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« I’ll be back ! » Il avait juré de revenir. La dernière fois que l’on a vu Arnold Schwarzenegger dans un rôle principal, c’était, en 2003, pour Terminator 3, son chant du cygne, face à une cyborg autrement plus sexy que ne l’était Robert Patrick – sans détrôner le chef-d’œuvre que reste toujours le Terminator 2 de James Cameron. L’ancien culturiste y tirait sa révérence hollywoodienne pour s’en aller quérir un poste de gouverneur de Californie – qu’il obtînt avec succès (suite à une destitution), suivant ainsi les pas de son modèle Ronald Reagan. On commençait alors à évoquer un potentiel futur président Schwarzie – imaginez cet énorme tas de muscles, plusieurs fois Monsieur Univers et Monsieur Olympia, ce Conan, ce robot venu du futur, installé dans le fauteuil de la Maison Blanche au prix d’une modification bienvenue de la Constitution ! À part dans Les Simpson : le film, néanmoins, ce fantasme ne s’est pas réalisé. Et le « Chêne autrichien » de revenir illico presto s’incruster dans les films des copains – Expendables et sa suite – pour des apparitions succinctes, promesses d’un retour plus conséquent devant la caméra.

C’est évidemment par le biais du cinéma d’action que « Governator » a choisi de casser une nouvelle fois la baraque. Dès son titre évocateur, Le Dernier rempart sonne comme un avertissement : s’il n’en reste qu’un, ce sera lui, le plus balèze de tous les acteurs américains. Et peu importe s’il n’a rien joué de très conséquent depuis bientôt dix ans. Schwarzie endosse le rôle – si peu original, mais taillé sur mesure – d’un flic sur le retour, ancien agent spécial des stups à Los Angeles, qui a choisi de délaisser la grande ville pour un coin bien paumé, bien tranquille, de l’Arizona, à la frontière mexicaine : Sommerton. Il existe sans doute bled plus inintéressant que Sommerton, mais il faudrait chercher loin. Un diner où se réunissent les croulants du coin (équivalent de notre bon vieux café des sports, celui qui existe dans tous les bleds de la campagne hexagonale), quelques bâtisses miteuses, un commissariat grand comme le placard à balais (doté de sa petite cellule destinée aux alcoolos de passage), et une équipe de foot locale qui, ce week-end, doit enfiler les kilomètres de route pour aller affronter un adversaire bouseux quelque part dans le désert, emmenant, par la même occasion, la majorité de ce que le village comprend d’autochtones. Le plaisir de Sommerton, c’est qu’on sait d’avance tout ce qu’il va arriver. Et c’est précisément ce que recherche Ray Owens (Schwarzie, donc) pour vivre sereinement ses vieux jours.

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À plusieurs centaines de miles de là, au cœur de Las Vegas, sorte de Sodome moderne, un prisonnier ultra-dangereux, nouveau chantre du cartel mexicain de la drogue, doit être transféré au tunnel de la mort. Le bonhomme – Carlos Gomez, incarné par l’Espagnol Eduardo Noriega – est libéré par ses comparses lors du transfèrement, dans une séquence qui doit beaucoup, dans son extravagant formalisme, aux récents Batman de Christopher Nolan. Aujourd’hui, dans le cinéma hollywoodien, on n’aide plus simplement les méchants à s’évader : on les fait littéralement planer au-dessus des policiers pour mettre en valeur l’impuissance de ces derniers, et souligner le niveau intellectuel élevé de ces nouvelles figures du mal qui peuplent nos salles obscures. En guise de sbire, Gomez peut faire confiance à un pourri merveilleusement joué par Peter Stormare, qui n’hésite pas à dégommer un fermier récalcitrant perché sur son tracteur (en clin d’œil : une apparition de ce bon vieux Harry Dean Stanton, aussi courte et inutile que dans Avengers, loin, très loin des pensums cinéphiliques de Wenders). De quoi donner du fil à retordre au shérif Owens et à ses acolytes frais comme des gardons.

L’intérêt d’un film tel que Le Dernier rempart ne réside évidemment pas dans son scénario convenu, dont n’importe quel spectateur s’avère capable de prédire les virages à plusieurs centaines de kilomètres de distance. C’est du côté de l’efficacité et du casting qu’il faut lorgner. Outre Schwarzie, dont l’accent inimitable résonne avec bonheur à nos oreilles, et les vilains qui se dressent contre lui, on peut compter sur Jaimie Alexander (issue de la série « Kyle XY ») en fliquette courageuse, Forest Whitaker en insupportable agent du FBI, l’inénarrable Luis Guzman (il apparaît dans un film américain sur trois, vous ne pouvez pas le louper) et le farfelu de la bande, interprété par Johnny Knoxville. Ces personnages hauts en couleurs viennent apporter les liens sociaux, l’amitié et l’humour indispensables à ce genre de production. Quant à l’efficacité, nous voilà servis : des bolides qui foncent, des fusillades qui crépitent, des agents fédéraux qui trahissent et des rednecks stupides qui deviennent de vrais-faux héros. Ceux qui rejettent totalement l’analogie entre cinéma et foire du trône cracheront dans la soupe ; mais les fans de l’actioner des années 80 s’amuseront comme des petits fous, après la relève assurée ces dernières années par les biens nommés Expendables.

