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Mad Max Fury Road affiche

Les promesses des différentes bandes annonces distillées depuis le Comic Con de San Diego en 2014 n’ont pas seulement été tenues, elles ont été explosées ! Le retour de George Miller à la tête de la franchise qu’il a créé et qui a façonné un imaginaire grandiloquent est une incontestable réussite (le mot est faible) alors même que cela pouvait tenir de la gageure. En effet, quelquepart, c’était presque un aveu d’impuissance de revenir à une mythologie bien connue après avoir échoué à imposer son génie au travers d’œuvres pourtant tout aussi éclatantes telles que Lorenzo et les diptyques consacrés à Babe le cochon ou Mumble le manchot danseur. Surtout, cela pouvait sembler comme un arrêt de mort artistique du réalisateur australien qui succombait à une nostalgie dont l’entretien est devenu, depuis plusieurs années maintenant, un gage minimum de sécurité financière. Seulement, on ne parle pas d’un projet apparu par opportunisme ou appât du gain et uniquement conçu pour satisfaire les soi-disants fans de la saga en nivelant par le bas les attentes à coup de fan-service ostentatoire, puéril et creux. Autrement dit, George Miller ne s’attaquait pas à un énième épisode des marvellerie abrutissantes actuelles ou du retour de la Force (spécial dédicace à Whedon, Abrams et consort). Ce nouveau film lié à l’univers post-apocalyptique de Max le dingue a germé dans l’esprit de Miller depuis dix sept ans et plus et le cinéaste n’a eu de cesse d’y revenir régulièrement sans jamais parvenir à concrétiser les annonces de lancement imminent. Plus qu’une arlésienne qui voit enfin le jour, Mad Max : Fury Road est un concentré de cinéma, du cinéma de George Miller déjà – il suffit de se remémorer ses précédents films pour visualiser tout le chemin accompli jusqu’à cette route furieuse qui en constitue le paroxysme – et d’un désir de cinéma absolu superbement concrétisé par des images d’une beauté rare, à la puissance d’évocation ravageuse.

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La horde sauvage
La succession des séquences d’action provoque ainsi une excitation et un émerveillement constants tant la mise en scène procède de la sidération visuelle. Mais surtout, fonctionne à un niveau plus complexe que la stimulation rétinienne en travaillant thématiques, codes et mythologies pour parvenir à formuler un ressenti proprement viscéral. Car ce qui fait que certains spectateurs enchaînent les visionnages, que se propage un bouche-à-oreille très positif, que le consensus critique soit quasiment unanime ne tient pas seulement à la conception de cadres magnifiques. Ce qui créé une telle accoutumance pour certains et un enthousiasme délirant pour d’autres provient de ce que l’enchaînement et la signification des images font inconsciemment résonner chez son auditoire. Au-delà d’une course poursuite infernale de deux heures entrecoupée de pauses pour relancer la machine avec de nouveaux enjeux, d’une quête de la Terre Promise par les cinq concubines d’un oppresseur (Immortan Joe) menées par la dissidente impératrice Furiosa (grandiose Charlize Theron), d’un récit de rédemption dont Max cherche à s’extirper, Mad Max : Fury Road convoque surtout un universalisme impressionnant, déroutant et salutaire en ces temps d’uniformisation abrutissante.

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Car le propos du film ne disserte pas métaphoriquement sur l’état du monde actuel, une situation géopolitique contemporaine explosive ou ne se réduit à un tract féminisme. Ce que développe le film a plutôt trait à une lutte contre toute forme d’asservissement qu’il soit physique ou idéologique, faire chuter les fausses idoles afin de reprendre le contrôle de sa vie. Surtout, il questionne en creux la condition humaine, ce qui motive l’action ou l’inaction, qui l’on est et qui on veut devenir. Soit ce que Miller s’évertuait déjà à mettre en forme avec le parcours de Babe et Mumble au sein de leurs aventures épiques.
Pour se faire, Miller use d’éléments qui interpellent car renvoient à des mythologies issues de l’Antiquité (Valhalla, le monomythe de Campbell, Hésiode, les Erinyes), de genres cinématographiques (le post-apo, le western) et évidemment de la saga Mad Max elle-même (l’Interceptor, la boîte à musique, l’acteur Hugh Keays-Byrne, le War Rig dont une version plus rudimentaire rythmait le final du second épisode…). Des figures archétypales dont George Miller prend soin d’approfondir afin de donner de l’intérêt à leurs destins et rendre crédible le monde dans lequel ces personnages évoluent.

