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Face au miroir de sa salle de bains, un jeune homme se regarde et répète inlassablement les prénoms et noms de deux jeunes filles qu’il courtise. Puis il se met à scander le sien : « Antoine Doinel, Antoine Doinel, Antoine Doinel, Antoine Doinel ! » En deux films et demi, le cinéaste François Truffaut et son acteur Jean-Pierre Léaud ont imposé un personnage attachant et haut en couleurs. Et, en une scène, Antoine Doinel est désormais entré dans la légende.

En réunissant dès le 1er décembre, dans un très beau coffret 4K Ultra HD et Blu-ray collector avec de nouveaux masters restaurés, tous les films de la saga Antoine Doinel et en les diffusant également dans les salles depuis le 8 décembre, Carlotta rend à Truffaut et à son personnage emblématique plus qu’un hommage. Parlons d’évidence, de même que c’était une évidence que Joséphine Baker puisse un jour entrer au Panthéon.

La saga Doinel, c’est donc quatre films et demi qui s’échelonnent sur vingt ans : Les 400 coups (1959) ; Antoine et Colette (1962, un des sketches du film L’amour à 20 ans) ; Baisers volés (1968) ; Domicile conjugal (1970) et L’amour en fuite (1979). Première fois qu’un cinéaste et un acteur donnent ainsi vie à un même personnage sur une aussi longue période, de l’enfance à 35 ans.

Tout commence en 1959 quand, pour son premier film qui va s’inspirer de son enfance, Les 400 coups, Truffaut rencontre un jeune acteur de 14 ans, gouailleur et sûr de lui — le casting a été filmé et l’on retrouve cette séquence incroyable dans les bonus du coffret. Jean-Pierre Léaud n’est pas un débutant, malgré son jeune âge. Fils de l’actrice Jacqueline Pierreux et du scénariste Pierre Léaud, il a déjà joué dans La Tour, prends garde de Georges Lampin. Le naturel du gamin gagne le sujet des 400 coups et le personnage d’Antoine Doinel, qui se dessine alors et qui se prolongera dans un court-métrage et trois autres films, devra autant à son auteur qu’à son interprète. Un mythe est né et l’on se souvient de l’aplomb du jeune Doinel quand il doit donner à son instituteur l’explication de son absence. La phrase qu’il lâche alors, accompagnée des mimiques du môme et de la réaction du maître, est une de celle que l’on n’oublie pas, bien après la vision du film. De même que l’on ne peut oublier, dans un Paris quotidien magnifié par le noir et blanc, les désarrois et la solitude de cet enfant turbulent livré à lui-même. Avec ce film et À bout de souffle de Godard, un courant nouveau revivifie le cinéma français. La Nouvelle Vague est née.

Elle invente un nouveau style, prend des libertés, fait des allusions personnelles, lance des clins d’œil. Ainsi, quand une femme sort d’un immeuble pour promener son chien et se fait draguer par un passant, il s’agit de Jeanne Moreau et Jean-Claude Brialy. Ainsi entend-on, dans la cour de récréation, le maître apostropher un élève : « Dites donc, Chabrol, vous voulez que je vous aide ? » Ainsi encore voit-on la famille Doinel aller au Gaumont Palace pour savourer Paris nous appartient de Jacques Rivette.

Le cinéma est d’ailleurs très présent dans toute la saga Doinel. Truffaut aime filmer les grandes façades des cinémas et leurs affiches — on voit ainsi celle des Cheyennes de John Ford dans Domicile conjugal — et c’est dans les salles obscures que son héros tente de séduire les filles. La cinéphilie apparaît aussi dans le choix des acteurs. Albert Rémy, qui interprète le père Doinel, a travaillé pour Jacques Becker, Jean Renoir et Jean Grémillon, cinéastes adulés par la Nouvelle Vague. Et Georges Flamant, qui joue le père d’un copain d’Antoine, il était tout simplement dans La chienne de Renoir, en 1931, et dans L’Étrange Monsieur Victor de Grémillon en 1938. Dans Baisers volés, deux gamins portent les masques de Laurel et Hardy. Dans Domicile conjugal, Doinel se retrouve père d’un enfant qu’il décide de baptiser Alphonse, contre l’avis de sa femme — rappelons qu’Alphonse est le prénom que portera Léaud dans La nuit américaine, trois ans après. Il téléphone aussitôt à un ami pour lui annoncer la nouvelle : il s’agit de Jean Eustache. Et, sur le quai du métro, il croise un voyageur qui a tout du Monsieur Hulot de Jacques Tati.

