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Dans sa quête inlassable de repousser toujours plus loin les limites techniques afin d’offrir aux spectateurs le plus grand des spectacles, James Cameron avait sérieusement envisagé, au début des années 2000, de faire un documentaire sur le quotidien forcément extraordinaire d’astronautes ! N’ayant pu concrétiser cette folie de partir dans l’espace pour en ramener des images inédites, le réalisateur se consolera en s’attelant à l’élaboration d’une planète entière. Son nom est Pandora et depuis le 16 décembre 2009, tout un chacun peut désormais s’y envoler l’espace de 2h40 en courant voir l’expérience Avatar.

Oui, on peut véritablement parler d’expérience voire même de phénomène tant ce film suscite un engouement démesuré. En trois semaines d’exploitation, il a allègrement dépassé les 6 millions d’entrées. Plus important que les chiffres du box-office que l’on doit forcément relativiser (certains retournant voir le film plusieurs fois), c’est véritablement dans sa capacité à toucher toutes les couches de spectateurs et à les transporter qu’il faut mesurer l’impact véritable d’Avatar. Tout comme Titanic il y a douze ans, oui. La comparaison entre les deux hits de Cameron tenant aux chiffres astronomiques de leur fréquentation (personne n’ose encore l’aborder mais Avatar va très sérieusement talonner et même sûrement dépasser ceux de Titanic) mais avant tout à l’universalité du propos. Comment expliquer ces anomalies ? Sûrement par la volonté de Cameron d’en donner toujours plus et que l’on retrouve cette fois-ci au cœur même de la promotion du film. En effet, à la sempiternelle campagne internet proposant des images inédites au travers de plusieurs bandes-annonces, un montage de quinze minutes fut projeté le 21 août 2009 dans plusieurs salles à travers le monde à raison de multiples mini-séances et ce gratuitement ! Ce qui fut baptisé l’Avatar’s Day, au-delà d’une certaine habileté marketing traduisait surtout la confiance de Cameron et de la Fox dans leur produit, le film sortant presque quatre mois plus tard. Un premier pari risqué et relevé haut la main puisque outre les fans s’excitant sur le retour du réalisateur de Aliens, des chaînes généralistes se sont mises à concocter des petits sujets sur le nouveau film du réalisateur de Titanic, jusqu’à certains cinéphiles se morfondant sur des réseaux sociaux d’avoir loupé cet événement. Certains exégètes distillèrent même d’excellents papiers décortiquant les conditions techniques sous tendant le projet et les avancées révolutionnaires qu’elles induisent dans la façon de donner corps à un rêve, allant même jusqu’à analyser les quinze minutes présentées. Autrement dit, avec l’addition budget énorme + Cameron + 3D + performance capture, on nous annonce du jamais vu sur un écran. Au final, on obtient bien plus qu’un émerveillement visuel, du jamais ressenti. Et s’il est présomptueux de définir Avatar comme le film qui va révolutionner le 7ème Art (en partie oui, car il ne sera pas le seul), il est indéniable qu’il a dores et déjà engendré de profonds bouleversements.

