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Les rêves d’avocat ne font pas toujours les grandes carrières. Léo Demarsan obtient son diplôme du barreau avec des illusions plein la tête et vise immédiatement le plus intéressant : le pénal. Son ambition dévorante et son talent particulier pour la plaidoirie lui attirent rapidement l’attention des gros clients, parmi lesquels le patron d’une société de retraitement des déchets, et mafieux notoire, Paul Vanoni, dont il découvre peu à peu les petits délits et grosses compromissions…

L’action du second long-métrage de Cédric Anger, ex-critique aux Cahiers du Cinéma, se déroule autour de la ville de Montpellier, bastion de feu Georges Frêche. Celui-là même qui est à l’affiche du documentaire d’Yves Jeuland, Le Président, et qui aimait à se considérer comme l’empereur de Septimanie, ancien nom de la région Languedoc. Rapprochement volontaire ou coïncidence amusante ? Anger ne cite jamais explicitement la ville, préférant étendre son propos à une forme d’universalité régionale : on reconnaît les paysages et les manières du Sud, mais toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé serait purement fortuite. Surtout avec l’affaire récente de la mise en examen d’Alexandre Guérini, frère du président du conseil général des Bouches-du-Rhône, écroué dans une affaire de marchés publics présumés frauduleux, autour d’un soupçon de détournement de fonds publics et d’abus de biens sociaux qui aurait pour base l’entreprise de Guérini, qui gère… des décharges ! Le hasard, sans doute.

Autant dire que L’Avocat s’inscrit dans un solide réalisme contemporain. C’est à première vue ce qui fait la réussite de ce film a la facture classique : Anger a beaucoup travaillé sur la profession d’avocat afin de la rendre, à l’écran, dans toute sa véracité. Les premiers plans sont d’ailleurs frappants : un groupe d’avocats fraîchement diplômés prête serment au tribunal, tandis qu’en voix off, Léo Demarsan affirme que « pour un avocat pénaliste de renom, il y en a 5 000 qui crèvent la dalle ». Ca vous pose un contexte. Et une profession où il est nécessaire d’avoir les dents un peu longues. Pareille entrée en matière permet de saisir pleinement l’enjeu de la trajectoire future de Léo : s’il souhaite grimper rapidement à l’échelle de la gloire, c’est parce qu’il refuse de végéter au fond du trou, promis qu’il se croit à un destin hors du commun. Dès lors qu’il a rejoint le cabinet de Jacques Meco, Anger pose, en quelques plans, la problématique de la barbante routine – des hommes et des femmes se succèdent à son bureau, viennent se plaindre, pleurnicher, réclamer de l’aide, tandis que la concentration de Léo se fait de plus en plus forcée, de plus en plus ténue. Alors, quand un type louche vient lui proposer de défendre son ami, Léo accepte. Tous les éléments plaident contre l’accusé, qui a tout d’une petite frappe, mais Léo plonge. Pour la gloire. Et contre l’ennui.

Combien d’avocats rêvent de belles affaires ? Combien sont dévorés par le désir et l’ambition ? Anger lui-même reconnaît que la profession est gangrenée par ce mal moderne qui touche également les experts policiers, les urgentistes, les médecins légistes : le tourbillon des séries télé et des films à grand spectacle a fini par brouiller les règles de certains métiers devenus à la mode. La banalité du quotidien a basculé, de telle sorte que tous croient pouvoir accomplir les actes héroïques de leurs aînés de celluloïd. La problématique qu’instaure progressivement le réalisateur, et qu’il déploie en sous-texte, est générée par ce glissement : Léo devient incapable de distinguer le bien du mal, le vrai du faux. Même la morale coule à pic. Lorsque les deux bras droits de Vanoni viennent chez Léo et l’obligent à poinçonner, à coups de couteau, le corps d’un type, une « balance », recouvert d’un drap, Léo frappe, à contrecœur. Ils lèvent le drap et découvrent le cadavre d’un mouton. Pourtant, la terreur de Léo reste vivace, car il y a désormais concordance entre réalité et fiction, entre la dépouille de l’animal et celle de l’homme.

Benoît Magimel donne à son personnage une fébrilité qui passe essentiellement par l’asymétrie légère de son visage : un œil grand ouvert, attentif et assuré ; l’autre plus fermé, inquiet et soupçonneux. Comme Anger multiplie les gros plans sur ce visage, celui-ci devient rapidement le centre névralgique du film, le motif sur lequel il s’ouvre et se ferme – avec une séquence d’ouverture influencée par le chef-d’œuvre de Brian De Palma, L’impasse, et qui rappelle une autre affaire réelle, celle du sulfureux avocat Karim Achoui visé par des tueurs à la sortie de son cabinet, à Paris, en juin 2007. De l’autre côté du miroir, Gilbert Melki prête ses traits au mafieux local, Vanoni, paternaliste et généreux, mystérieux et fascinant. L’essentiel de la tension narrative repose sur l’attachement / opposition entre les deux hommes. L’incertitude, la méfiance, le soupçon agissent en dedans des âmes, mais ne s’expriment point au grand jour ; autant de sentiments qui accompagnent les deux personnages comme des ombres discrètes et indécrottables.

C’est cette qualité qui fait aussi le défaut du film : Anger joue tant les équilibristes sur la fine corde qui sépare Léo Demarsan de Paul Vanoni, qu’il ne manque pas de tomber quelquefois dans une caricature de récit. Si la relation contradictoire entre l’avocat et le client s’avère passionnante – Léo n’accepte qu’avec douleur de trahir celui qui l’emploie – sa force même semble crisper le cinéaste, qui ne s’affranchit que rarement de son propre sujet, et rate par exemple cette scène de confrontation où Vanoni attend Demarsan chez lui en guise de menace. Heureusement que la présence de l’excellent Eric Caravaca, en inspecteur zélé, vient pimenter quand il le faut un scénario qui se contente, assez souvent, de suivre sa ligne.

On pourrait néanmoins opposer une autre lecture, fantasmatique celle-ci : imaginons qu’Anger ne se soumette pas à son scénario, mais qu’il le mène au contraire jusqu’à son extrémité délirante. Il serait possible de lire la scène où un bras droit de Vanoni lance, dans la maison de Léo, une poule décapitée, comme l’affleurement d’un cauchemar. Ou de considérer la présence insidieuse du réalisateur Barbet Schroeder en chef du cabinet d’avocats, qui tire dans l’ombre les ficelles de la mise en scène, comme le manifeste de la manipulation et de l’illusion qui sont l’apanage du cinéma. Cette lecture ne convaincra pas les réticents, qui retiendront de L’Avocat sa mise en scène consommée et son style peut-être trop classique. Mais sa possibilité confirme le talent, à suivre, de Cédric Anger, qui, pour ma part, depuis Le Tueur en 2008, conserve toute mon attention.

Eric Nuevo





> Film sorti en salles le 26 janvier 2011.

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