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Et il le fait non pas en multipliant les lignes de dialogues rébarbatives et explicatives mais en procédant par association d’idées et d’images, favorisant le langage de la mise en scène pour créer de sliens et faire germer une compréhension intelligible. La première fois que l’on nous montre Immortan Joe, c’est lors de la préparation de son apparence par ses War Child que l’on voit saupoudrer de talc ses excroissances, couvrir son torse d’une armure en plastique ornée d’un placard de médailles militaires, enfin lui poser sur le visage son effrayant masque qui lui sert également de respirateur artificiel. En quelques plans, le cinéaste indique que ce qui importe n’est pas qui il est réellement (son visage nu ne sera jamais découvert) mais ce qu’il représente. De plus, il instille des pistes sur son passé sans se perdre en verbiage et flashbacks, rappelant la manière dont il construisait un passé à Lord Humungus dans The Road Warrior rien qu’en lui faisant perdre son regard dans une photographie jaunie conservée précieusement dans la boîte de son arme à feu.
Et tout est à l’avenant pour faire comprendre quasi instantanément le sort subi jusque là par certains personnages ou le fonctionnement de ce monde, entre autres tout ce qui à trait au culte voué à la toute puissance mécanique aux dépends de l’organique. Ce qui permet d’aller pied au plancher sans perte d’informations. Un film à la fois épuré et complexe dans ses intrications, porté par un scénario d’une grande sophistication.
Oui, contrairement à a ce que certains peuvent penser, ce n’est pas parce que Mad Max : Fury Road est avare en dialogues d’expositions et que Max s’exprime presque exclusivement par des grognements qu’il est dénué de la moindre structure scénaristique. Une critique déjà largement répandue quand il s’est agit de qualifier le script d’Avatar qui en comparaison du film de Miller est un parangon de verbiages ! On peut d’ailleurs rapprocher Mad Max : Fury Road de Gravity dans leur démarche de faire ressentir l’action et les transformations (voire transmutations) de leurs personnages par le biais de leurs images marquantes plutôt que de palabres.

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Opératique
Les quelques divergences émaillant Fury Road par rapport à la trilogie originelle (notamment ce qui a trait au trauma de Max) peuvent faire penser que ce nouveau film est un reboot, une séquelle, un relaunch ou n’importe quel autre terme réducteur. Seulement, ces distorsions s’expliquent par la transmission orale des récits de Max déjà à l’œuvre dans le deuxième opus et dans le troisième où c’est le Feral Kid puis la tribu d’enfants sauvages qui racontaient leur rencontre décisive avec cet homme mystérieux et qui prend ici une nouvelle tournure avec l’importance accordée par les War Boys au témoignage post-mortem de leur exploit ayant conduit à leur fin glorieuse, mourir au combat. Une notion d’héritage à perpétuer qui se retrouve également dans la volonté d’Immortan Joe de parvenir à donner naissance à une descendance saine et viable quand ces innombrables enfants dégénérés peuplent sa citadelle et condamnent sa longévité.
Et plus qu’une énième itération d’un personnage devenu légendaire, le film est une nouvelle exploration du chaos constitutif de Max et son univers. Mieux, c’est un prolongement admirable qui iillustrera une évolution décisive de son héros qui, comme dans le génial Happy Feet 2, cherchera à réintégrer le groupe, la communauté tout en conservant son individualité. Une recherche d’harmonie qui se traduit à l’écran par la musicalité des images dont la succession compose différents mouvements de cette symphonie barbare, furieuse et néanmoins délicieuse.

