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L’adaptation du roman de David Mitchell, Cartographie des nuages, narrant six histoires dans autant de temporalités différentes qui pourtant trouveront de nombreux points de connexion était une sacrée gageure. Un défi à la mesure du génie des Wachowski et de Tom Tykwer et superbement relevé avec ce tant attendu Cloud Atlas.

Le trio de cinéastes a réalisé une grande œuvre surpassant le roman de Mitchell avec une telle habileté et aisance apparentes que tous leurs choix semblent frappés du sceau de l’évidence (la construction pyramidale du livre est remplacée par un kaléidoscope narratif à la fluidité exemplaire). Pendant près de trois heures, le spectateur en prend plein les mirettes et le cœur. Car, avant de ressasser les motifs et thématiques des Wachowski et de Tykwer pour en goûter toute la saveur, Cloud Atlas s’apprécie comme une expérience sensitive qui transporte littéralement son auditoire grâce à une savante adéquation entre mise en scène et musique, découpage et construction sonore, pour faire d’un montage d’une complexité effarante (de par la diversité des plans provenant d’espace-temps différents) un récit aussi limpide et lyrique que la symphonie en six mouvements du compositeur maudit Frobisher. Si l’exposition de vingt minutes peut décontenancer voire effrayer par sa succession d’histoires n’ayant a priori aucun lien entre elles, la sérénité qui s’en dégage rassure absolument.

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All boundaries are conventions

En conclusion du premier volet de la saga Matrix, ainsi parlait Néo : « Je leur ferai voir un monde sans vous, un monde sans lois ni contrôle, sans limites ni frontières, un monde où tout est possible ». Ce que l’on pouvait prendre de prime abord comme l’expression d’une revanche basique sur l’oppresseur machinique sera développé dans les deux opus suivant, Reloaded et Revolutions ainsi que Speed Racer en étapes sidérantes vers un dépassement puis un accomplissement (voir au-delà des limites connues et admises, se libérer des dogmes empesant l’Humanité, parvenir à la transcendance par le biais d’une pensée philosophique ou d’un Art capable de reconfigurer le monde…) pour atteindre une forme d’apothéose avec Cloud Atlas. Mais ce film n’est pas uniquement une sorte d’achèvement dans l’œuvre des Wachowski puisque celle de Tom Tykwer est également englobée. Ce dernier n’était donc pas impliqué seulement pour faire le nombre et les aider au mieux à se dépatouiller d’une intrigue foisonnante puisque Cartographie des nuages entre clairement en résonance avec le propre cinéma de l’allemand, le connectant en outre de manière étonnante et pourtant si évidente avec celui du duo frère et sœur de Chicago.

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Et pour discourir sur cette abolition des frontières, il n’y a pas meilleure illustration et démonstration que cet immense récit comprenant six histoires qui bien que provenant d’espace-temps distincts se répondent. La mise en scène nous fait passer d’un genre à l’autre (romance épistolaire entre le compositeur Frobisher et son amant Sixsmith, l’enquête journalistique dangereuse menée dans les années 70 par Luisa Rey, la science-fiction avec la course effrénée, dans le Néo-Séoul de 2144, de Somni-451 vers l’émancipation, comédie débridée et outrancière dans une maison de retraite, le genre post-apocalyptique, odyssée sur un négrier) par un objet décliné sous diverses formes, un geste, la continuité d’un mouvement physique ou de caméra, la suggestion d’une image mentale dans une histoire et dont la représentation survient dans la suivante ou l’incarnation de plusieurs personnages par un même acteur. Mais il serait plus juste de parler de variations d’un même personnage et ce, même si le procédé se joue des ethnies et des genres masculin et féminin (Halle Berry en aristocrate blanche ou en homme, ça ne choque pas). Car au-delà des performances ahurissantes des acteurs servant le propos – pour exemple, Hugo Weawing grimé en infirmière réussit à être aussi désopilant que parfaitement inquiétant et livre une interprétation complètement en phase avec le caractère grotesque assumé du segment qu’il anime – et du plaisir ludique procuré en les reconnaissant parfois derrière leurs « masques », cette redistribution permanente des rôles définit à l’écran le caractère transgenre du film et soutient l’idée de métempsychose (migration des âmes après la mort vers un nouveau corps) déjà en filigrane dans le livre mais ici porté à un paroxysme sidérant.

