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Lorsque paraît le premier volume de la « suite » du Hobbit, le Seigneur des Anneaux, à l’été 1954, John Ronald Reuel Tolkien eu ces mots : « J’ai exposé mon cœur, pour qu’on le fusille. ». Une assertion que Peter Jackson aurait très bien pu reprendre à son compte pour ce Hobbit : Un voyage inattendu qui a bien des égards s’avère encore plus risqué que la précédente trilogie. En effet, jamais le néozélandais ne ce sera t’-il mit aussi en danger d’un point de vue artistique.
Pourtant, il revient en terres connues. Oui, mais il le fait presque à contrecœur. Non pas qu’il éprouve un moindre intérêt pour les aventures de Bilbo mais parce que d’une part, après les cinq années harassantes à parcourir la Terre du Milieu reconstituée dans son fief de Nouvelle-Zélande pour trois films incroyables, il avait exprimé une lassitude bien compréhensible (lorsque sur le dernier jour de tournage Hugo Weaving l’avait apostrophé d’un « on se retrouvera pour Le Hobbit ! », il avait répondu par la négative), d’autre part il a dû repasser après le travail effectué par Guillermo Del Toro qui devait réaliser le film mais quitta le navire lorsque la production eu un hiatus à cause des problèmes financiers de la MGM, une interruption qui obérait d’autant les autres projets de l’insatiable mexicain. Jackson reprit donc tout en mains en suivant sa propre voie et de deux films prévus on passa à trois. Autant un découpage en deux parties pouvait aisément se comprendre même si le livre est relativement court par rapport au Seigneur des Anneaux mais trois films semblaient à première vue excessif. Une annonce qui laissa même les fans inconditionnels de Jackson dubitatifs mais les doutes commencèrent à s’évaporer rapidement lorsqu’il fut mentionné que le troisième opus ferait le lien avec la quête de Frodon. Et puis, lorsqu’on a pris dans la gueule le formidable travail d’adaptation effectué par Jackson, Fran Walsh et Philippa Boyens, on est sûr que les attentes ne seront pas déçues. Bien sûr, ce travail d’adaptation nécessaire (on ne l’écrira – on ne le criera – jamais assez) fera pousser des cris d’orfraie aux pointilleux amateurs de l’œuvre littéraire, une fois de plus. D’autant que comme pour le Seigneur des Anneaux, certains épisodes absents du texte originel seront amalgamés (mais ils n’ont pas été inventés pour autant car ils proviennent des pages du Grand Œuvre de Tolkien, le Silmarillion), principalement dans le trois. Ce genre de récriminations, Jackson en a l’habitude. Là où il s’expose véritablement, c’est en faisant en sorte de rendre les six films cohérents d’un point de vue narratif autant qu’esthétique et par l’utilisation du HFR, pour High Frame Rate : soit une fréquence de 48 images par seconde.

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Rien de plus compliqué que de s’attaquer à un prélude en tentant de se conformer aux épisodes à venir chronologiquement. Et Jackson réussit ici parfaitement son coup. Cela va d’ailleurs bien au-delà de la reprise d’une structure de récit commune (on y reviendra) car c’est surtout une question de sensations, de réminiscences visuelles réactivant des souvenirs pas si lointains. Sauron n’est pas encore la menace intransigeante qui mettra en péril l’équilibre de la Terre du Milieu mais son ombre plane déjà, entre la présence du nécromancien découverte par le mage Radagast et le plan final du Hobbit montrant en gros plan l’œil de Smaug le Doré s’ouvrir et renvoyant à celui du sorcier au sommet de la tour de Barad-Dûr. Le personnage de Thorin le nain, quant à lui, renvoie à la fois à la noblesse d’Aragorn, lui aussi au départ de sa quête est un roi sans royaume, et à l’orgueilleux Boromir. Parmi les autres rappels visuels, notons des plans bien connus revenant en mémoire lorsque Bilbo tend la main pour se saisir de l’Anneau tournoyant dans les airs ou ce même Bilbo pointant son épée Dard vers Gollum, prêt à le pourfendre et qui ramène à Frodon dans le même genre de posture dans Les Deux tours. Et puis, détail infime mais d’une réelle importance, Jackson conserve le sens de déplacement imprimé à ses héros depuis La Communauté de l’Anneau, soit de la gauche de l’écran vers la droite, et qu’il va s’ingénier à respecter, induisant ainsi une cohérence spatiale parfaitement imperceptible mais ô combien primordiale.
Ainsi, nous avons droit à une histoire différente mais remarquablement raccordée à ce qui suivra, soit l’exact contrepoint de ce que Lucas fit avec sa prélogie par rapport à sa saga Star Wars.

