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Co-production américaine, sud-coréenne et européenne, Snowpiercer est la première réalisation de Bong Joon-ho qui ne soit pas exclusivement issue de son pays d’origine. Avec un tel projet aussi internationalisé dans la fabrication et l’interprétation (on y retrouve tout de même son alter-ego Song Kan-ho), le risque de voir le cinéaste perdre une partie de la spécificité de son cinéma demeurait même si le tout était chapeauté par Park Chan-wok. Il n’en est absolument rien, Bong parvenant même à inscrire cette nouvelle claque cinégnique (il est coutumier du fait avec des films au style pourtant si différent comme Memories Of Murder, The Host et Mother) dans la cohérence de son œuvre, retrouvant les thèmes l’animant.
De plus, ce film est pour le moins risqué d’un point de vue économique car il ne repose  sur une franchise déjà bien établie ; bien qu’étant l’adaptation d’une bande-dessinée, ce n’est pas un comic-book mais est tiré du Transperceneige de Jacques Lob et Jean-Marc Rochette publié au début des années 80 et poursuivi en 1999 et 2000 sous l’égide du scénariste Benjamin Legrand remplaçant Lob ; et s’articule au tour d’un récit post-apocalyptique dystopique fleurtant avec des notions telles que le nihilisme et le malthusianisme (restriction démographique afin de préserver les ressources) et dont l’identification avec le personnage principal est particulièrement problématique tant Curtis (Chris Evans) est très loin d’être un parangon d’humanisme, sacrifiant toute émotion (son humanité ?) pour poursuivre coûte que coûte sa quête.

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Suite à une ère glaciaire provoquée par les hommes ayant ironiquement tenté de remédier au réchauffement climatique, les derniers survivants de l’humanité sont désormais confinés dans un train, le Snowpiercer du titre, lancé à vive allure et parcourant la Terre sans relâche. La vie s’est réorganisée selon une hiérarchisation encore plus impitoyable qu’avant la catastrophe, les riches occupants des wagons de tête venant puiser parmi les rebuts de queue les éléments qui pourront les divertir ou aider au bon fonctionnement de la machine. Au coeur de cette cour des miracles un homme, Curtis, est décidé à renverser le paradigme dominant en se lançant à la conquête du train. Son but est de remonter wagon après wagon et prendre le contrôle en éliminant Wilford le concepteur invisible de cette structure roulante s’autogénérant. Soit une réinvention de l’ascenseur social qui sera ici non plus vertical mais horizontal.
Wilford, maître du train, est certes absent de l’écran une bonne partie du métrage mais sa présence pèsera tout du long au travers de ses diverses évocations qui jalonneront le parcours de Curtis et ses hommes. Ainsi, présenté comme l’homme à abattre par Gilliam (John Hurt), Curtis et Gérald (Jamie Bell) pour pouvoir enfin vivre décemment, il transparaît dans la bouche de son âme damnée Mason (incroyable Tilda Swinton) comme un Dieu, celui que chacun devrait vénérer pour avoir réussi à préserver l’espèce humaine. Une idole dont les louanges sont même chantées par la maîtresse d’école et ses élèves au cours d’une séquence parfaitement inconfortable et même malsaine de par l’éducation à consonance propagandiste qui a perverti l’innocence de cette jeunesse.

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Dans leur entreprise, la bande à Curtis est aidée par Namgoong Minsu (Song Kang-ho) et sa fille Yona (Ko Ah-sung), le concepteur de la sécurité du train qui seul peut pirater le système pour ouvrir les portes. Un duo aussi déconnecté du reste de la troupe de par leur langue d’expression (le coréen) que leur motivation (Minsu ne veut pas se contenter de reprendre la main sur la machine, il veut la stopper, soit abolir le système) et leur état de conscience (le couple père-fille se shoote à une substance appelée kronol). Un personnage qui peu à peu apparaît comme étant celui entrant le plus en résonance avec les véritables intentions de Bong Joon-ho. Le film s’intéresse plus précisément à l’aventure rédemptrice de Curtis mais au fur et à mesure que celui-ci se rapproche de la tête du train jusqu’à sa confrontation directe avec Wilford (un face à face renvoyant à celui de Néo et de l’Architecte dans Matrix Reloaded), il devient alors de plus en plus évident que l’imbrication du système est tellement profonde que toute action intentée est vouée à l’échec, pire à perpétuer ce système inique.
La métaphore de cette machine de fer structurant désormais le devenir de l’humanité avec la Machine capitaliste est imparable et les séquences de luttes contre les forces anonymes chargées d’en préserver l’essence et le status quo n’en sont que plus intenses. Celle se développant au mitan du film est ainsi d’une violence hallucinante, pas forcément d’un point de vue graphique mais dans ce qu’elle implique et ce qu’elle engendrera comme comportement barbare du côté de l’oppresseur certes mais également du côté des combattants pour la liberté, Curtis en tête. Glaçant et tétanisant. Une séquence magnifiquement mise en scène, découpée, photographiée (les parties en infra-rouge et éclairées naturellement à la torche sont impressionnantes) se permettant des ruptures de tons étonnantes tout en faisant balancer l’espoir au gré du propre tangage du train. Une séquence primordiale mais qui ne constitue qu’un pivot partiel du film.

