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En 1993, époque où sort Last Action Hero, John McTiernan a 32 ans. Il a déjà aligné deux gros succès au box-office, Predator et Die Hard (Piège de cristal), suivis de deux films interprétés par Sean Connery, The Hunt for Red October (À la poursuite d’Octobre Rouge) et Medicine Man. Autant dire qu’il est un cinéaste comblé que l’on prend au sérieux.
Comme il a déjà travaillé avec Arnold Schwarzenegger et qu’il se sent à l’aise dans le film d’action, McTiernan décide de décortiquer ce qu’est le genre, de le décoder, de le démonter et le remonter devant les yeux ébahis des spectateurs. Bref, d’en donner tout à la fois une vision décalée qui prend beaucoup de recul et d’être à fond dedans.

Le principe est simple. Depuis qu’il existe, le cinéma fait rêver les spectateurs qui se verraient bien, suivant leur âge et leur sexe, ferrailler avec les vedettes des films de pirates, accompagner les cowboys dans leurs longues chevauchées, enquêter avec les détectives ou partir au bras de la star à la fin du film. On se souvient que Buster Keaton, projectionniste de son état dans Sherlock Junior (1924), s’endort pendant son boulot et parvient à conquérir le cœur de sa bien-aimée en traversant l’écran pour résoudre l’énigme qui occupe les protagonistes du film et, surtout, prendre de l’assurance face à elle lorsqu’il reviendra à la réalité. Beaucoup plus tard, ce sont les interprètes de Purple Rose of Cairo (1985, La rose pourpre du Caire) qui, à leur, tour, traversent l’écran pour venir s’égayer dans le monde réel.

Au début de Last Action Hero, nous faisons connaissance avec le jeune Danny (Austin O’Brien), qui passe tout son temps libre à voir les films de son idole, Jack Slater (Schwarzenegger). Le gentil et vieux projectionniste, qui regrette l’époque prestigieuse où les salles étaient pleines, propose au jeune garçon une avant-première privée du dernier film de Slater (Jack Slater IV, tout un programme) et lui donne un ticket de cinéma que, dans son jeune temps, le magicien Harry Houdini lui avait offert. Évidemment, la magie opère et le gamin se retrouve dans la bagnole de Slater poursuivie par les méchants. Le décor est planté et McT additionne les poncifs du cinéma d’action : une star musclée, un décor traditionnel (combien de courses folles se sont-elles déroulées le long de la L.A. River ?) et une poursuite.

Danny

En un plan subjectif, le garçon traverse la salle new-yorkaise pour passer dans le film hollywoodien. Il est assis en train de déguster son pop-corn quand le billet magique de Houdini commence à briller dans la poche de sa chemise. Un bâton de dynamite roule dans l’allée principale du cinéma. Affolé, Danny se précipite vers l’écran et… Le plan suivant montre un ciel typiquement californien, bleu et constellé de palmiers. Le gamin est allongé sur le siège arrière de la voiture de Jack Slater et, à partir de là, McTiernan va procéder à un véritable jeu de massacre des lieux-dits du film d’action. À commencer par le caractère imperturbable du héros. Poursuivi par une féroce horde de méchants, il se retrouve avec un gniard sur le siège arrière et n’est pas plus étonné que cela. Ne parlons pas des cascades phénoménales, des explosions nucléaires, de l’immortalité du héros qui essuie une fusillade à côté de laquelle l’ensemble des combats de la guerre de 14 ressemble au résultat d’un pétard mouillé.

Last Action Hero_action impossible

Dans cette surenchère explosive, le cinéaste se moque de ce qu’il connaît parfaitement. N’a-t-il pas lui-même tiré sur les mêmes ficelles, usé et abusé lui aussi d’un héros cabotin, toujours le bon mot à la bouche, imperturbable devant le sort qui s’acharne contre lui ? Car l’ironie de Last Action Hero est déjà bien présente dans Die Hard et John McClane qui, dans l’opus 3 de la série, se résout enfin à téléphoner à la femme qu’il aime mais dont il est séparé, n’a finalement rien à envier à Jack Slater. Lui, c’est son ex qui le harcèle au téléphone. Prêt à la parade, il a enregistré une série de « Hum ! Hum ! Oui ! » sur une bande magnétique qu’il fait défiler contre le combiné.

Truffaut expliquait en substance qu’une œuvre cinématographique ne peut se pratiquer qu’à trois : le cinéaste, le film et le public. McTiernan va plus loin en intégrant le public dans le film. Le public devient acteur. Ce n’est bien sûr pas la première fois qu’une telle mise en abyme se produit à l’écran – on peut penser également au fameux Angoisse de Bigas Luna. Ici, par un effet Vache qui Rit, le plaisir va désormais se pratiquer à quatre : le cinéaste, le film, le spectateur dans le film et le vrai public.

Schwarz flingue

Comme les grands auteurs classiques qui décrétaient que le premier plan d’un film devait contenir l’essentiel de son propos, McTiernan pose lui aussi les bases de sa comédie d’entrée de jeu : un film d’action pure faisant la balance avec un recul humoristique salutaire. L’ouverture de Last Action Hero est digne d’un polar syndiqué : une rue américaine la nuit, des voitures de police garées dans tous les sens et gyrophares allumés, un immeuble avec un cadavre qui tombe du toit… Jusque là, tout irait normalement dans le meilleur des mondes filmés possibles si ce n’était l’apparition d’un lieutenant de police hurlant (Frank McRae), un peu décalé par rapport à ce récit bien huilé.
Puis arrive Jack Slater, caricature du flic marginal qui n’en fait qu’à sa tête. La caméra démarre sur ses tiags, remonte au ceinturon et finit sur le visage de Schwarzenegger. Occasion pour le lieutenant de hurler de plus belle, comme si lui aussi découvrait avec le spectateur que les tiags et le ceinturon menaient à Slater. Comment ne pas penser au traitement du corps de Stallone dans la bande-annonce de First Blood II (1985, Rambo II), avec les gros plans sur les muscles, les bottes en train d’être lacées, le bandana… ?