Avatar Revolutions

Une corporation envoie un contingent de militaires, d’ingénieurs et de scientifiques sur la planète Pandora afin d’en extraire un minerai apparemment vital pour la survie de la Terre. L’opération rencontre une résistance de la part des indigènes, les Na’vis, sorte de grands escogriffes bleutés à l’allure féline, et l’on charge un marine paraplégique, Jake Sully, de les infiltrer en gagnant leur confiance par l’entremise de l’avatar créé à partir d’un mélange d’ADN humain/Na’vi et dans lequel il peut s’incarner. Evidemment, à force de les côtoyer, il tombera littéralement amoureux de leur culture et même de leur plus fringante princesse, Neytiri, et prendra faits et cause pour eux en menant la révolte contre l’exploiteur. A priori rien d’exceptionnel dans cette histoire simple s’appuyant sur des récits archétypaux ayant déjà inspirés des œuvres comme Little Big Man, Danse avec les Loups ou Le Nouveau Monde. Sauf que l’on parle d’un héros transposant son esprit dans le corps d’une créature bleue afin de la contrôler et se muant in fine en éco-warrior. Pas vraiment le type de récit convenu même si certains ne manqueront pas de surligner un manichéisme primaire au détriment de la véritable portée de ce récit initiatique. Comme à chaque film, Cameron fait preuve d’un certain classicisme, prenant le temps de définir personnages et enjeux. Reprocher au film le refus d’une complexité narrative est déplacé. Car opter pour un scénario simple au déroulement fluide était sans aucun doute la bonne approche afin d’immerger plus facilement le spectateur dans ce monde fantastique. Car ce qui frappe immédiatement est la sensation d’être instantanément aspiré par l’écran dans cet ailleurs merveilleux et ce, grâce à l’utilisation qui est faite de la 3D et de la modélisation de décors et de créatures incroyables. Bien entendu, la plupart des spectateurs se fichent pas mal des difficultés techniques rencontrées mais dans le cas présent, le plaisir de participer à des confrontations exaltantes et celui purement sensitif d’évoluer dans le monde créé par Cameron et son équipe sont intrinsèquement liés à leur résolution. Toujours à la pointe de l’innovation, Cameron a amélioré les outils déjà existants (et utilisés notamment par Robert Zemeckis sur Le Pôle-Express, La Légende de Beowulf et dernièrement Le Drôle de Noël de Scrooge) et créé une caméra 3D plus maniable et reproduisant avec une grande fidélité les mouvements rétiniens humains en ce qui concerne la mise au point. Ce qui se traduit à l’écran par des cadres composés de différentes échelles de plan, de plusieurs niveaux de reliefs et bénéficiant surtout d’une profondeur de champ hallucinante. Des lignes de fuites se perdant dans l’horizon et aptes à capter au maximum l’attention du spectateur oubliant un temps qu’il regarde un écran. Autre révolution technologique, Cameron inventa un autre type de caméra baptisée Simulcam et qui permettait de visualiser les acteurs, filmés dans un studio nu de tout habillage, dans un environnement entièrement généré par ordinateur. Surtout, cette caméra permettait de donner un aperçu de l’acteur en tant qu’avatar numérique. Cette « performance capture » popularisée par Jackson et Zemeckis, Cameron la rend encore plus efficiente afin de rendre l’illusion encore plus tangible. Outre les décors chatoyants, les créatures fantastiques, l’écosystème créé avec minutie, ce qui rend Avatar si unique est le niveau d’expressivité atteint par les Na’vis. Jamais le terme de capture de performance n’aura été aussi juste tant les acteurs donnent littéralement vie à leur personnage. La technique employée permet désormais de calquer leur morphologie (on reconnaît immédiatement Sigourney Weaver) mais aussi leur façon de se mouvoir, de respirer, de s’exprimer. Autrement dit, Cameron vient de prouver l’existence d’êtres fabuleux vivants sur une autre planète puisqu’il les a filmés ! Si beaucoup relèvent fort justement les performances de Worthington, Stephen Lang (Quaritch) ou Weaver, c’est clairement celle de Zoe Saldana (Neytiri) qu’il faut saluer. Les Na’vis sont beaux, tout simplement. Tant dans leurs actions que dans leurs caractéristiques physiques, leur sensibilité et leur expressivité.