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Parmi la filmographie de Bong Joon-ho, ce film est le plus frontalement enragé, il va droit au but ce qui se traduit par une linéarité plus marquée notamment du fait du lieu considéré, un immense train que les queutards tenter de remonter pour arriver en tête et faire face au créateur de la machine, le maître de ce monde (donc du monde), Wilford.
Par contre, comme tous les précédents, le récit se démarque par sa capacité à révéler la part sombre d’une communauté, de son organisation, ainsi que celle animant chacun de ses membres. Et œuvrer dans un genre déterminé traité avec respect et intérêt par le réalisateur (ce n’est pas un prétexte) permet de mettre en valeur le véritable propos de chaque œuvre tissé en filigrane, le délitement sociétal et comportemental renvoyant aussi bien à son pays d’origine qu’à une portée plus universelle.
Tous les films de Bong Joon-ho se rapportent finalement à des monstres, à leur nécessaire confrontation. Une monstruosité qui se définit aussi bien par un aspect physique altéré que par un comportement inhumain ou tout du moins mu par une cruelle nécessité. Et cela se rapporte aussi bien à Wilford qui oblige la masse en queue de train à vivre dans des conditions indignes mais également à Curtis. Le but ultime est donc d’affronter le roi de la machine, mais ce parcours à travers les différents wagons illustre aussi le propre voyage intérieur de Curtis, tel Willard navigant au cœur des ténèbres pour rejoindre le colonel Kurtz.
C’est devant la porte blindée close menant à Wilford que l’on prendra en pleine figure la véritable nature de Curtis, ce qu’il est au plus profond de lui et ce qui l’a poussé à entreprendre cette folie et mener la révolte. Une horrible confession faite à Minsu pour le convaincre de débloquer cette dernière porte plutôt que de faire sauter une paroi du train.
L’œuvre entière de Bong Joon-ho tient là, dans la manière d’appréhender un souvenir douloureux, monstrueux.
Ce moment charnière où Curtis le révèle, ce pivot narratif décisif, permet à la fois de modifier la perspective de tout ce qu’il vient d’accomplir et de préparer à l’affrontement final avec Wilford où l’on endurera encore plus intensément son accablement face à la vérité de la Machine.

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Alors que l’on progresse des wagons les plus insalubres et sombres aux espaces les plus propres pour terminer dans la « lumineuse » (tant en terme de clarté que ce qui est révélé) salle de la machine, la noirceur ne cesse de s’accentuer pour atteindre son paroxysme. A l’image de Curtis, un immense désespoir saisit le spectateur. La libération finale n’en est que plus intense d’autant que comme dans Gravity, le passage d’un espace étriqué à l’air libre s’accompagne d’un changement de focale, renforçant l’effet d’oxygénation. Tout n’est pas gagné mais au moins la marche forcée a été enrayée.

Nicolas Zugasti

SNOWPIERCER
Réalisation : Bong Joon-ho
Scénario :  Bong Joon-ho & Kelly Masterson
Photo : Hong Kyung-Pyo
Montage : Steve M. Choe
Interprètes : Chris Evans, Song Kang-ho, Tilda Swinton, Ed Harris, Jamie Bell, John Hurt, Ko Ah-sung…
Musique : Marco Beltrami
Durée : 2h06
Sortie française : 30 octobre 2013

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2 réflexions sur “« Snowpiercer » de Bong Joon-ho : Rage against the machine

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