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Les Wachowski et Tykwer ne font pas qu’emprunter ainsi la voie de l’Eternel Retour de Nietzsche pour le porter à une incandescence romantique (des amoureux dans une vie se retrouveront dans une autre) mais en multiplient les potentialités, ne se limitant plus à une répétition maudite et souscrivant à l’idée d’un éveil possible. Ce n’est pas forcément le cas de tous les personnages puisque ceux de Hugh Grant régressent avec le temps pour le montrer en chef cannibale dans le monde post-apocalyptique de Zachr’y ou ceux de Hugo Weawing demeurent d’une malfaisance constante et plus symboliquement personnifient des versions différentes d’un Ordre immuable à préserver. L’agent Smith poursuivant Néo dans Matrix en étant l’interprétation machinique.
Pour les autres, il s’agit d’une évolution en six étapes, de plus ou moins forte intensité selon le rôle joué par le personnage considéré au sein d’un des six fragments du récit, qui doit conduire à l’Eveil puis un Accomplissement. Que l’on retrouve autant dans la prise de conscience politique d’Adam Ewing qui, en 1849, de retour auprès de sa bien-aimée décide de militer pour l’abolition de l’esclavage ou Somni-451 prenant conscience de la nature éphémère et consommable conférée à elle et ses congénères par cette société destructrice de 2144 (deux histoires d’ailleurs intimement liées). Autrement dit, une réitération du parcours de Néo qui rappelons-le était la sixième incarnation de l’Elu évoluant dans une version idoine de la matrice. Notons de plus que le deuxième film de Tom Tykwer, Les Rêveurs (1993) construit un réseau élaboré de relations articulé autour de six personnages principaux. Mais le cinéaste allemand aborde aussi de front la notion de l’Eternel Retour avec bien évidemment le film qui l’a fait émerger aux yeux du grand public (d’accord, au moins les cinéphiles), Cours Lola, cours (1998) puisque après un échec pour aider son petit ami, Lola a la possibilité de retenter sa chance une deuxième puis une troisième fois. Le temps n’est plus défini par une ligne continue mais est cyclique et pour s’en sortir il faudra parvenir à tracer des trajectoires capables de briser cette forme repliée sur elle-même.
Avec minutie et passion, les trois réalisateurs parviennent donc à tisser un réseau de correspondances entre les segments, paraissant dissonant sur le papier, mais également entre les œuvres des Wachowski et avec celle de Tykwer. Ainsi, tout n’est pas seulement lié intra mais aussi extra-diégétiquement. « Everything is connected », l’accroche de l’affiche ne ment pas.

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Avec un grand A

Pour parvenir à cette unité, aboutir à un transcendatalisme cher à Ralph Waldo Emerson, Cloud Atlas s’appuie sur un autre concept de ce penseur qui influença, entre autres, Nietzsche, celui d’Âme Supérieure. Dans le film, elle n’a pas une forme définie mais s’incarne dans six personnages différents joués par autant d’acteurs, de Jim Sturgess à Tom Hanks en passant par Doona Bae ou encore Halle Berry. Nous sommes alors les témoins de l’éveil progressif de cette Âme Universelle traversant le métrage telle une comète, d’ailleurs la forme de la marque que ses six figurations possèdent sur une partie de leur corps (dos, cou, front…). Tour de force remarquable, nous parvenons à ressentir la présence de cette Ame sans que son signe distinctif soit révélé immédiatement, ceci grâce à un découpage et une narration ciselée.

Et qu’est-ce qui transcende cette Âme, qui lui permet de dépasser son incomplétude ? Tout simplement l’amour. Soit plus précisément dans ce cas, l’Amour Supérieur ou Universel. Cloud Atlas formule ainsi l’amour sincère d’une autre personne comme condition pour l’épanouissement personnel (pas un hasard si une séquence clé se déroule dans une station de communication dont le déploiement des panneaux renvoie à une fleur de lotus). Et c’est sans doute dans l’expression de ce grand sentiment que l’on peut distinguer l’immense apport de Tykwer. Les Wachowski sont brillants et s’ils parviennent à nous faire vibrer intellectuellement et sensitivement avec leurs films, nous sommes très peu transportés par l’émotion. Or, le cinéma de Tykwer se définit par l’Amour comme concept régissant son univers. N’est-ce pas l’amour infini de Lola pour son compagnon qui lui permet de renouveler sa tentative pour briser le cycle du destin ?
Ici, l’amour est envisagé comme condition à l’émancipation du cycle d’évolution refermé sur lui-même. Un enfermement mythologique que seul l’amour peut donc anéantir et que symbolise de manière poétique et significative le rêve de Frobisher où lui et Sixsmith détruisent de multiples objets en porcelaine dont la représentation de la statue de Saint-George tuant le dragon (l’Ouroboros ?) trônant chez Vyvyan Ayrs, le compositeur autrichien chez qui le jeune artiste réside.
Cloud Atlas s’avère en outre être un étonnant écho à Bound, la première réalisation des Wachos, qui est également une histoire d’amour qui ne pourra être pleinement vécue qu’en se défaisant de contingences entravantes. Décidemment, oui, tout est lié.

