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Adaptation d’un roman de Ben Fountain, Un Jour dans la vie de Billy Lynn conte le spectacle de la mi-temps d’un match de football américain organisé en l’honneur des soldats de la compagnie Bravo servant en Irak. Un retour au pays dû à la vidéo virale d’une de leurs intervention et qui coûta la vie à leur sergent-chef. PTSD, questionnement du statut de héros, loyauté, patriotisme sont quelques uns des thèmes abordés. Rien de bien original de prime abord mais de la part du conteur hors-pair de L’Odyssée de Pi, on peut s’attendre à un traitement inattendu. Et effectivement, la narration est d’autant plus déstabilisante qu’elle s’appuie sur une mise en scène en HFR (ici 120 images par seconde), 4K et 3D. Malheureusement, peu de salles dans le monde sont suffisamment équipée pour proposer l’expérience telle que pensée par Ang Lee. Et évidemment, encore moins en France qui se contente d’une projection en 2 D. Cela aurait été un moindre mal si le film n’avait pas été projeté sur à peine une vingtaine d’écrans.
Ce traitement calamiteux à sa sortie en février 2017 a malheureusement rappelé le rejet désormais récurrent pour des projets proposant des expériences inédites et un sens incongru des priorités puisque à la même période sortaient en grandes pompes sur nos écrans L’Ascension, Raid Dingue ou la suite de Cinquante Nuances de Grey.
Bien que le film soit désormais disponible en vidéo, DVD et Blu-ray depuis le 7 juin 2017, on ne peut toujours pas apprécié à sa juste valeur ce défi ambitieux mais on peut se rendre compte de quelques différences majeures dans la manière d’envisager le médium avec des ajustements de mise en scène originaux pour ce type de production. Surtout, même en l’état, Un Jour dans la vie de Billy Lynn est un excellent film aussi poignant que troublant.

Ang Lee a toujours aimé expérimenté lors de ses tournages et le résultat obtenu par Peter Jackson avec la trilogie du Hobbit l’emballe particulièrement pour porter à l’écran ll’histoire de Billy Lynn selon un point de vue particuliers. Mais c’est à la suite de deux rencontres décisives qu’il s’enthousiasme à l’idée d’utiliser de nouveaux outils pour un défi technologique et cinématographique de grande ampleur. Ses entrevues auprès de Douglas Trumbull, qui mis au point le procédé du showscan (fréquence de 60 images par seconde dans un format 70 mm) entre la fin des années 70 et le début des années 80, et James Cameron, qui faisait ses propres expérimentations en 60 images par seconde, ont convaincu Ang Lee qu’une augmentation de la fréquence de l’image serait la plus appropriée pour l’adaptation du roman de Ben Fountain afin de provoquer une immersion plus intense dans l’histoire intime de Billy Lynn.

Mais le passage à 120 images par seconde donnait un rendu bien plus proche de ce que l’on pourrait expérimenter dans la réalité et il fut face à un choix cornélien. Continuer avec une image encore proche du cinéma conventionnel ou aller au-delà et briser les dernières barrières.
Une décision radicale qui non seulement engendre un sacré défi technique (tournage inédit dans ce format avec aucun point de repère ou de comparaison) et qui se heurte à une résistance culturelle et idéologique. Il n’y a qu’à voir les retours critiques sur les films de la saga du Hobbit, peu enthousiastes et surtout dénigrant l’expérience nouvelle offerte en la rapprochant de celle que pourrait offrir un écran de télévision géant.
Ang Lee se lance donc en parfait territoire inconnu où tout est quasiment à réinventer. Notamment en matière de jeu d’acteurs, la clarté du 120 images par seconde obligeant les interprètes à moduler leur intensité pour ne pas paraître ridicule ou trop cabotin, problème déjà envisagé au moment de passer des films muets au films sonorisés. Cela vaut également pour les maquillages, là encore, la netteté offerte imposant d’en amoindrir les effets pour ne pas que la peau paraisse caoutchouteuse mais aussi en termes de photographie. Avec une luminosité augmentée et l’accroissement du sentiment de réalité et de la profondeur, le chef opérateur John Toll (entre autres faits d’armes il a remarquablement géré la photographie de Jupiter Ascending et Cloud Atlas des sœurs Wachowski) a dû s’adapter et travailler en créant le moins d’ombres possibles, la caméra spécifique à cette nouvelle fréquence nécessitant toute la lumière possible.