Ressentir des émotions sincères pour des personnages de synthèse, les studios Pixar s’y sont employés depuis un moment mais avec les Na’vis nous passons une nouvelle étape puisqu’ils acquièrent une existence charnelle presque palpable. L’impression de réel est ici décuplée alors que paradoxalement nous évoluons dans un monde fantasmagorique. Au-delà des sensations de vertiges accentuées par la 3D dès que la caméra plonge dans le vide (pour filmer un personnage sautant d’une falaise, volant à dos de « dragon », escaladant des rochers suspendus…), c’est le récit imaginé par Cameron qui chamboule définitivement tous nos repères, s’articulant autour d’éléments narratifs plutôt risqués pour un film destiné à un large public. Ainsi, il amène à des identifications prodigieuses puisque le spectateur sera tour à tour un marine paraplégique, un humain incarnant un Na’vi et finalement un Na’vi lui-même. Mieux, il procède par des mises en abyme successives qu’il n’hésite pas à expliciter car d’emblée la voix off de Jake le présente comme une coquille vide. Autrement dit, le soldat Sully est l’avatar du spectateur (ce dernier charriant se propres émotions pour combler cette enveloppe) et cet avatar se projettera dans un autre avatar. Tout simplement vertigineux. De même, le réalisateur s’adresse directement au spectateur par l’intermédiaire de Quaritch au moment du briefing des troupes lorsqu’il leur lance « Vous n’êtes plus dans le Kansas ». Une référence au film Le Magicien d’Oz signifiant que nous allons pénétrer un monde sans aucun référent connu mais aussi qu’Avatar ouvre à une conception du cinéma drastiquement éloignée de ce dont nous avions l’habitude.
Tout aussi renversante est l’identification risquée à laquelle le métrage oblige le spectateur. A mesure qu’il retrouve des sensations perdues (courir, grimper, sauter, nager, aimer) en utilisant son avatar, Jake Sully va négliger son corps diminué : il ne se rase plus, ne se lave plus et écourte de plus en plus les temps de récupération physiologique (repas et sommeil) pour retourner au plus vite dans la jungle de Pandora. Plus que la personnification d’un geek ou d’un no-life, il est devenu un véritable drogué à une autre perception de la réalité, un héros complètement shooté et dépendant des sensations procurées par ses fix quotidiens d’incarnation spirituelle. Désormais, il préférera demeurer dans la matrice constituée par l’éco-système de la planète où chacun est intimement connecté à l’ensemble du réseau naturel et ce, jusque dans la mort puisque la dégradation des cadavres permet de nourrir la terre et de collecter les souvenirs/informations afin de les rendre accessibles à tous. Un retour à la source comparable à ce qu’envisage Matrix Revolutions où Néo, à « sa mort » se répand dans la matrice ou ce qu’écrit Orson Scott Card dans La Voix des Morts (second livre de son cycle consacré à Ender l’hégémon) avec la race extra-terrestre des piggies replantant (réimplantant, donc) les corps de leurs congénères décédés qui donneront ainsi naissance à de puissants arbres.
Ce film, Cameron le porte depuis plus de vingt ans. S’il n’a pu se concrétiser qu’aujourd’hui, c’est que les outils de l’époque ne permettaient pas une réalisation conforme à ses désirs. L’intransigeance de Iron Jim, envers lui-même et ses collaborateurs, est devenue légendaire mais il convient également de souligner sa ténacité et sa patience. Outre les défis technologiques à relever, Cameron sait que la réussite dépend du mariage parfait entre la réalité des acteurs et l’artificialité d’un univers entièrement généré par ordinateur jusqu’à pouvoir renverser ces valeurs et parler d’une réalité créée par l’imagination.

