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Au moment de réaliser Les Inconnus dans la ville, Richard Fleischer sort d’une colossale aventure pour le compte de Disney avec la mise en scène du remarquable 20 000 lieues sous les mers. Ce Violent Saturday (son titre en V.O.) a beau être tourné, comme le précédent, dans un beau Cinémascope, il en est pourtant la parfaite antithèse : autant son adaptation du roman de Jules Verne est spectaculaire et grandiloquente (on repense, avec quelques frissons, au capitaine Nemo sous les traits de James Mason jouant de l’orgue au milieu de sa pièce-musée du Nautilus), autant ce portage d’un livre de William L. Heath, sur un scénario de Sydney Boehm, apparaît intimiste et resserré, concentré autour de quelques personnages dans une petite ville américaine dénuée de tout extraordinaire. Et pourtant, les liens entre les deux films résonnent au diapason de la carrière disparate de Richard Fleischer et de ses thématiques, il faut l’avouer, peu évidentes au premier abord : des êtres ordinaires confrontés à un événement hors du commun qui remet leurs existences en perspective pour mieux en souligner les spécificités. L’événement en question peut s’étendre à tout l’environnement des personnages (Soleil vert, Conan le destructeur, Le Voyage fantastique, etc.) mais, le plus souvent, il concerne une remise en cause, par effet de levier, du quotidien d’une vie bien rangée qui bascule soudain dans la tragédie, ou l’incompréhension du tragique chez autrui (Child of Divorce, Assassin sans visage, L’Étrangleur de Boston, etc.).

Dans les films de Fleischer, la violence est souvent au cœur du problème. Cette violence, inexpliquée, est celle de toute la société humaine contractée en un point donné et dans une communauté spécifique. Qu’il s’agisse des tueurs en série (Assassin sans visage ou L’Étrangleur de Boston) ou des cellules agressives du corps humain attaquant les passagers de la capsule dans le Voyage fantastique, qu’elle soit mondialisée et rejetée par le capitaine Nemo ou subie par les pauvres dans Soleil vert, cette violence devient rapidement invivable, et oblige ceux qui cherchent à s’en défendre à explorer d’autres chemins possibles. Deux camps se distinguent bientôt : celui des victimes, détruites ou assassinées, et celui des volontaristes, qui ne laissent pas passer l’occasion de s’affirmer contre l’aveugle rouleau compresseur du destin. À l’instar du personnage d’Ernest Borgnine dans Les Inconnus dans la ville, un Amish qui se refuse à tuer un homme avant d’exécuter l’un des gangsters pour protéger sa famille, Fleischer met en valeur des protagonistes qui, littéralement, face aux maux comme face au Mal (absolu), prennent les choses en main.

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Les Inconnus dans la ville est le récit d’une rupture brutale dans le mode de vie de plusieurs Américains atypiques. Si cette rupture est amenée par le biais de la violence, absurde et brutale, elle est aussi présentée comme l’aboutissement d’un processus qui puise ses origines bien en amont. L’arrivée de trois cambrioleurs dans la petite bourgade de Bradenville, Arkansas, devient le catalyseur de plusieurs micro-événements qui secouent la population locale, traduisant les sentiments ambigus de quelques personnages : un père (Victor Mature) confronté au regard plein de honte de son fils, parce qu’il n’a pas fait la guerre (nous en sommes en 1955) alors que les papas de ses camarades de classe se sont battus pour la défense de la liberté en Europe ; un jeune homme fringant et riche (Richard Egan), propriétaire de la mine locale, qui sombre progressivement dans l’alcool pour se dissimuler à ses propres yeux que sa femme le trompe avec n’importe qui ; un directeur de banque (Tommy Noonan) qui, par fascination pour une cliente, infirmière à l’hôpital, se fait voyeur et s’arrange pour promener son chien tous les soirs près de son immeuble afin de glisser un regard par sa fenêtre lorsqu’elle se déshabille. Hors de ce triangle émotionnel surnage une famille amish dont le père (Ernest Borgnine) rejette absolument tout recours à la violence, sans se douter que cette violence le mettra au pied du mur en même temps qu’elle changera les perspectives existentielles des autres protagonistes à l’intérieur de la ville.

