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S’il est bien une vertu que pratique le cinéaste tchécoslovaque Jiri Menzel, c’est le franc-parler. Et le franc-filmer. Décédé en septembre 2020 d’une pneumonie consécutive au Covid, Menzel a fait partie de ce que l’on a appelé la Nouvelle vague tchécoslovaque.

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À partir du 23 février, Malavida lui consacre une rétrospective en trois films, à déguster dans les salles de ciné. Nous avons déjà chroniqué ici-même Trains étroitement surveillés (1966) et Une blonde émoustillante (1981). Le troisième film, Alouettes, le fil à la patte (1969), est tout aussi fascinant.

Sous-titrée « La comédie est une arme », cette trilogie décrit la société tchécoslovaque des années communistes et souligne ses travers par l’humour. Politiquement, le pays est moins rigide que le grand frère soviétique et cette libération des mœurs, le « socialisme à visage humain », conduira, en 1968, à l’invasion de Prague par les chars russes. Alouettes date de cette époque. Il n’a été projeté, en 1969, que lors d’une séance spéciale pour être aussitôt interdit. Il faudra attendre 1990 pour que le film sorte enfin, en février en Tchécoslovaquie et en France en mai. Cette même année, il obtient l’Ours d’or à Berlin.

Le film est daté précisément puisqu’il est question du coureur Emil Zatopek et d’une course gagnée en 1951. Menzel n’a pas choisi au hasard le nom de ce coureur connu internationalement : pendant le printemps de Prague, Zatopek a soutenu Dubcek et a été discrédité. La situation des personnages d’Alouettes est similaire : d’un côté, des hommes (un philosophe, un barbier, un procureur, un cuisinier, un saxophoniste) condamnés au travail obligatoire parce qu’ils s’étaient opposés au communisme. De l’autre, des femmes qui, ayant choisi de fuir le pays et arrêtées, ont été emprisonnées. Tous se retrouvent à travailler au sein d’un gigantesque amas de déchets métalliques. Signalons que Zatopek, pour sa part, fut contraint à œuvrer dans une mine d’uranium.

Ne nous méprenons pas. Jamais Menzel ne critique quoi que ce soit, il se contente de souligner des comportements, sous des banderoles annonçant que « Le travail, c’est l’honneur ». Il n’y a pas spécialement de méchants, dans cette histoire, et le soldat qui garde les ferrailleurs, ceux qui sont obligés et celles qui sont emprisonnées, n’est pas un mauvais bougre. Il a épousé une jeune tzigane qui, le soir venu, le contraint à des jeux de cache-cache sans fin pour éviter le devoir conjugal.

Où est le bonheur, semble se questionner Menzel. Et où est la liberté ? « Ici, entend-on, nous avons tous les mêmes droits, les classes vaincues autant que les communistes, nous travaillons tous ici pour de meilleurs lendemains. » Certes, mais en attendant ces lendemains, le présent reste plutôt morose.

Menzel habille ces considérations philosophiques et politiques de clins d’œil adressés aux spectateurs. C’est ce délégué syndical qui, pour visiter nos héros, sort de sa voiture officielle, échange le chapeau qu’il porte contre un béret, et vire sa cravate. C’est ce reportage télé au cours duquel on fait dire aux prisonniers des phrases de propagande. C’est ce travail quotidien où, entre deux prélassements et jeux de cartes sous l’œil du sympathique gardien — ni les hommes ni les femmes ne sont ici des bourreaux de travail et le gardien n’est pas très zélé non plus —, on jette des machines à écrire et des crucifix. Sous entendu, dans cette nouvelle société, on fait tout autant fi des intellectuels que de la religion.

Car ces ouvriers sont des intellos. Il faut les entendre parler de Dreiser, Chaplin et Picasso. Ou citer Kant alors qu’une ferraille qui dégringole vient clore abruptement la pensée. Cette jolie chronique du quotidien ne se prend pas très au sérieux et c’est bien là toute la force de Menzel. Certes, les conversations peuvent atteindre un haut niveau philosophique avec les comparaisons entre l’Europe chrétienne et l’Europe juive pour, systématiquement, se finir par une blague. Ainsi, la fameuse Europe chrétienne est-elle marquée par un quatuor de génie : Jésus, Marx, Freud et Einstein, tous juifs. Et ainsi, tous ces grands discoureurs se retrouvent-ils, le soir, à mater leurs voisines qui se déshabillent. Chassez le naturel masculin, il reviendra forcément au galop.

« Dans notre pays, rien n’est impossible » annonce encore l’ouvrier en chef, joué par le génial Rudolf Hrusinsky — qui ne l’a pas vu dans L’incinérateur de cadavres, tourné la même année par Juraj Herz, ne peut comprendre la puissance de cet acteur. Et la meilleure preuve de ce « Rien n’est impossible » est le tournage d’un tel film. Certes, Alouettes a été bloqué à sa sortie. Mais il a le mérite d’avoir été tourné.

On ne peut qu’être de tout cœur avec ces alouettes, retenues par un fil ténu mais retenues tout de même. Et ce besoin de liberté, surtout de liberté de parole, est tellement vital que tous, plutôt que de retenir leur ressentiment, se laissent tôt ou tard aller… et replongent. Ainsi est l’âme humaine, semble nous dire Menzel. L’essentiel n’est-il pas de comprendre quelle est notre vraie nature. C’est sans doute là le chemin du bonheur.

Jean-Charles Lemeunier

Jiri Menzel, la comédie est une arme : trois chefs-d’œuvre restaurés 4 k.
« Trains étroitement surveillés », « Alouettes, le fil à la patte » et « Une blonde émoustillante », sortie en salles par Malavida le 23 février 20
22.

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