L’autre grand chantier du Hobbit est la modification de la fréquence des images, passant désormais à 48 images par seconde, ce qui avec une telle augmentation entraîne la disparition de l’effet stroboscopique et du flou cinétique (ou motion blur) associés au standard du 24 images par seconde qui a jusqu’ici présidé. Soit ce qui fait que notre cerveau reconnaît qu’une image de cinéma est une image de cinéma.

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C’est donc une modification importante de l’ADN de l’image de cinéma telle que nous la connaissons aujourd’hui à laquelle s’attele Peter Jackson, motivé par ce visionnaire de James Cameron qui lui-même envisage pour ses suites à Avatar de tourner en 60 images par seconde.

Cameron, qui lors d’une convention américaine a parfaitement défini ce nouveau procédé et le rendu à l’écran : « si regarder un film en 3D est comme regarder à travers une fenêtre, ce procédé revient alors à retirer la vitre de la fenêtre et faire face à la réalité. » Ceci pour souligner la netteté et la fluidité obtenue. De plus, cette fréquence de 48 images par seconde offre un meilleur confort pour la 3D. Et si le film sera diffusé en format habituel (24 images/s) et HFR, ce dernier le sera exclusivement en 3D. Et non, ce n’est pas une énième entourloupe marketing pour inciter les spectateurs à payer plus cher la place, ces avancées technologiques participent de la vision de leurs auteurs.
Bien évidemment, aller à l’encontre de conventions largement répandues et intégrées ne se fait pas sans heurts mais si les premiers instants en HFR sont pour le moins déconcertant, une fois que votre oeil et surtout votre cerveau, s’est habitué (le temps d’adaptation varie selon les personnes), vous pouvez alors jouir pleinement du spectacle proposé par Jackson et ses équipes. Et franchement, c’est véritablement du jamais vu. On reste esbaudit devant tant de magnificence (la majesté qui se dégage de Fondcombe est encore plus sidérante, le face à face avec les géants de pierre se combattant est prodigieux en matière d’échelle de grandeur), le HFR renforçant l’immersion dans cet univers fantastique et surtout permet d’appréhender avec aisance une multitude de mouvements parcourant l’écran (c.f la sublime évasion du village souterrain des gobelins où les nains vont et viennent du premier à l’arrière plan, sautent, se battent, à une vitesse folle et l’on n’en perd pas une miette). Avec une telle netteté de l’image, les effets-spéciaux n’ont pas le droit d’être seulement moyen car la moindre imperfection est mise à jour et on peut dire qu’ils sont largement au niveau. La palme revenant au bestiaire rencontré (Trolls, Gobelins, Wargs) et notamment à Azog, le chef des orques poursuivant la troupe, fascinant de présence et de crédibilité.

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Une révolution de l’image qui rencontre déjà de farouches opposants alors que c’est une indéniable amélioration technique allant pourtant dans le sens de l’artiste. Parmi les réfractaires, le plus gênant est de compter la plupart des exploitants de salles car pour découvrir Le Hobbit dans le format tel que pensé par Jackson, il faut pouvoir compter sur la proximité d’un Gaumont ou d’un Pathé (et pour le voir dans les conditions optimales – IMAX, HFR, 3D, dolby ATMOS – une seule salle parisienne le propose !).
Le HFR pour ce film n’est pas une fin en soi car il permet vraiment de rehausser l’expérience de l’histoire narrée à l’écran.
Un récit qui s’avère de prime abord plus léger (les compagnons de route de Bilbo sont principalement des nains gouailleurs et bon vivants) mais dont les péripéties et les épreuves transformeront profondément cet innocent hobbit. Après tout, il s’agit pour Bilbo, puis Frodon plus tard, de réaliser son potentiel en s’extirpant de son cul-de-sac (le nom de la contrée des hobbits).
Un conte plus porté vers le côté enfantin que ses suites et qui se retrouve dans le caractère de Bilbo, notamment lorsqu’il semble répondre précipitamment, sans réflexion préalable, à l’Appel de l’Aventure. Comme un enfant se déciderait sur un coup de tête. Un désir d’aventures, de changement, présent de manière diffuse dans le personnage et que la quête proposée par le mage réactive. De même, l’espièglerie et la bonhommie animant ces goinfres de nains masquent une certaine gravité et une grande habileté comme le dessine habilement la longue séquence de repas dans le trou de Bilbo se concluant par l’ahurissant nettoyage en rythme de la tablée puis par le chant mélodieux entonné par l’assemblée et emprunt d’une grande mélancolie. Un double tour de force de la part de Jackson qui parvient, sous une apparente légèreté, à contraster ces personnages tout en définissant leurs caractères et qui démontre au passage un premier exploit du HFR capturant de façon plus nette qu’en 24 images par seconde cette chorégraphie complexe de lancer et rattrapage de vaisselle.

