
Il est certains films qui font l’effet d’une madeleine de Proust : ils nous replongent dans notre enfance. Ainsi en est-il des Cracks (1968) d’Alex Joffé, que j’ai souvent vu à la télé quand j’avais une dizaine d’années. Je gardais en mémoire cette course cycliste de 1901, Bourvil et ses moustaches en guidon de vélo qui me rappelaient celles de mon tonton, Monique Tarbès qui, sans cesse, s’époumonait « Juuuules » et ce cycliste endormi qui descendait une rivière au fil du courant.
La sortie de ce film en Blu-ray et DVD par M6 Vidéo est l’occasion de raviver des souvenirs, de se rendre compte que certains gags ont vieilli et que d’autres tiennent bien la route et de constater combien Alex Joffé faisait preuve d’originalité. Si ce cinéaste de la vieille garde est quelque peu oublié aujourd’hui, n’oublions pas que Truffaut l’a fait jouer dans Tirez sur le pianiste et que son fils, le cinéaste Arthur Joffé, a lui aussi un univers à part.

On peut rapprocher ce film poétiquement absurde, qui développe de jolies idées à rebrousse-poil de la comédie populaire de l’époque, au cinéma muet à qui il rend hommage (avec un début en noir et blanc et des intertitres) et, plus particulièrement, aux slapsticks américains, grâce à ses idées visuelles. On est en droit de penser à La Grande Course autour du monde (1965), le film de Blake Edwards qui a inspiré la série d’animation Les Fous du volant, tant le personnage de Robert Hirsch ressemble à celui du méchant Fatalitas (Jack Lemmon), devenu Satanas dans le dessin animé, mais ici sans son chien Diabolo.
Les Cracks prouvent aussi que Bourvil était toujours prêt à se lancer dans des aventures qui sortaient des sentiers battus, à la différence d’un Louis de Funès qui se contentait de comédies du même genre. Bourvil, lui, pour ne rester que dans le domaine du rire, s’est risqué à tourner avec des personnalités marginales telles que Jean-Pierre Mocky (quatre films) ou Alex Joffé (six films).

Les Cracks retrace donc une grande course à vélo entre Paris et San Remo au début du XXe siècle. Jules Durand (Bourvil) est l’inventeur d’une bicyclette révolutionnaire qui, criblé de dettes et poursuivi par un huissier retors (Robert Hirsch), va se retrouver dans le peloton de tête de la course. Le film montre que déjà, s’il n’est pas ici question de dopage, tous les coups sont permis.
En revanche, on l’a déjà précisé, Joffé dope son humour de beaucoup de poésie, proche peut-être d’un autre cinéaste, Robert Dhéry. On citera ce semeur dans un champ qui, voyant Robert Hirsch parsemer la route de clous à grands gestes, le copie pour achever son travail. Ou encore ce regard sur les fanfares qui accueillent à chaque étape les coureurs et cette façon qu’a Hirsch de se glisser parmi les musiciens en se substituant au clarinettiste.

On le sait, 1968 est l’année de grands changements dans la société. L’air de rien, Joffé montre que les évolutions peuvent se faire également en douceur. Ainsi, au début de la course, Monique Tarbès (qui interprète l’épouse de l’inventeur de vélos joué par Bourvil) se fait stopper par Michel de Ré (l’organisateur de la course) : « Les personnes du sexe ne sont pas admises. » Et ce qui était de mise en 1901 apparaît totalement incroyable quelque soixante années plus tard. Et, là encore, Joffé ajoute une dose d’absurde : dans la voiture de l’organisateur, sa propre fille (Anne Jolivet) est assise mais affublée d’une moustache pour se faire passer pour un homme. Ce qui, bien sûr, ne trompe aucun spectateur.
On pourrait encore citer de nombreux gags qui rendent ce film charmant et plaisant à voir : toutes les têtes de la fanfare qui se tournent en même temps, le passage de la borne marquant la limite d’un département avec les gendarmes ou encore le maillot de Bourvil, sur lequel est inscrit « Mulot et Duroc », qui se transforme subitement en « Duroc » parce qu’un contrat est rompu. Une œuvre à savourer pour ce qu’elle est : sans prétention et gentiment obsolète.
Jean-Charles Lemeunier
Les Cracks
Année : 1968
Origine : France
Réal., scén. : Alex Joffé
Adapt., dial. : Jean Bernard-Luc, Gabriel Arout, Pierre Lévy-Corti, Alex Joffé
Photo : Jean Bourgoin
Musique : Georges Delerue
Montage : Éric Pluet
Durée : 110 min
Avec Bourvil, Robert Hirsch, Gianni Bonagura, Monique Tarbès, Patrick Préjean, Michel de Ré, Edmond Beauchamp, Anne Jolivet, Bernard Verley…
Sortie en Blu-ray et DVD par M6 Vidéo le 19 mai 2026.