Hybridation des images

Cette alliance, Cameron la renforce par ce qu’Hideo Kojima, le génie créateur de la série vidéoludique des Metal Gear Solid, nomme la fusion moléculaire et que différentes conférences à la cinémathèque de Toulouse en 2004 avaient brillamment mis en évidence au travers de l’évolution des images constituant les films contemporains. Il ne s’agit plus d’articuler son film autour de références et influences aisément identifiables mais plutôt de les intégrer complètement afin de donner corps à une matière filmique nouvelle. On l’observe dans le cinéma des frères Coen ou Tarantino mais encore plus précisément et intensément dans celui de Del Toro (Blade 2) ou les Wachowski (saga Matrix et l’année dernière Speed Racer ). Dans Avatar, l’hybridation nécessaire des procédés techniques est ainsi démultipliée à tous les niveaux et se retrouve aussi bien dans ses images que dans les strates mythologiques composant son récit.
Une démarche qui s’effectue inconsciemment ou plutôt, à l’instar de Jake « s’emparant des commandes de son avatar » pour partir à l’aventure, de manière intuitive. Le concept même de l’avatar de Sully relève de cette fusion moléculaire à plusieurs niveaux. D’un point de vue physique tout d’abord puisque ce grand corps bleu (3 m de haut) est dans la fiction le résultat de la combinaison de gênes humain et Na’vi. D’’un point de vue formel ensuite puisque dans la réalité il est issu de la combinaison de données informatiques et du jeu de Worthington. Et enfin d’un point de vue métaphorique puisque l’esprit du marine va quitter son enveloppe humaine vide (depuis que son frère jumeau est décédé ?) et handicapée pour occuper un autre corps inerte et « l’habiter » assez longtemps pour acquérir une forme de conscience supérieure à la somme de ses expériences (l’osmose avec la culture pandorienne).
Dès la bande-annonce, certains grincheux reprochaient très vite un visuel trop proche du jeu vidéo, considérant le film comme une gigantesque cinématique. Une première impression non dénuée de bon sens puisqu’effectivement Avatar bénéficie d’un important travail infographique rappelant des designs vus par ailleurs mais ces commentaires expriment une perception incomplète et biaisée car ne tenant pas compte de la donnée essentielle que constitue la « performance capture » qui donne « a ghost in the shell », une âme à la machine.
Le film opère donc une impressionnante imbrication du réel et du virtuel de telle sorte qu’il est quasiment impossible de distinguer l’un de l’autre sans dénaturer l’ensemble. À l’exemple de cet effet-spécial à priori anodin mais qui s’avère le plus saisissant et qui concerne les jambes atrophiées de Jake Sully, des spectateurs découvrant l’acteur Sam Worthington avec ce film en viendront à penser qu’il est réellement handicapé !
Une des prouesses de Cameron et ses designers est d’être parvenu à agglomérer des concepts provenant de différentes sources, ce qui a pour résultat de procurer une impression de familiarité alors que les images créées sont uniques. Il associe ainsi plusieurs univers imaginaires tels que l’heroic fantasy (les banshees, les créatures volantes du film s’apparentent à des dragons), la japanime (les méchas, Mamoru Oshii, de nombreux motifs que l’on retrouve dans les films de Miyazaki), la littérature de science-fiction (notamment le John Carter of Mars de Edgar Rice Burroughs dont le héros est un