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Ce qui surprend, avec Le Dernier rempart, au-delà du retour de Terminator dans un premier rôle, c’est le nom de son metteur en scène : le studio s’en est allé chercher Kim Jee-woon de l’autre côté du monde, au Pays du matin calme. Connu chez nous pour Deux sœurs (récompensé au festival de Gérardmer en 2004), Le Bon, la brute et le cinglé et plus récemment l’intransigeant J’ai rencontré le diable (récompensé, lui aussi, dans les Vosges, en 2011), Kim Jee-woon est l’un des représentants de cette formidable cinématographie sud-coréenne qui a trouvé sa place parmi les meilleures du monde, en quelques années et une succession de bombes pelliculées. Par sa violence, son excentricité et sa critique sans ambages de la société qui lui a donné naissance, ce cinéma a déferlé sur le globe telle une onde imparable, repoussant dans les marges toutes les autres industries filmiques d’Asie.

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Voilà donc un cinéaste de caractère qui acceptait de prendre les commandes d’un projet américain. Sans doute une façon, pour le studio, de rameuter un maximum de jeunes spectateurs dans les salles – réunir l’ancienne grande star du cinéma d’action et le représentant d’une cinématographie montante, c’était un argument qui avait de la gueule. Pour autant, Le Dernier rempart, bien troussé dans son genre, manque furieusement de cette personnalité asiatique que l’on se serait attendu à trouver. Et la présence du compositeur attiré de Kim, Mowg, n’y change pas grand-chose. Rien ne distingue cette sympathique production de n’importe quelle autre du même type. Mais Kim Jee-woon n’y perd pas au change : pour lui, il s’agit sans doute d’une bonne expérience à Hollywood, une sorte de passage obligé, avant (on l’espère) un retour express en Corée du Sud pour reprendre de vraies activités personnelles. Et pour ceux qui auraient envie de hurler sur les producteurs américains en raison de la soumission de leur chouchou aux nababs de Californie, on leur rappellera simplement qu’il y a eu bien pire : à voir la filmographie américaine de John Woo, à l’exception de Volte / Face, on se demande si le cinéaste hongkongais n’aurait pas préféré se casser une patte le jour où Hollywood lui a passé un coup de fil.

Kim Jee-woon était de toute façon trop malin pour se faire des idées quant à la propriété symbolique de ce film, qui était indubitablement celle d’Arnold Schwarzenegger. Rien à voir avec un Johnny Hallyday jouant pour Johnnie To dans Vengeance, amoindrissant sa notoriété pour devenir un simple passager du véhicule filmique. Dans Le Dernier rempart, tout est fait pour ouvrir un boulevard à Schwarzie, de Sacramento (capitale de l’État de Californie, et siège du gouverneur) jusqu’à Hollywood. On peut même affirmer que le scénario d’Andrew Knauer, Jeffrey Nachmanoff et George Nolfi peut se lire comme un manifeste tout entier consacré à l’ex-Monsieur Univers / Olympia (Schwarzenegger l’écrit d’ailleurs lui-même dans son autobiographie, Total Recall). Un policier cherchant à changer de vie et se retrouvant plongé, de nouveau, dans le feu de l’action ? Le « Governator », rangé des voitures du cinéma, laisse la politique derrière lui pour revenir hanter nos salles. Un vieux croulant, aimé de ses proches à Sommerton mais méprisé par les plus jeunes (l’agent du FBI cherche à l’écarter de son affaire et le méchant, Carlos Gomez, l’appelle « grand-père » avant le duel final), montrant qu’il est encore capable d’affronter seul une quantité de balafrés ? Il ne faudrait pas croire que les muscles de notre Autrichien préféré ont fondu : que nenni ! Du début à la fin, Le Dernier rempart ne cesse de marteler le poids et l’influence du personnage et de l’acteur, annonçant, par le biais de la métaphore, le retour en force d’un Schwarzie plus en forme que jamais, malgré son extérieur vieillissant.

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De loin en loin, on peut tresser d’autres liens entre Le Dernier rempart et l’actualité de Schwarzenegger, dont on peut lire, depuis quelques mois, l’épaisse autobiographie. Ce n’est sans doute pas un hasard si, dans le film, son personnage est montré célibataire, isolé dans une maison de Sommerton (écho à la révélation de son enfant caché et aux conséquences sur sa vie de famille avec Maria Shriver et leurs mômes). Ce n’est pas non plus un accident si le film interroge directement le corps de Schwarzie, sa résistance, sa solidité, son efficacité – et son avenir. Le titre même laisse à penser que l’acteur serait l’ultime bouclier, physiquement ou moralement parlant, contre l’invasion des films d’action stupides de la nouvelle génération (on citera, pour l’exemple, le remake insolent de Total Recall par le tâcheron dont-il-ne-faut-pas-prononcer-le-nom) ; contre les regards en douce que les amateurs de préjugés et les commères coulent vers lui depuis que les journaux ont exposé sa vie privée ; contre les aléas de l’existence qu’il faut savoir dépasser. « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort », rappelait la citation de Nietzsche placée en incipit de Conan le Barbare. Schwarzie ne meurt jamais dans ses films, et cela le rend toujours plus fort pour la production suivante !

 

PS : Et non, « Terminator », ça ne compte pas comme une mort de cinéma, puisque Schwarzie est un cyborg. Et un cyborg ne décède pas : il est mis hors-service !

 

Eric Nuevo

> Sortie en salles le 22 août 2012
Distribution Metropolitan FilmExport

 

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Une réflexion sur “« Le Dernier rempart » de Kim Jee-woon : Schwarzie ne meurt jamais

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