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Qu’est-ce qui peut donner aujourd’hui l’envie de regarder Zenabel, un film de 1969 que Le Chat qui fume a la bonne idée de sortir en Blu-ray ? La curiosité qui, en matière de cinéphilie, est loin d’être un vilain défaut.

Signé par un certain Roger Rockefeller, le film est en réalité réalisé par Ruggero Deodato, futur auteur de Cannibal Holocaust. La mode était en effet de prendre des pseudos anglo-saxons pour mieux attirer les spectateurs italiens.

Deodato, voilà un nom qui ne parle plus aujourd’hui à grand monde mais qui pourtant, dans les années quatre-vingt, était très connu. La preuve avec un des suppléments du Blu-ray : interviewé à Porto Alegre, en plein cœur d’un festival de films d’horreur, Ruggero Deodato chantonne : « Se vuoi una bella vita, Fai un film con Cavara (Si tu veux la belle vie, Fais un film avec Cavara), Se vuoi una vita da conti, Fai un film con Visconti (Si tu veux une vie de comtes, Fais un film avec Visconti), Se vuoi un mucchio di film seri, Fanne uno con Samperi (Si tu veux un tas de films sérieux, Fais-en un avec Samperi), Ma se non hai niente da fare di meglio, Vai a fare un film con Deodato (Mais si tu n’as rien de mieux à faire, Va faire un film avec Deodato). »

Assistant de Roberto Rossellini sur six films, Deodato n’est pas dupe sur la qualité des films qu’il a tournés mais il reste malgré tout persuadé d’avoir fait du bon boulot. En cela, son interview est passionnante et l’entendre dire que sa recherche de réalisme dans Cannibal Holocaust peut être assimilée à celui que filmait Rossellini nous permet de nous poser pas mal de questions sur ce qu’est un film. On a malheureusement tendance à parfois expédier une production fauchée d’une critique lapidaire sans considérer le travail fourni par l’équipe ni les réels désirs du cinéaste. Et, c’est une évidence avec cette interview — et déjà avec celle présente sur le Blu-ray du Django de Sergio Corbucci, sorti récemment par Carlotta, et sur lequel Deodato, en tant qu’assistant, apporta de nombreuses idées —, on aurait tort de négliger l’importance qu’ont eu sur le cinéma italien ces réalisateurs de série B. « J’ai tourné 60 films comme assistant, dit encore Deodato, et je suis tombé amoureux du cinéma. » Voilà une phrase qu’on ne peut se permettre d’oublier, de même quand il affirme que, de Mauro Bolognini, il a appris l’élégance.

Zenabel, donc. Le film va bien sûr être, époque oblige, un prétexte à déshabiller à la moindre occasion de très jolies actrices. Il est même sorti en France caviardé de séquences pornographiques, filmées par Claude Pierson et que l’on retrouve dans les suppléments. C’est dire si Le Chat qui fume fait sérieusement son boulot.

Là où le film surprend, c’est qu’au milieu de ce XVIIe siècle où se déroule l’action, des femmes menées par Zenabel (Lucretia Love) vont tenir un discours féministe. Roublard, Dedodato joue sur les deux tableaux : les filles à poil et des lignes de dialogue du style : « Les hommes devront apprendre à nous respecter, sinon ils feront sans nous ! » ou « Les femmes n’auront pas à obéir aux hommes ni à se plier à leurs caprices ! »

Et pour bien montrer la différence de mentalité entre les deux sexes, dans le même temps, Deodato filme le personnage incarné par l’acteur américain Lionel Stander à la recherche de Zenabel. Pour la dénicher dans un groupe de femmes, il palpe des fesses et finit par la retrouver au toucher.

La présence de Stander, mais aussi de John Ireland dans le rôle du méchant, prouve bien que nous sommes à un virage. Hollywood n’ayant plus de quoi fournir du travail à quantité d’acteurs ayant eu leur heure de gloire, ceux-là se tournent vers des productions plus humbles tournées en Italie.

Ne nous méprenons pas pour autant : Zenabel n’est pas un pamphlet féministe, juste une joyeuse pochade — le film est sorti en France sous un titre qui en dit long, Faut pas jouer avec les vierges — qui surfe sur pas mal de nouveautés dans l’air du temps : un discours politique féministe mais aussi une mise en scène qui reprend les codes de la bande dessinée. Ainsi, dans certaines séquences, des phylactères viennent signifier un bruit ou une pensée.

Malgré quelques longueurs aux trois-quarts du film, Zenabel se suit sans déplaisir, suivant une trame assez fidèle à celle des habituels films de cape et d’épée : l’héroïne apprend en effet, au début du film, qu’elle a été adoptée et qu’elle est en réalité la fille d’un noble assassiné. Elle fera donc tout pour récupérer sa couronne ducale. Le tout ponctué de gags, de séquences d’action bien menées et de quelques réminiscences. Ainsi, lorsque la troupe de femmes part en chantant, on ne peut s’empêcher de penser aux deux films de Mario Monicelli ayant pour héros Brancaleone (L’armée Brancaleone en 1966 et Brancaleone aux croisades en 1970).

Zenabel n’est donc certes pas un grand film indispensable mais il porte en lui non seulement des envies de cinéma mais fait preuve de liberté dans le traitement du sujet. Deodato ne se contente pas d’être là où on l’attend. Il préfère enrichir son scénario d’éléments perturbateurs et étonnants qui tirent son film vers une modernité que ne possédaient pas tous les films de cape et d’épée produits à profusion en Italie dans les années soixante.

Jean-Charles Lemeunier

Zenabel
Origine : Italie
Titre original : Zenabel – Davanti a lei tremavano tutti gli uomini
Année : 1969
Réal. : Roger Rockefeller (Ruggero Deodato)
Scén. : Gino Capone, Ruggero Deodato, Antonio Racioppi
Photo : Roberto Reale
Musique : Bruno Nicolai
Montage : Antonietta Zita
Durée : 85 min
Avec Lucretia Love, John Ireland, Lionel Stander, Nicola Mauro Parenti…

Sortie en Blu-ray par Le Chat qui fume le 30 novembre 2021.

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