ancien officier de l’armée américaine durant les guerres indiennes et désormais chercheur d’or, qui, poursuivi par des Apaches, se réfugie dans une grotte qui l’attirera sur Mars) ou ses propres films. Il en va de même des Na’vis figurant la compatibilité de l’humain et de l’inhumain comme de leur environnement, mélange aussi improbable que sublime entre la jungle et les fonds marins (les animaux à tête de requin marteau, la flore rappelant corail, anémones et autres annélides, l’équipement des soldats dont le masque évoque celui utilisé par les plongeurs) en accord avec l’aspect physique (mixant le félin et la créature aquatique) des indigènes y séjournant. Une hybridation qui atteint des sommets si l’on considère l’Arbre-Monde (Yggradsil dans la mythologie nordique) du clan de Neytiri dont la forme renvoie aussi bien au camphrier géant de Totoro qu’à l’Arbre de vie symbolisant les lois de l’univers dans la Kabbale (en le décrivant à son supérieur, Sully parle de deux piliers extérieurs) et dont la structure interne ressemble aux hélices d’ADN. Image détonante d’un syncrétisme inédit et puissant entre mysticisme et science, d’autant plus lorsque l’armée de Quaritch l’abat à coup de missiles. Ces interactions totales donnent logiquement naissance à l’idée géniale de cette natte-USB qui permet à chaque Na’vi de se connecter intimement à toutes les composantes de ce monde entraînant une communion de l’organique et du spirituel.
Enfin, la singularité des images d’Avatar se manifeste par l’union de plusieurs mythologies. Et d’abord au sein même du nom de Pandora auquel on associe d’évidence la légende de Pandore et de la boîte (en fait une jarre) qui contenait tous les maux de l’humanité. Or le film renvoie plutôt à l’interprétation polythéiste de panta dôra (celle qui a tous les dons) comme celle qui donna à l’homme la possibilité de s’améliorer dans les épreuves et l’adversité (ce que les monothéistes appellent les maux). Et tandis que certains internautes glosaient sur l’aspect schtroumpfement laid des Na’vis, ils en oubliaient que la première créature bleue n’avait rien à voir avec Peyo mais avec l’hindouisme puisque c’est sous cette forme qu’est représenté Vishnu. Une divinité qui a pour mission de préserver l’ordre du monde et qui, lorsque ce dernier est perturbé, s’incarne pour descendre sur Terre sous forme d’un avatar. Fantastique proposition, Avatar montre au contraire un débarquement de terriens sur une planète envisagée comme un paradis perdu peuplé de félins humanoïdes ressemblant à Vishnu. Image saisissante que cette humanité chassée (définitivement ?) de cet Eden n’acceptant au final que quelques élus : Jake, Grace et les spectateurs ayant accepté de lâcher prise et de se laisser porter.
Voilà un petit aperçu des paris formels pouvant expliquer en partie l’émergence d’une universalité capable de toucher le plus grand nombre, capable de générer un ré-émerveillement. Mais on est libre de persister à penser (aveuglément) que ce film au scénario convenu compile et recycle les pires clichés et stéréotypes ou n’est qu’un décalque de Pocahontas (sic).
Et si l’on invoque le génie visionnaire du réalisateur, ce n’est pas une vaine posture. Car outre le développement de correspondances créant des préoccupations universelles et spirituelles et la mise en œuvre d’une ingénierie particulière, Avatar se déploie clairement autour des visions de son instigateur.