Dans un film comme celui-ci, très expressif par sa géométrie (utilisation du Cinémascope, jeu sur les décors et les repérages qui en sont faits par les personnages – le directeur / voyeur aussi bien que les cambrioleurs), il est intéressant de concevoir le schéma structurel d’ensemble plutôt que les seules parties. Les deux pôles du film le divisent ainsi en deux genres coexistant : d’un côté le film noir à travers les braqueurs et leur objectif vénal (personnages taciturnes, parmi lesquels on reconnaît Lee Marvin dans un petit rôle ; habillage visuel des codes du thriller, avec ses chambres d’hôtel miteuses, ses repérages à la banque, sa scène finale d’affrontement, etc.) ; de l’autre le mélodrame à travers la vie, mise à nue, de quelques citoyens, mélodrame progressivement contaminé par le film noir dont les tentacules commencent à darder dès la scène d’ouverture : on y assiste à une soudaine explosion au cœur de la mine qui ne trouve aucun écho dans les minutes qui suivent, sinon dans la scène de clôture qui referme ainsi le cercle de la violence. On remarque également que les habitants de Bradenville peuplent un espace fermé sur lui-même qui commence par imploser (image de l’explosion primordiale), laisse dès lors pénétrer des éléments extérieurs à son écosystème, tel un organisme infiltré par un virus aux intentions voilées, avant de devoir apprendre à se défendre contre ces cellules agressives à l’aide d’une poussée extérieure : la famille Amish, traditionnellement exclue du corps principal parce que marginale.

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C’est que Les Inconnus dans la ville n’est pas sans rappeler la structure narrative d’un film a priori opposé, Le Voyage fantastique, récit d’un corps humain menacé par des microbes et qui use d’un secours extérieur inespéré. Ce lien n’est pas sans fournir un commencement d’explication métaphorique aux Inconnus… ainsi qu’à plusieurs autres réalisations de Fleischer : les parties de l’Amérique (villes, villages, comtés, États) sont autant d’organismes indépendants, mais liés par un même esprit, qui doivent se défendre contre une invasion extérieure d’une violence rare menaçant l’équilibre fondamental de sa biosphère. Quitte, pour ce faire, à devoir abandonner un fragment plus ou moins important de ses valeurs et croyances, comme nous le signale le personnage du patriarche amish qui, dans le but de protéger sa famille aussi bien qu’un Victor Mature en mauvaise posture, met à mal son propre schéma de pensée (Tu ne tueras point, en gros) et le remplace par une figuration toute neuve motivée par le respect de la vie de ses proches. Une façon, pour Fleischer, de mettre en scène, dès 1955, une constante de son cinéma : la dissimulation des extrémités de l’âme humaine derrière un corps qui n’en est jamais la représentation attendue. On donnera simplement quelques exemples : dans Les Inconnus…, le richissime propriétaire de la mine, plein de jeunesse et de beauté, mais rongé de l’intérieur par l’éloignement de sa femme ; le chantre de la virilité de cinéma, Victor Mature (le Demetrius de La Tunique et des Gladiateurs, tout de même), jouant un père lâche confronté à un fils honteux. Mais aussi, ailleurs dans sa carrière : l’Étrangleur de Boston étonnamment incarné par Tony Curtis, plutôt habitué aux rôles comiques, dont le visage angélique entre en collusion avec la cruauté du personnage ; l’élégance et le charisme du capitaine Nemo de 20 000 lieues sous les mers qui cache un être misanthrope et nihiliste ; l’organisme du président des Etats-Unis servant de décor au drame à échelles multiples du Voyage fantastique, etc.

En somme, Les Inconnus dans la ville est le récit d’une mascarade du genre humain où tous les personnages jouent un rôle – père idéal, propriétaire foncier heureux, directeur de banque comblé, cambrioleurs déterminés – qu’ils devront, chacun leur tour, remettre en cause pour les besoins de l’authenticité émotionnelle. Le film est l’histoire de masques qui tombent, crûment, et ce au dernier jour de la Création : le dimanche, on le sait, celui qui (peut-être) créa le monde, considéra son travail comme terminé. Le jour du bilan, donc, et des larmes amères.

Eric NuevoDVD et Blu-ray édité par Carlotta Films

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