THE HOBBIT: AN UNEXPECTED JOURNEY

Parmi les familiarités renforçant la cohérence de l’univers de Tolkien ainsi porté à l’écran et favorisant l’adaptation au HFR, la structure même de ce premier volet du Hobbit rappelle en bien des points celle de La Communauté de l’Anneau. Ainsi, des étapes communes se dévoilent, comme le passage à Fondcombe, le royaume des elfes, la traversée des Monts Brumeux (passage par la Moria et affrontement du Balrog dans La Communauté…, village des Gobelins ici) ou la confrontation avec les orques (dans La Communuaté…, c’étaient des versions updatées par Saroumane, des Uruk-hai). Dans les deux films, le héros prend progressivement conscience de l’importance de sa mission et ce qu’elle induira pour ses compagnons et leurs peuples, pour Bilbo participer à la reconquête de la cité du Mont Solitaire, chez-soi des nains occupé par le dragon Smaug et leur permettre de recouvrer une unité, une stabilité, une identité (en opposition ave le Hobbit dont le foyer bien établi lui manque parce qu’il en est éloigné). Des reprises qui sont révisées à l’aune du nouveau récit à raconter et qui ne peuvent être ainsi prises pour des bégaiements.

Et puis, Jackson approfondit l’un des enjeux majeur parcourant la saga la plus connue de Tolkien. Briser le cycle en y incrustant une anfractuosité qui permettra par la suite d’évoluer et non pas simplement de retourner à son point de départ. C’est le sens des mots du Maiar Gandalf lorsqu’il dit à Bilbo que s’il participe à l’aventure qu’il lui propose, il en reviendra (s’il en revient…) profondément transformé, changé à jamais. Le cycle, le cercle parfait, étant symbolisé par plusieurs motifs récurrents d’une saga à l’autre tels que le mouvement adopté (c’est-à-dire les différentes quêtes), l’Anneau Unique qui doit être détruit, le rond de fumée que tire Bilbo de sa pipe et dans lequel vient s’enchâsser le titre du présent film ou encore la porte circulaire du confortable logis du Hobbit. D’ailleurs, Gandalf travaille d’emblée à une future transformation puisqu’il perturbe la délicieuse perfection se dégageant de cette porte aux contours et couleur harmonieux en y dessinant de son bâton un étrange signe de ralliement (une rune) pour la compagnie des nains.
La Communauté… annonçait une teneur plus sombre du récit en développement mais surtout racontait la formation de la communauté en titre, au départ rassemblement hétéroclite de représentants de diverses races (Hobbit, Elfe, Nain, Homme, Mage) devant coopérer pour le bien commun, la destruction de l’Anneau. Ici, la communauté est déjà formée et opérante puisque c’est un groupe de treize guerriers nains qui débarque chez Bilbo. L’enjeu pour ce dernier sera donc de s’y intégrer, de se sentir à sa place parmi eux en prouvant sa valeur. Cela passera par l’acceptation de se confronter au danger, d’en accepter l’issue potentiellement mortelle.