Visions du futur ?

Cameron est un aventurier, c’est donc en toute logique que nous découvrons Pandora à travers les yeux de Jake, personnage dont la nature aventureuse (la curiosité enfantine face à l’étrangeté de la faune, de la flore, des rites Na’vi, l’absence de peur dont il fait preuve) prédomine et est déterminée par le regard qu’il porte sur les choses et les êtres l’entourant. Ce motif du regard revêt une grande importance dans le programme du récit puisqu’il reviendra à de multiples reprises. Neytiri répétant à plusieurs moments « Je te vois », la même qui embrassera les yeux du corps de Jake avant sa renaissance. En outre, le film ne débute et ne se conclut-il pas par Jake ouvrant les yeux ? Comme s’éveillant d’un rêve, à moins qu’il ne s’y engouffre comme Cameron y plonge le spectateur. D’ailleurs les Na’vis dénomment les humains contrôlant un avatar des « marcheurs de rêves ». À la manière des chamans, c’est en étant dans un état semi-conscient favorisant le rêve que Jake accède à l’éveil (il doit parfaitement se détendre jusqu’à « endormir » son cerveau pour réussir à projeter sa conscience dans un Autre).
Avec Avatar, Cameron nous donne donc l’occasion d’explorer ses propres visions fantasmagoriques qui l’occupent, l’obsèdent même, depuis des années. À ce titre, le plan le plus émouvant est sans doute celui où Neytiri, à la fin de la confrontation avec Quaritch, tient Jake dans ses bras. On la voit en gros plan et la main de Sully vient lui caresser la joue tandis qu’elle verse quelques larmes. Un plan représentatif de l’état d’esprit de Cameron : il a réussi à concrétiser sa vision et enfin, par l’intermédiaire de Jake, son avatar, il rencontre ces êtres fabuleux jusqu’à les toucher. Lorsque Jake/Cameron finis la séquence par un bouleversant « Je te vois« , il aurait pu rajouter « …enfin. »
Sans doute l’une des images qui a présidé à l’élaboration de ce fantastique projet, cette puissante Na’vi recueillant dans ses bras le corps rabougri de cet humain, en prenant soin, le cajolant, le protégeant. Telle une Piéta (Neytiri ne représente-t-elle pas la figure matriarcale opposée à celle du patriarche ultime qu’est Quaritch ?). Que Cameron base un projet d’une telle envergure sur la base d’une ou plusieurs images primordiales est loin d’être insensé puisqu’il était déjà coutumier du fait. Terminator, Abyss, T2 sont nés ou du moins se sont articulés autour d’une image à la puissance d’évocation immense : Un cyborg/squelette de métal surgissant des flammes et menaçant un couple en train de s’enlacer sur le bitume, une vague géante cachant le soleil, immobile et prête à s’abattre sur les hommes (séquence visible dans la version longue d’Abyss), cette dernière Cameron l’associera à sa peur d’un anéantissement nucléaire qu’il illustrera clairement dans T2 avec la vision apocalyptique de Sarah Connor.
Bien sûr le film ne fait pas l’économie du renversement des valeurs de son héros et de l’affrontement de conceptions antagonistes (exploitation versus panthéisme) mais il s’agit là d’éléments constitutifs de tout récit initiatique. Cameron envisage certes une opposition capitalisme/écologie, sans doute naïve mais pas débile et en tout cas sincère, mais elle ne structure pas son histoire. Il s’agit définitivement d’illustrer les rapports ambivalents (défiance et attirance mêlées) qu’il entretient à l’égard de la technologie au sein de son œuvre et qui culmine ici dans l’impressionnante bataille rangée entre la pesanteur des exosquelettes des humains et la grâce des Na’vis mais surtout dans l’avènement d’une union enfin pertinente et décisive de la machine et de l’organique. Pourtant, le film semble a priori condamner une approche purement machinique. Alors que Quaritch promet à son protégé de faire en sorte de lui redonner une motricité cette fois-ci mécanique si l’on considère qu’il profère cette promesse tandis qu’il est harnaché dans son armure, Jake préférera la liberté offerte par des jambes « naturelles ». Or le mariage improbable se fera d’abord par des petites touches visuelles. Comme lorsque Jake communique avec ses alliés Na’vi grâce à des micro-récepteurs pour diriger leurs actions au cours de la bataille finale. Comme la peinture de guerre ornant le superbe regard de Michelle Rodriguez et que l’on retrouvera peinte sur la carlingue de son hélico. Jusqu’à l’intervention impromptue des créatures peuplant Pandora renversant l’issue du combat. Une intervention attribuée à la divinité Eywa répondant à la prière de Jake tel un « Deus ex machina » (littéralement, un Dieu apparu au moyen d’une machine). Et puis enfin, il faut bien considérer l’avatar, cet être incarné par Sully, comme une machine, puisque les humains désignés (ou élus) pour participer au programme sont formés à leur pilotage. Si l’on pense immanquablement à Miyazaki tout au long du film, le dernier plan renvoie aux préoccupations d’Oshii – comment rendre efficient la fusion homme/machine (ou sa figuration) et atteindre un degré d’implication maximal avec son environnement, soit son intégration dans le réseau (qu’il soit informatique ou organique) – auxquelles Cameron apporte une incroyablement belle réponse.

Cette analyse, loin d’être complète peut parvenir à révéler la richesse d’une œuvre aussi monumentale et expliquer son retentissement – véritable gageure s’il en est. Qu’Avatar rencontre un tel succès auprès de la frange la plus populaire des spectateurs (les occasionnels, les non passionnés) et l’une des moins faciles à contenter avec des projets risqués est aussi inexplicable que réjouissant. Car Avatar n’a strictement rien à voir avec un produit manufacturé autour des plus petits dénominateurs communs. C’est un ode et une invitation à l’élévation (entre autres) et voir qu’autant de gens y répondent positivement était très loin d’être gagné d’avance.

Nicolas « Jake Sully » Zugasti

[En bonus track, un petit détournement de la bande-annonce effectué par notre consœur Madame L’Ouvreuse, en hommage aux acharnés bien décidés à apprécier le film dans la salle IMAX au Disney Village malgré la grève RATP ayant entouré la date de sa sortie : AvataRATP ]







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