Last Action Hero_pied Slater

La suite du récit va ainsi être émaillée d’une série de clins d’œil, plus ou moins appuyés. En entrant dans le commissariat (où un fonctionnaire vient chercher la voiture du policier comme dans un palace de Las Vegas), Slater et Danny croisent Sharon Stone puis Robert Patrick, le méchant robot de Terminator 2. Danny a à peine le temps de se retourner que Slater l’entraîne déjà à l’intérieur où un curieux rituel, à peine démarqué d’une séquence vue maintes et maintes fois dans les polars, associe deux flics pour être partenaires sur une enquête. On voit ainsi un rabbin, un personnage de dessin animé, un gros vraiment très gros, etc. Dans cette foule bigarrée autant qu’agitée, on aperçoit également une très jolie fliquette toute de cuir vêtue, en short et gros flingue au poignet, tenant en joue un malfrat. Slater revoit un vieux copain ? Il est incarné par F. Murray Abraham, rendu célèbre à l’époque par son rôle de Salieri dans Amadeus (1984) de Milos Forman. Danny prévient Slater : « Méfie-toi de lui, il a tué Mozart ».

Les gags en ce sens sont innombrables. Danny ne cesse de répéter que, « Holly Cow ! », il est « in a movie », ce qui agace passablement Slater. Pour convaincre le personnage joué par Schwarzenegger que l’acteur Schwarzenegger existe, Danny entraîne Slater dans un vidéo-club, s’approche du rayon SF, voit une affiche du Terminator de Cameron. La caméra remonte : le film est interprété par Stallone ! Et Slater d’en rajouter : « Ah oui ! Il est formidable dans ce rôle ! » Le gamin demande alors à Slater de se questionner : par quel effet du hasard toutes les filles qui circulent dans ce magasin sont-elles aussi belles ? « Tu ne comprends pas qu’on est dans un film ? », insiste le gamin. Et Slater a cette réponse parfaite : « Non ! On est juste en Californie ! »

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Slater, qui ne sait pas prononcer le nom de Schwarzenegger, fait mine de partir avant de lancer : « I’ll be back ! » Puis, en regardant Danny : « Tu ne t’attendais pas à celle-là, hein ? » Ce gag aura vraiment marqué Schwarzenegger qui s’en sert encore dans les derniers Expendables.

Pour parfaire ce parcours ironique, McTiernan va même imaginer Slater dans le rôle du « 1st Action Hero » : Hamlet. Sous-entendu : oui, il y a vraiment quelque chose de pourri dans le royaume hollywoodien qui serait capable, sérieusement, de recycler Shakespeare tellement les studios sont (déjà) en manque de scénarios originaux.

Hamlet
Dans la deuxième partie du film, McT inverse la situation : ce n’est plus un gamin réel qui s’introduit dans une fiction mais des personnages de fiction qui pénètrent par effraction dans le monde réel. Slater s’aperçoit que faire des cascades fait mal, de même que fracasser une vitre. Et quand il est en présence de l’acteur qui joue son rôle, c’est-à-dire lorsque Slater se retrouve face à Schwarzenegger, le grand Arnold s’amuse à se décrire comme un véritable crétin que sa femme ne cesse de remettre en place. McTiernan va plus loin en mélangeant les genres. Les intellectuels ont tendance à faire la fine bouche devant un film d’action alors, en pleine poursuite agrémentée de coups de flingues, le cinéaste vient débusquer un personnage du Septième sceau de Bergman et voilà l’Éventreur (incarné par Tom Noonan) du Jack Slater III faire plan commun avec la Mort (Ian McKellen) bergmanienne.

Formidable réalisateur de films d’action, John McTiernan montre qu’il n’est pas dupe et qu’il sait où sont les limites du genre. Prenons l’une des premières séquences du film, après l’ouverture. Danny, qui a séché l’école pour aller voir pour la énième fois Jack Slater III, rentre chez lui, où il vit avec sa mère qui est veuve. Elle le gronde à peine de n’avoir pas été en cours et part travailler de nuit en lui recommandant bien de verrouiller l’appartement. Mais Danny se laisse surprendre par un cambrioleur qui pénètre chez lui. L’ambiance est glauque, plutôt sordide et, après cette entrée en matière du genre sinistre, McTiernan va se dépêcher de sortir son petit personnage de sa vie pas tellement marrante pour le plonger là où Mia Farrow est si bien, elle qui dans La rose pourpre du Caire n’a pas non plus une existence rose : dans un film. Il n’y a guère que là, au sein de l’action, calé dans un 35 mm, que l’on peut se sentir confortablement bien. Et oublier tout le reste.

Jean-Charles Lemeunier

 

LAST ACTION HERO
Réalisateur : John McTiernan
Scénaristes : Zach Penn, Adam Leff, Shane Black, David Arnott
Interprètes : Arnold Schwarzenegger, F. Murray Abraham, Charles Dance, Tom Noonan, Austin O’Brien…
Photo : Dean Semler
Montage : Richard A. Harris & John Wright
Bande originale : Michael Kamen
Origine : Etats-Unis
Durée : 2h10
Sortie française : 11 août 1993

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2 réflexions sur “Dossier John McTiernan – Last Action Hero : décodeur et déconneur

  1. Pingback: Dossier John McTiernan – trajectoires : grandes manœuvres | Le blog de la revue de cinéma Versus

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