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« Un bon livre, argumentait l’écrivain tchèque Bohumil Hrabal, n’est pas fait pour endormir le lecteur mais pour qu’il saute de son lit et qu’il aille en caleçon taper sur la gueule de l’auteur. »

On pourra en dire autant de Trains étroitement surveillés (1966), premier long-métrage réalisé par Jiri Menzel et écrit par Bohumil Hrabal, que Malavida vient de sortir dans un très joli DVD collector. Commençons d’abord par dire tout le bien que l’on pense de cette nouvelle série de collectors sortie chez l’éditeur (Joe Hill, Trains, La ferme des animaux, Éclairage intime, Les petites marguerites), dont les jaquettes, plutôt que de reprendre les affiches d’origine, ont préféré un joli graphisme très coloré qui donne une unité à la collection.

Ce Ostře sledované vlaky (Trains étroitement surveillés) n’est donc pas fait, on l’aura compris, pour plaire au plus grand nombre, d’autant plus qu’il voit le jour dans une Tchécoslovaquie qui cherche à se libérer de l’emprise soviétique. Les idées qui aboutiront, de janvier à août 1968, à ce que l’on a appelé le Printemps de Prague sont en train de mijoter à feu doux et il est certain que la liberté de ton de Hrabal, son humour dévastateur qui lui valut des déboires avec la censure et sa façon de traiter la sexualité durent faire grincer quelques dents. Plusieurs mâchoires, même. En revanche, le film fut très bien accueilli à l’extérieur et reçut l’Oscar du Meilleur film étranger en 1968.

 

 

Le héros lui-même, Milos (Vaclav Neckar), ne déclare-t-il pas en voix-off qu’il est issu d’une « illustre lignée » ? Avec un ancêtre qui a gagné une pièce d’or dans une bataille, « qu’il dépensait en rhum et tabac ». Un grand-père hypnotiseur dont les gens pensaient « qu’il disait cela pour ne rien faire ». Et un père « qui a pris sa retraite de mécanicien à 48 ans et qui va pouvoir se tourner les pouces pendant vingt ou trente ans ». Tant pis pour les patriotes et les idéologues, voilà en effet une jolie brochette généalogique.

Dans un beau noir et blanc, le récit s’attache au quotidien d’une petite gare. Milos, le jeune homme timide qui ouvre le film, débute comme apprenti et va se retrouver confronté à la vie dans tout ce qu’elle a de plus banal : les premiers émois amoureux, la hiérarchie, la répétition du travail et l’étude du comportement des aînés. Ce n’est qu’au bout d’un moment que nous comprenons que l’action se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale, avec les apparitions burlesques d’un supérieur, parfait petit nazi étriqué qui réclame que les trains soient étroitement surveillés. Visiblement, les armées allemandes sont en pleine débâcle, ce que ledit chef dément de toute sa mauvaise foi. L’ironie perce, avec la musique tonitruante qui accompagne chaque apparition de ce ridicule personnage.

 

 

Imperceptiblement, les caractères se dessinent et les personnages banalement humains (le sous-chef qui tombe toutes les filles passant à sa portée, l’employé qui se contente d’appliquer le règlement, le chef de gare qui préfère s’occuper de sa volaille) prennent soudain une toute autre dimension avec l’apparition abrupte de la guerre et de la Résistance dans le scénario. Comme si le film changeait d’aiguillage.

L’autre changement d’aiguillage, c’est aussi le ton de Trains étroitement surveillés. Il faut bien entendu attendre ce que l’on a appelé la Nouvelle Vague tchécoslovaque, représentée par Milos Forman, Jiri Menzel, Vera Chytilova, Ivan Passer et quelques autres, pour qu’en ce milieu d’années soixante, un souffle de modernité s’abatte sur une cinématographie locale empesée d’idéologie. Modernité qui ne détonne pas avec la présence au générique de Bohumil Hrabal, dont les ouvrages ont souvent été taxés, rappelons-le, de pornographie. Il faut voir avec quelle liberté Menzel s’empare de cette envie de sexualité : l’obsession du sous-chef de gare pour les jolies filles, avec la fabuleuse scène des tampons de la compagnie de chemins de fer sur les fesses nues de la petite employée. Avec aussi la main leste de l’oncle photographe qui, au passage et l’air de rien, balaie l’espace de la main et en profite pour caresser les seins des nanas qu’il est en train d’immortaliser dans un petit avion de carton. Et que dire de la séquence où le jeune couple d’amoureux se retrouve enfin dans un même lit, avec toujours le tonton présent dans la pièce d’à côté et la porte qui a du mal à se fermer ? Enfin, penserait-on trouver dans un film tchèque de cette époque une quelconque allusion à l’ejaculatio praecox ? Pourtant, oui, elle y est, et devient l’un des ressorts du scénario.

 

 

D’un point de vue formel, Menzel s’amuse à glisser des plans parfaitement construits comme lorsque le train passe devant la caméra et qu’il s’arrête suffisamment au bon endroit pour que l’espace entre les deux wagons nous livre la vision de Milos attendant sur le quai. Ou cette fumée noire qui envahit l’écran, à la fin. La virtuosité semble ironique comme l’est, nous l’avons déjà signalé, la musique et comme l’est également l’enchaînement des séquences. Si Milos avait pu parvenir sexuellement à ses fins, si le sous-chef n’avait pas couru le jupon, si le supérieur ne s’imposait pas des devoirs, si un homme ne faisait pas des travaux sur un mur, etc, etc, la chute du film aurait été fatalement différente. Et peut-être, qui sait, l’issue de la guerre. C’est ainsi que la destinée se fait, par une succession de petits faits anodins plutôt que par une volonté supérieure. S’il existe bien un changement d’aiguillage, c’est alors au niveau du dogme qu’il se situe.

Jean-Charles Lemeunier

Trains étroitement surveillés
Année : 1966
Titre original : Ostře Sledované Vlaky
Origine : Tchécoslovaquie
Réal. : Jiri Menzel
Scén. : Bohumil Hrabal, Jiri Menzel, d’après Bohumil Hrabal
Photo : Jaromir Sofr
Musique : Jiri Sust
Montage : Jirina Lukesova
Avec Vaclav Neckar, Josef Somr, Jitka Bendova, Jitka Zelenohorska…
Durée : 93 min
Oscar du Meilleur film étranger 1968

Film sorti en DVD collector par Malavida le 26 août 2020.

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