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Symphonie à six voies

Ce qui est particulièrement admirable est que l’acte d’accomplissement concerne également les différentes diégèses.
La marque de la comète désigne ceux qui ont une prédisposition à dépasser leur condition, à se transcender, à s’éveiller… Elle désigne plus une Ame supérieure, une Entité, une Idée (ou autre) qui s’incarne sous différentes formes. Il n’y a donc aucun  souci à ce que deux de ses incarnations (Cavendish et Luisa Rey) soient potentiellement nées à la même époque. Ce n’est pas vraiment une question de réincarnation d’une seule et même âme qui passerait d’un corps à un autre après chaque mort. Car la transmission, le passage de cette Ame universelle s’effectue par le biais d’un récit que le personnage « marqué » suivant s’approprie : le journal de bord d’Ewing dont la moitié lue par Frobisher l’inspire pour sa symphonie, les lettre du compositeur à son amant Sixsmith récupérées par Luisa Rey qui en prend connaissance, le propre récit de son enquête sera publié par l’éditeur Cavendish, dont les mésaventures donneront lieu à un livre qui sera adapté en film avec Tom Hanks dans son rôle, film qui inspirera Sonmi, etc.
Successivement, une histoire est intégrée dans la suivante par son devenir d’œuvre littéraire, de fiction ou d’art, prenant alors une valeur testamentaire. Chaque récit ainsi incorporé nourrira la trame générale en formalisant des échos de vies antérieures qui participeront alors à l’éveil et l’accomplissement progressifs. Différentes voies empruntées n’en formeront plus qu’une.

Cette union d’éléments esthétiques, thématiques et narratifs disparates se voyant formidablement agencée par la symphonie Cloud Atlas sextet composée par Frobisher et à laquelle la mise en scène emprunte la musicalité. On peut même parler de fusion entre film et musique tant les protagonistes, par leurs actions individuelles influençant un récit dépassant la somme de ses fragments, se comportent comme des notes, voire des mélodies, dont la réunion composera un grand tout harmonieux. Cette imbrication visuelle et sonore est d’autant plus prégnante que le développement de cette symphonie s’effectue selon le rythme des séquences, comme si chaque image correspondait à un son, puisqu’elle ne sera complète qu’une fois ce grand récit proche de son terme. Autrement dit, alors que jusqu’à présent on entendait à intervalles réguliers des morceaux de cette symphonie inachevée, elle retentira dans toute sa puissance une fois le chemin des âmes errantes vers la plénitude accompli. Là encore, il faut souligner l’apport de Tykwer à l’harmonieuse collaboration avec Andy et Lana Wachowski puisque c’est lui, aidé de ses collaborateurs habituels Reinhold Heil et Johnny Klimek, qui signe la bande-originale du film. L’allemand qui aura contribué à améliorer la manière de travailler des deux américains en les initiant à sa méthode de réalisation consistant à écouter sur le plateau la musique qui orchestrera le film, leur donnant ainsi accès à une nouvelle source d’inspiration qui favorisera leur mise en scène et le jeu des acteurs.

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L’Art comme échappatoire, comme moyen d’expérimenter le monde, de parvenir à développer son propre potentiel, d’atteindre une forme d’extase, constituait déjà les enjeux esthétiques et sensitifs de Speed Racer et revêt avec Cloud Atlas une forme tout aussi pertinente et élaborée par le biais de cette symphonie mais également en instituant le récit oral comme principe de transmission d’une expérience édifiante puisque cet immense récit que constitue Cloud Atlas est conté par Zachr’y à une assemblée de gamins réunie autour d’un feu.

Illustrant ainsi ce que rapporte cet extrait du Crépuscule des idoles de Nietzsche : « L’artiste tragique, que nous communique-t-il de lui-même ? N’affirme-t-il pas précisément, l’absence de crainte devant ce qui est terrible et incertain ? La bravoure et la liberté du sentiment devant un ennemi puissant, devant un revers sublime, devant un problème qui éveille l’épouvante, – c’est cet état victorieux que l’artiste tragique choisit et glorifie. ».
Enfin, Cloud Atlas formalise dans sa structure ce que le monteur Walter Murch nomme « la poésie du saut » (théorie développée par le poète-essayiste féru de mythologie et du travail de Jung, Robert Bly, où la poésie grâce à divers figures stylistiques et leur agencement permet de « sauter » du conscient à l’inconscient), « ces connections parfois surréalistes ou subliminales qui révèlent un lien surprenant entre des éléments étrangers ».

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Avec Cloud Atlas, les Wachowski ont ouvert notre horizon à tous les niveaux – le film s’ouvre et se conclut sur un plan similaire nous montrant un ciel étoilé – et ils semblent bien décidés à nous propulser plus profondément vers le firmament via une extraordinaire ascension, puisque le titre de leur prochain film déjà annoncé est Jupiter Ascending (l’histoire de la reine de l’Univers voulant tuer une représentante de la race humaine du nom de Jupiter, car possédant le même patrimoine génétique, elle serait une menace à son immortalité). Même le ciel ne semble avoir pour eux aucune limite.

Nicolas Zugasti

 

Bande-annonce :

Premier trailer de près de 6 minutes, durée exceptionnellement longue et qui pourtant en dévoilant finalement très peu sur l’ampleur du récit

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4 réflexions sur “« Cloud Atlas » de Lana et Andy Wachowski et Tom Tykwer : A love odyssey

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