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Une partition foisonnante d’images, le film est composé de 2700 plans, pourtant toujours savamment structurées car l’épuisement que l’on peut ressentir en sortant de la salle ne provient pas d’uen saturation due à l’accumulation insensée (tout est toujours parfaitement lisible) mais de l’implication émotionnelle qui prendra de l’ampleur.
Certes, nous sommes en présence d’un film lié à la franchise Mad Max, le personnage de Max Rockatansky est présent à l’écran dès le début, et pourtant, ce ne sera pas la figure centrale du métrage. Il garde son importance mais Miller s’attardera sur Furiosa dont le parcours physique et intime aura le plus de retentissement. Dépêchée par Immortan Joe pour assurer le réapprovisionnement de la citadelle en se rendant à Gastown, elle va se détourner de sa route pour tenter d’extraire les cinq trésors du despote à leur destin de mères porteuses en les emmenant vers une mythique Zone Verte. Une terre fertile d’où est originaire Furiosa. En retrouvant sa tribu des Innombrables Mères, désormais réduite à quelques nomades en moto, elle assure le lien entre deux clans, deux générations de femmes. Son parcours est d’autant plus dramatique que la joie de retrouver les siennes auxquelles elle a été arrachée gamine est immédiatement anéantie par la nouvelle que la fameuse Zone Verte n’est plus qu’un marécage. A cet instant, afin de marquer ce chamboulement, Miller use du procédé de voix-offs résonnantes appliqué jusque là à Max pour illustrer son délabrement mental. La désolation des terres gagne alors tout son être alors que jusqu’à présent elle ne laissait transparaître aucune des émotions que le fol espoir de retrouver sa terre intacte faisait naître.

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Tout aussi touchant est la parcours de Nux (magnifique Nicolas Hoult), le War Boy qui s’enchaîne à Max. Totalement endoctriné et soumis à Immortan Joe comme le reste de ses congénères, il ne rêve que d’assouvir la volonté de son maître (neutraliser la course du War Rig) en se tuant littéralement à la tâche afin de lui aussi gagner sa Terre Promise, le Valhalla, ce sanctuaire mythologique et métaphysique promis aux guerriers mourant glorieusement au combat. Tout comme Furiosa, l’accès à ce lieu lui sera refusé, créant une proximité déroutante car absolument pas envisageable au début de l’aventure. Et si l’on peut s’étonner du revirement brutal de Nux qui aidera ceux qu’il pourchassait, c’est parce qu’il est brutalement abandonné par Immortan Joe. Au comble du bonheur de se voir confier la mission de mettre une balle dans la nuque de Furiosa, il s’empêtrera lamentablement dans sa chaîne lorsqu’il saute sur le toit du camion, provoquant le détournement du regard et l’oubli immédiat d’Immortan Joe. Le retournement de Nux consolé par Splendid qui le trouve prostré dans la tourelle est donc ainsi préparé visuellement dans la scène précédente. Il déploiera désormais son énergie et ses talents de mécaniciens pour se faire accepter et satisfaire une nouvelle figure tutélaire, celle de Max. La fin de son parcours surprend ainsi par son caractère émouvant alors que jusqu’à présent Nux ne suscitait qu’un certain amusement.

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En matière de développement narratif, Max est certes en retrait par rapport à ces deux anti-héros mais il n’en pas pour autant réduit uniquement à jouer les gros bras en punissant adversaire après adversaire. Il est au coeur des séquences d’action les plus spectaculaires (notamment la poursuite finale où il passe d’un véhicule à l’autre en commettant toujours plus de dégâts) mais il sera une véritable source d’inspiration pour ceux qui le côtoient. Son ADN irrigue le film d’une manière remarquable et pas seulement métaphoriquement puisque son sang sera transfusé à Nux puis en toute fin à Furiosa afin qu’ils recouvrent leurs forces. Encore un lien, tiens, entre le War Boy et l’Imperator.
Et si Max se montre circonspect en considérant l’espoir comme un leurre, il en incarne pourtant la puissance lorsqu’il détourne la fuite en avant de Furiosa et des siennes pour lui laisser entrevoir la possibilité de conquérir finalement ce qu’elle cherchait.
Chacun tente de racheter ses fautes mais le véritable accomplissement n’interviendra pas sous la forme d’une quête rédemptrice, comme l’exprime ouvertement Furiosa, mais prendra la forme d’une quête identitaire.