Truffaut sait aussi manier l’autodérision, lui qui a été critique de cinéma. À une enfant qui apprend le violon, on dit : « Si tu travailles mal et que tu fais plein de fausses notes, tu deviendras critique musical. »

Antoine Doinel n’est pas un rebelle. Il est juste à côté du système, ayant du mal à y être complètement intégré. Toujours habillé d’un costume et d’une cravate, il recherche constamment des femmes — dont il préfère séduire avant tout les parents — et de petits boulots : on le verra tour à tour employé chez Philips, gardien de nuit dans un hôtel, détective privé, réparateur de télévisions, fleuriste, manipulateur de maquettes dans une entreprise dirigée par un Américain, imprimeur, etc. De même, il courtise Colette (Marie-France Pisier), Christine Darbon (Claude Jade), Kyoko (Mademoiselle Hiroko), Liliane (Dani), Sabine Barnérias (Dorothée) et sort avec des prostituées. Signalons que l’une d’entre elles, dans Domicile conjugal, est interprétée par Marie Dedieu, qui était alors la compagne de Jean-Pierre Léaud. Elle devint une grande figure du féminisme et fut détenue en otage en Somalie en 2011, un drame dont elle ne réchappa pas.

Les aventures de Doinel mélangent la comédie, l’âpreté, la noirceur parfois, dans de savants dosages qui varient d’un film à l’autre. Avec ses scénaristes (Marcel Moussy pour le premier film, Claude de Givray et Bernard Revon pour les deux suivants, Marie-France Pisier, Suzanne Schiffman et Jean Aurel pour le dernier), Truffaut a bâti une sorte de monument dont on peut préférer l’une ou l’autre arche mais qui s’ancre fortement dans la mémoire collective. Car il y a des séquences entières, tirées d’un film ou d’un autre, qu’on ne peut oublier. Citons toutes celles où Jean-Pierre Léaud, dans Baisers volés, tente d’être un bon détective. Et, dans ce même film, la fabuleuse scène du café entre Doinel et la femme de son patron, jouée par la merveilleuse Delphine Seyrig. Il y a également ces phrases qu’on remarque. Baisers volés s’ouvre sur le passage de Doinel à l’armée. Un gradé est interprété par François Darbon, qui jouait dans Antoine et Colette le rôle du beau-père de Marie-France Pisier et qui donnera son nom au personnage joué par Claude Jade. Il explique aux jeunes recrues : « Les mines antichar, c’est comme les gonzesses, il faut tourner d’abord autour. Vous leur mettez pas la main au cul tout de suite, non ? »

Antoine Doinel ne se fait bien sûr pas à l’armée, d’où la réflexion du beau-père de Claude Jade, joué par Daniel Ceccaldi : « L’armée, c’est comme le théâtre, un délicieux anachronisme ! »

Un seul conseil : si vous n’avez jamais vu une aventure d’Antoine Doinel, courez vite les voir au cinéma et, en sortant, achetez le coffret qui se doit d’être dans toute bonne vidéothèque. Si vous en avez vu, sans doute à la télé et dans le désordre, raison de plus pour suivre chronologiquement les heurs et malheurs d’un jeune homme perdu dans son époque. Un must.

Jean-Charles Lemeunier

La saga Antoine Doinel de François Truffaut, sortie par Carlotta Films en coffret 4K Ultra HD et Blu-ray collector le 1er décembre 2021 et en salles le 8 décembre 2021.

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