cet entrelacement de trois histoires situées sur des continents différents aurait pu devenir le grand film choral de son auteur, un Magnolia paranormal, une épopée humaine universelle dont les enjeux auraient bondi des Etats-Unis à la Thaïlande, de l’Angleterre à la France, du possible à l’impossible, comme les pièces d’un vaste puzzle civilisationnel se mettant en place autour du plus grand des mystères existentiels : la fin de vie. Au lieu de cela, Eastwood délaye ses enjeux dans un large verre d’eau plate, en espérant peut-être qu’il en sortira une solution aqueuse enthousiasmante, et confie à des personnages rudimentaires et schématiques des problématiques trop complexes pour eux. Son film donne parfois l’impression qu’on essaye de faire entrer un dodécaèdre dans un trou circulaire : sauf à évaser les bords de la figure pour la simplifier, impossible de franchir l’obstacle. Alors Eastwood simplifie, décompose, abrège, axiomatise. Pour métamorphoser un sujet d’ampleur philosophique en thème de discussion de comptoir.

Eastwood se vante, à travers son film, de ne s’interroger jamais sur la mort ou de ne donner jamais sa propre vision de ce qui nous attend au-delà de cette existence terrestre. De fait, durant plus de deux heures, il nous expose donc une thèse rigide et imperméable qui nous force à croire d’emblée au decorum mortifère : Marie (Cécile de France) expérimente une NDE (Near Death Experience) lors du tsunami en Asie du Sud-Est. Durant quelques minutes, avant d’être ramenée à la vie, elle voyage dans les limbes, au sein d’une mer lumineuse et floue parsemée des silhouettes impalpables des autres décédés. Cette expérience incroyable la met définitivement en marge de la société à laquelle elle appartient ; de retour à Paris, il lui est désormais impossible de se concentrer sur son travail, ses amis, ou le livre qu’elle souhaitait écrire sur François Mitterrand. Noyée par sa vision de l’après, elle se confronte au scepticisme des autres. Mais pas au nôtre, puisque le cinéaste a clairement choisi son camp en faveur de son héroïne. C’est pourquoi la conversation au restaurant entre Marie et Didier, producteur de son émission de télé (incarné par Thierry Neuvic) semble si décalée : l’incrédulité du personnage face aux « choses » relatées par Marie n’a pas pour effet de nous faire douter de sa bonne foi, au contraire, elle marginalise à son tour le personnage de Didier et tous ceux qui, comme lui, ne veulent pas croire à la « bonne parole » de la jeune femme. Il y a ceux qui croient à l’au-delà et les autres, comme il y a les magiciens et les Moldus dans Harry Potter.

Ce manque de perspective en regard de son sujet, Eastwood l’accentue dans sa partie américaine, pourtant la meilleure, et de loin. Le médium George (excellent Matt Damon, comme toujours) a renoncé à s’offrir en passerelle de communication entre vivants et morts, malgré l’avenir opulent qui lui était promis, car ce petit jeu avec l’au-delà tend à gâcher son existence ici-bas. Il est simplement dommage que le cinéaste, une fois de plus, nous impose un propos unilatéral, concentré sur les tensions sociales de George plutôt que sur la réalité de son incroyable pouvoir. Ici encore, Eastwood nous abreuve d’images lumineuses et floues qui font écho à celles de Marie, de silhouettes immobiles qui racontent leurs anecdotes tristes ou amusantes, celles que George transmet ensuite à ses clients. Ces images ne souffrent pas de questionnement, ni l’état transitoire de George. En soi, ce n’est pas bien grave : les scènes à San Francisco respirent un mélange de bonté, de fraîcheur et de désespoir qui génèrent de purs moments d’émotion. La rencontre avec Mélanie (Bryce Dallas Howard) à un cours de cuisine, la sensualité d’un instant où chacun doit goûter aux mets les yeux fermés, la malédiction de George qui ne peut effleurer la main de cette femme sans connaître d’elle tout son passé, y compris le moins avouable… Que ne vous êtes-vous contenté de cette merveilleuse et intimiste histoire, Mr. Eastwood ! Plutôt que d’esquisser, sur trois plans à la fois et avec une insupportable tendance à faire traîner les choses, une théorie fumeuse de l’au-delà !

Néanmoins, le message le plus explicite est à trouver dans la partie anglaise, autour de ce jeune garçon – Marcus – dont le frère jumeau vient de mourir. Passons sur la caricature de la famille malheureuse – que l’on doit tout autant au scénariste Peter Morgan qu’au réalisateur – où, non content d’expérimenter une perte affreusement douloureuse, Marcus est affublé d’une mère alcoolique et droguée. (C’est dans le dessin de cette mère que resurgit le défaut le plus saillant d’Eastwood, déjà palpable dans Million Dollar Baby : la tentation de vouloir trop charger la barque lacrymale.) Marcus recherche à tout prix un médium, quelqu’un qui sera capable de lui offrir une ultime vision de son jumeau disparu. Au cours de sa quête, il rencontre nombre de charlatans, débusqués sur Internet ou autoproclamés princes du paranormal, qui profitent de sa naïveté enfantine pour le balader gentiment. Rien n’est plus parlant que l’expression du visage de Marcus confronté aux fariboles psychiques qui lui sont servies par les saltimbanques officiels, le scepticisme et l’incrédulité face à la fiction traditionnelle de la mort : médium qui prend la voix des morts, voyante qui transmet de bonnes nouvelles de l’au-delà, etc. Cette expression est d’autant plus juste que c’est précisément celle, également, du spectateur pendant deux heures : scepticisme et incrédulité face à la candeur – pour ne pas dire la niaiserie – du propos servi par Eastwood, réduit à sa plus simple expression.

A une seule occasion, dans Au-delà, quelque chose se passe. Un éclair de réussite. Je ne parle plus des belles scènes américaines, ni même de la casquette de Marcus poursuivie sur le quai du métro, superbe séquence au dénouement inattendu. Je pense à la rencontre finale entre George et le garçon, à Londres, après un salon du livre auquel le médium a assisté à une lecture, par Derek Jacobi, d’un récit de Charles Dickens. Dans la chambre de son hôtel, George fait parler une ultime fois les morts, ou plutôt « le » mort : le frère jumeau. Marcus fond en larmes. Et pendant quelques secondes, afin de le rassurer, afin de lui apporter un soutien émotionnel, George lui ment ; il lui fait croire que son frère continue de lui parler. Rien n’est explicite, mais nous savons qu’il invente : ses yeux, habituellement tournés vers le vide, concentrés sur leur objectif supranormal, sont revenus vers Marcus, vers l’humain. Ils brillent d’un éclat sensible. Il ment pour le bien des autres, pour la première fois, lui qui d’ordinaire assène des vérités douloureuses. Dans l’écrin grossier du film, le temps d’un court instant, une perle de beauté s’est installée. Ce n’est certes pas grand-chose, mais nous ne nous plaindrons pas de nous heurter, sur les flots de la médiocrité, à une inestimable bouée de sauvetage.

Eric Nuevo





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