La fluidité et la luminosité accrues des images grâce au procédé du HFR implique d’adapter des techniques conventionnelles en fonction de ce rendu inédit. Mais si le film fonctionne tout de même en 2D c’est parce que le cinéaste a d’abord pensé sa mise en scène par rapport au matériau original et ce qu’il voulait faire ressentir, le HFR-4K-3D étant des outils pour en décupler les effets. Même sans l’avoir expérimenté, on sent que le format original défini par Ang Lee et ses techniciens augmente l’immersion et les sensationsressenties au plus près de ces soldats et notamment le jeun Billy Lynn dont Ang Lee nous fait partager la proximité, l’intimité.
De par son découpage précis, la multiplication des gros plans, la construction des plans renforçant l’isolement du groupe de soldats par rapport aux nombreuses interactions avec les personnes les sollicitant constamment, le film instaure un rapport de force déroutant.

En effet, l’humanité de chacun des Bravo est ainsi mis à l’épreuve non pas par leurs traumatismes réels mais par l’inconséquence des participants à ce cirque patriotique ostentatoire. Organisateurs, financiers, médias, personnel chargé de l’animation…ne voyant chez eux qu’une image héroïque à se repaître et à exploiter à des fins mercantiles ou pour simplement se donner bonne conscience. Ils s’illusionnent alors de la satisfaction de participer à l’effort de guerre, niant tragiquement les sentiments de doute et de perdition qui étreignent Lynn et ses compagnons.

Face à l’incompréhension mais aussi l’hostilité de certains à leur égard, les soldats doivent être plus solidaires que jamais. D’autant qu’ils apparaissent plus perdus et décontenancés dans leurs pays que lorsqu’ils sont exposés au feu ennemi. Ang Lee n’élude pas pour autant le drame de la guerre, il n’en fait pas en contrepoint un échappatoire valable. Il examine la complexité de la situation au travers de ces soldats ballotés entre deux champs de bataille. Pour survivre, dans un tel chaso, ils développent des liens indéfectibles pour entrer en communion.
Dans ces conditions, la progression narrative du récit fait de ce fameux spectacle de la mi-temps le point d’orgue du dispositif de Lee. Le metteur en scène y réussi le tour de force de faire vivre ce moment de l’intérieur tout en conservant le point de vue du spectateur, mettant à mal toute zone de confort. La furie pyrotechnique qui se déploie alors, les entoure, les agresse (à souligner le remarquable travail effectué sur le son) ravive le stress vécu sur le terrain. A ce moment, on les sent au bord de l’implosion.

Outre cet esprit de corps dont font preuve les soldats, ce qui intéresse Ang Lee à formaliser est leur état mental lorsqu’ils sont plongés dans des situations terrifiantes. La correspondance entre le numéro des Destiny Child au sein duquel sont projetés les Bravos et les combats en Irak est totalement pertinente. Surtout, la clarté apportée par la technologie utilisée est parfaitement appropriée pour dépeindre la netteté de leur perception et de leur état d’esprit lorsqu’ils sont au front. Ils atteignent une forme de tranqulité que, paradoxalement, ils ne retrouvent pas lors de leur virée à Dallas. Ce n’est pas un hasard car en plus d’être devenu étranger à ce qui se passe au pays, ils souffrent surtout de la disparition du sergent Virgil « Shroom » Breem, véritable catalyseur vers une forme de méditation existentielle. Son expérience, ses conseils transmutent leurs angoisses vers un état d’esprit libéré. Une sorte de maître zen étonnant (d’autant plus que c’est Vin Diesel qui l’interprète) qui était le ferment de l’union du bataillon. Sa mort bouleverse profondément leur unité et l’enjeu primordial sera pour Billy et les autres de dépasser leur douleur existentielle pour retrouver leur fraternité et se reconnecter avec une forme de paix intérieure car, pour reprendre un vers de Paul Valéry tiré du poème Le Cimetière marin, « le vent se lève, il faut tenter de vivre ».

Nicolas Zugasti


BILLY LYNN’S LONG HALFTIME WALK
Réalisateur : Ang Lee
Scénario : Jean-Christophe Castelli d’après le roman de Ben Fountain
Production : Stephen Cornwell, Ben Fountain, Marc Platt, Ang Lee …
Photo : John Toll
Montage : Tim Suyres
Bande originale : Jeff & Michael Danna
Origine : Etats-Unis
Durée : 1h53
Sortie française : 1er février 2017
Disponible en vidéo, DVD et Blu-ray depuis le 7 juin 2017

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