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Le frêle Bilbo va ainsi faire preuve d’un authentique héroïsme mais pas forcément de la manière habituellement envisagée. En effet, l’acte fondateur pour lui ne survient pas en sauvant quelqu’un ou en terrassant une menace mais en préservant la vie de Gollum alors à sa merci lorsque rendu invisible grâce au pouvoir de l’Anneau il peut lui trancher la gorge facilement. En l’épargnant, il fait preuve d’un acte de courage et de bravoure bien plus difficile qu’il n’y paraît comme lui enseigna plus tôt dans le récit Gandalf mais également en tenant compte de la puissance de cet artefact qui tire son pouvoir des mauvaises actions qu’il encourage, aiguillonnant les faiblesses de son porteur. Que l’on se souvienne de la lutte perpétuelle de Frodon pour ne pas sombrer à mesure qu’il s’approche du Mordor (c’est là aussi la preuve du génie de Jackson de réactiver de telles réminiscences par un registre d’images équivalent). Il aurait été si aisé de se débarrasser, à ce moment précis, de Gollum (ce que regrettera Frodon plus tard dans sa quête avant d’être justement rappelé à l’ordre sur la difficile décision prise à l’époque par Bilbo). L’action pacifique du Hobbit va ainsi le propulser sur le devant de la scène puisqu’il validera cette nouvelle stature héroïque en prenant une part plus active à l’aventure. Jusqu’ici en retrait, il avait tout de même tenté d’influer sur le cours des évènements mais sans grand succès (au cours de la séquence où les trois Trolls s’apprêtent à cuisiner les nains, il tentera vainement d’interférer en gagnant du temps par ses paroles), laissant alors le rôle de sauveur à Gandalf qui dénoue à plusieurs reprises les situations inextricables (face aux Trolls, donc, puis lors de l’évasion du village Gobelin).

Mû par cette nouvelle détermination acquise après son passage dans l’antre de Gollum, Bilbo va ainsi inverser la tendance en s’interposant pour sauver Thorin d’Azog, prêt à le tuer, tandis que Gandalf reste perché dans un des arbres où la communauté a trouvé refuge en s’étant fait acculer en bord de falaise par les orcs montés sur leurs Wargs (sorte de loups géants). Le mage aura bien sûr une action décisive mais cette fois-ci indirecte (il va faire appel à un escadron d’aigles géants), Bilbo se chargeant de la confrontation directe et physique. Autrement dit, le Hobbit sort de son trou.
Recruté initialement parce que la troupe cherchait un cambrioleur pour parfaire leur expédition, Bilbo révèle la nature qui lui  a fait prendre la route précipitamment à leurs côtés et surtout force l’admiration de ces combattants aguerris (et dans le rôle, Martin Freeman – vu en docteur Watson dans la géniale relecture du détective de Baker Street, Sherlock, signée Steven Moffat – est tout simplement irréprochable). Un cheminement progressif exemplaire qui s’applique aussi bien au personnage qu’à la narration et ce, dans un même élan. Un premier film dont le climax se termine sur une prodigieuse apothéose, illustrant de manière grandiose ce que Tolkien nomme l’eucatastrophe.

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Le monde féérique enfanté par Tolkien, à tous les Âges, est marqué par le drame et pourtant, ne conduit pas forcément à la tragédie. Le Mal y est multireprésenté et s’il est vaincu, il ne peut l’être que provisoirement. Les diverses confrontations avec ses figures (Morgoth, Smaug, Sauron…) mènent ainsi les héros à la catastrophe mais par un retournement inattendu, le Mal est stoppé et/ou les héros sauvés in extremis. Ainsi, pour définir ce retournement de dernière minute, Tolkien forma le néologisme eucatastrophe en accolant le préfixe grec « eu » qui signifie « bon ». Par ce terme, le philologue désigne ce moment désespéré, autrement dit le climax, où tout espoir a quasiment disparu mais dont la résolution finalement heureuse doit conduire le lecteur à une forme d’intense soulagement, presque un état de béatitude, grâce à l’intervention soudaine d’un Deus ex machina. Et ce moment de joie immense, cette sensation grisante d’en avoir réchappé de peu, cette eucatastrophe donc, Peter Jackson la formalise et y parvient de façon remarquable au moment précis où les aigles débarquent pour récupérer les nains tombant dans le vide. L’effet saisissant est carrément décuplé grâce au HFR. Tout ce qui a précédé concoure  à atteindre ce moment de grâce pure où les poils se hérissent sur les bras et les jambes pourtant au repos flageolent. Et l’on se dit qu’avec la maîtrise narrative et du HFR acquise ici, les prochains épisodes promettent dores et déjà d’être dantesques.

Le roman Bibo le Hobbit commençait par ses mots : « Dans un trou vivait un Hobbit. ». Grâce au remarquable travail de Peter Jackson et son staff, il vivra surtout et à jamais dans nos cœurs…

Nicolas Zugasti

Le Hobbit : un voyage inattendu est en salles depuis le 19 décembre 2012

Bande-annonce :

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3 réflexions sur “« Le Hobbit : Un voyage inattendu » de Peter Jackson : le voyage fantastique

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