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Rage against the machine
C’est explicitement induit dès la première tentative de fuite de Max. Alors qu’il vient de se faire scarifier sur le dos tout un tas d’informations (hi-octane, donneur universel, V8, etc) dissolvant son humanité, il parvient à s’échapper mais est finalement rattrapé. Et tandis qu’il est ramené dans l’antre de la citadelle, un des War Boy recouvre son visage d’une matière étrange (tissu ?) effaçant les traits de son visage, la porte se referme violemment et cut au noir sur le titre du film. Max n’est plus qu’un globulard, un réservoir vivant de sang que l’on perfuse à Nux. Cette objetisation concerne d’ailleurs la globalité de ce monde, chacun étant réduit à une fonction : les mères porteuses, les mères nourricières dont on extrait le lait maternel, les War Boys…
C’est donc en toute logique que Max déclamera enfin son nom en bout de parcours à une Furiosa agonisante, preuve qu’il a recouvert sa personnalité, son identité. Avant cela, il aura déjà retrouvé forme humaine après s’être défait de la muselière de fer qui enserrait son visage, lui donnant une apparence aussi terrible qu’Immortan Joe, instaurant alors un parallèle visuel entre les deux hommes particulièrement troublant mais aussi signifiant car au moment où Max rencontre Furiosa et les cinq jeunes filles après la tempête, il représente une menace de même importance qu’Immortan Joe.

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Cette lutte pour conserver son humanité s’illustrera dans l’opposition entre l’organique et le mécanique et dont Furiosa est la plus belle représentation avec son bras gauche artificiel. Ce n’est également pas un hasard si elle s’en débarrasse au moment où elle arrache le masque respiratoire d’Immortan Joe, le tuant sur le coup. Le corps retrouve ses prérogatives après avoir été contraint de nourrir la machine (Miller en fait une jouissive démonstration lorsque Nux et Slit son ancien acolyte crachent dans le moteur de leur engin respectif de l’essence pour en augmenter la puissance, comme s’ils donnaient la becquée à la monture mécanique qu’ils chevauchent).

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A bout de course
Une reconquête de son humanité qui ne sera complète qu’une fois revenu à son origine, aux sources (à la source d’eau – aqua cola – confisquée par Immortan Joe). Dépassant ainsi la simple remise à zéro du compteur.
La fuite en avant étant vouée à l’échec, il ne reste plus qu’à revenir d’où l’on vient. Non pas pour perpétuer le même, ce qui serait un cuisant échec, mais débuter un nouveau cycle. Cela vaut aussi bien pour les personnages que pour George Miller. Cela a pu en déstabiliser plus d’un qu’arrivée au bout de la route face au désert de sel s’étendant à perte de vue, la troupe rebrousse chemin. Mais cet aller et retour, à la manière de celui opéré par les Hobbits, est au cœur même du récit, la colonne vertébrale narrative qui va définir in fine l’évolution du triumvirat Max, Nux, Furiosa. C’est Nux qui l’exprimera remarquablement lorsqu’il clame à plusieurs reprises « I live, i die, i live again ». Soit un parfait découpage du film et de ce que traversera Furiosa.
Ce retour nécessaire au commencement est également illustré par Miller par deux plans de Max se répondant à plus d’une heure d’intervalle. Ce sont les deux images le montrant de dos, faisant face à l’étendue désertique qui s’offre à lui. La première fois au début du métrage avant de se faire rattraper par les War Boys. La seconde, juste avant de rattraper Furiosa s’enfonçant dans le désert de sel.

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Composition de plans similaire mais dont les variations traduisent la différence, l’évolution du personnage.
En revenant aux sources de sa filmographie, George Miller aura également démontré sa progression prodigieuse en livrant un film d’une beauté et d’une cinégénie hallucinantes. Faisant des spectateurs les témoins privilégiés de la maîtrise de son Art.

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Nicolas Zugasti

MAD MAX : FURY ROAD
Réalisateur : George Miller
Scénario : George Miller, Brendan McCarthy, Nick Lathouris
Interprètes : Tom Hardy, Charlize Theron, Nicholas Hoult, Rosie Huntington-Whiteley, Zoe Kravitz, Riley Keough …
Photo : John Seale
Montage : Jason Ballantine & Margaret Sixel
Bande originale : Junkie XL
Origine : Australie/Etats-Unis
Durée : 2h00
Sortie française : 14 mai 2015

 

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2 réflexions sur “« Mad Max : Fury Road » de George Miller : Par chrome !

  1. Pingback: The Last Geek Hero » Un petit post (nécessaire) pour Fury Road

  2. Pingback: « Jupiter Ascending » de Lana et Andy Wachowski : Sky racer | Le blog de la revue de cinéma Versus

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