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Je l’ai déjà écrit dans une précédente chronique : Thomas Bidegain, réalisateur des Cowboys, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs lors de ce 68e festival de Cannes, et son scénariste Noé Debré doivent adorer les westerns. Dans Dheepan de Jacques Audiard, Palme d’or 2015, Bidegain et Debré interviennent au niveau du scénario avec Jacques Audiard et, là encore, flirtent avec le film de cowboys et d’Indiens.

Dheepan démarre avec une guerre indienne, une réelle, celle que se livrent au Sri Lanka les Tigres tamouls séparatistes et le gouvernement. Ancien Tigre, le héros de Dheepan – c’est le nouveau nom que prend le combattant après avoir trouvé de faux papiers, une fausse épouse et une petite fille récupérée des bras de sa tante qui voulait s’en débarrasser – trouve la vie sauve en s’enfuyant en France avec sa prétendue famille. Le mensonge est permanent au centre des films de Jacques Audiard et ses personnages hésitent souvent entre deux voies radicalement opposées. Son Héros très discret se faisait passer pour ce qu’il n’était pas, un résistant. Et celui de De battre mon cœur s’est arrêté balançait entre la violence des expulsions et l’apprentissage du piano. Comme Tahar Rahim, dans la prison d’Un prophète, oscillait entre le gang des Corses et celui des barbus. Dans Dheepan, le faux est encore à l’origine du récit. Mais le personnage principal n’a plus aucun choix, coincé entre la violence de son pays d’origine et celle de son pays d’accueil.

Dans la banlieue où il échoue, Dheepan (Jesuthasan Antonythasan) va se trouver confronté à de nouvelles tensions, une nouvelle guerre indienne symbolique cette fois. Découvrons d’abord le paysage planté par Audiard et ses deux scénaristes : deux barres d’HLM se font face. Dheepan, devenu gardien d’immeuble, peut faire son travail dans la première mais surtout ne jamais aller dans celle qui est en face. Le no man’s land situé entre les deux barres ressemble à ces défilés dans lesquels la cavalerie passe, observée par les Indiens qui se dressent sur les deux hauteurs. Ici, chacune des deux barres dispose, en son sommet, de vigies qui surveillent une arrivée inopinée des tuniques bleues, c’est-à-dire des forces de l’ordre. En cas de besoin, au lieu de balancer des rochers comme tout Indien digne de ce nom, ceux-là précipitent sur ceux qui passent au-dessous des objets volumineux.

Dheepan observe toutes ces allées et venues d’un œil indifférent. On lui a expliqué qu’il ne pouvait se rendre qu’à certaines heures dans un local occupé par les jeunes de la cité. Lorsqu’il y va, il balaie indifféremment toutes les ordures laissées là, bouteilles vides, mégots de chichon, capotes et autres détritus.

De son appartement, il examine ce qui se passe à l’extérieur comme le faisait Kevin Costner dans Danse avec les loups, dans son fortin isolé. Lui et sa femme (Kaliesaswari Srinivasan) épient les « Indiens » à la présence très pesante, les contrôles qu’ils effectuent pour quiconque s’aventure sur leur territoire, les fouilles des sacs, les fouilles au corps, les coups de folie nocturnes quand tous, ivres d’eau de feu (entendez joints, bière et sans doute coke mélangés), se mettent à tirer en l’air avec leurs armes automatiques.

Tous les amateurs de westerns connaissent ce personnage : celui de l’éclaireur. Il circule entre les soldats blancs et les tribus indiennes, sait parler avec les uns et les autres et prodigue souvent de bons conseils.  Dheepan trouve son éclaireur en la personne de Youssouf (Marc Zinga), son prédécesseur africain. Ce dernier connaît tout ce qu’il faut savoir du territoire et il met bien souvent en garde notre héros tamoul. C’est lui aussi qui trouve à la femme de ce dernier un travail : des ménages à faire dans la barre d’en face, là où Dheepan n’a pas le droit de se rendre, chez un vieux monsieur apathique. C’est là qu’elle rencontrera Brahim, incarné avec beaucoup de force par Vincent Rottiers.

Rottiers, chef de la bande de dealers qui tient le quartier, est tout à la fois Cochise, le vieux chef apache synonyme de sagesse, et Geronimo, le chien fou qui veut s’attaquer à l’ordre établi. Brahim peut être apaisant et compréhensif, parfois violent et inquiétant. La nouveauté par rapport aux clichés de l’Ouest, c’est que Brahim ne parlera jamais à Dheepan, seulement à sa femme.

 

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Cette grille de lecture imposée à un récit complètement contemporain pèche à plusieurs reprises par manque de crédibilité. Certes, contrairement à Fatima de Philippe Faucon (Quinzaine des Réalisateurs) et à La vie en grand de Mathieu Vadepied (Semaine de la Critique), qui tous deux ont planté leur caméra au cœur d’une cité, Dheepan ne porte pas un regard sociologique sur la banlieue. Celle qu’il décrit semble sortir d’un fantasme ou d’une anticipation à la John Carpenter. On sait que la fouille des sacs existe dans certains quartiers contrôlés par les dealers mais l’utilisation quasi quotidienne des armes sans que jamais la police n’intervienne semble pour le moins étonnante. Les habitants eux-mêmes paraissent avoir déserté le quartier dépeint par Audiard : hormis les jeunes qui le tiennent, c’est à peine si l’on croise une poignée de vieux qui n’ont d’autre choix que de supporter ce qu’ils subissent.

Quelques pistes scénaristiques sont lancées qui n’aboutissent à rien : la violence scolaire montrée par la petite fille sri-lankaise, le rappel à l’ordre des anciens combattants d’armes de Dheepan. À chaque fois, on pense que le récit va prendre une autre direction mais cette incursion vers autre chose tombe court. Et le film reste dans le ton du western, un western qui n’a rien de crépusculaire, même s’il parle d’un impossible retour au pays. Sam Peckinpah, maître du genre, décrivait un monde à l’agonie auquel ses personnages ne pouvaient échapper. Ils mouraient tels qu’ils avaient vécu : les armes à la main, libres. Dheepan nous décrit une échappée finale digne de Peckinpah qui tourne court, rattrapée par le happy end. Et une fin totalement ratée !

J’ai lu quelque part que Dheepan était lointainement inspiré des Lettres persanes. À travers le regard d’étrangers en séjour à Paris, Montesquieu se moquait de la société française et égratignait ses travers. Ici, Jacques Audiard et ses scénaristes ne donnent aucune indication sur le monde contemporain, sinon que la violence y est internationale. Certes le ton est particulier, certes l’interprétation est de qualité, certes Audiard est un cinéaste qui compte et, certes, la cuvée cannoise 2015 n’a laissé en bouche ni goût de framboise ni grand chose de charpenté ou gouleyant. De là à attribuer la Palme à Dheepan

Jean-Charles Lemeunier

Dheepan

Année : 2015

Origine : France

Réalisation : Jacques Audiard

Scénario : Jacques Audiard, Thomas Bidegain, Noé Debré

Photographie : Éponine Momenceau

Musique : Nicolas Jaar

Avec Jesuthasan Antonythasan, Kaliesaswari Srinivasan, Claudine Vinasithamby, Vincent Rottiers, Marc Zinga…

Production : Why Not

Distributeur : UGC

Sortie prévue : 26 août 2015

Palme d’or

 

 
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