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Signée par Steven Spielberg, la version 2021 de West Side Story est dédiée « à mon père ». Monsieur Spielberg senior était-il à ce point fan de la comédie musicale de Stephen Sondheim et Leonard Bernstein, avait-il à ce point été déçu par la version filmée de 1961 de Robert Wise pour que son fils décide, soixante ans après, d’en tourner un remake ?

West Side Story version Spielberg pose un problème identique à celui déjà généré par Gus Van Sant en 1998, quand le cinéaste s’était mis en tête de marcher sur les plates-bandes d’Alfred Hitchcock en refaisant Psycho. Pourquoi recréer une œuvre d’art sans y changer quoi que ce soit, sinon les interprètes ? Au moins, Marcel Duchamp ajoutait-il une moustache à la Joconde dans LHOOQ. Au moins, Baz Luhrmann transformait-il la tragédie de Shakespeare en opéra moderne avec son Roméo + Juliette, de même que Sondheim et Bernstein avaient fait de ce même Roméo et Juliette un spectacle sur l’amour impossible sur fond de racisme avec West Side Story.

Que dire alors de la version Spielberg ? Qu’elle est beaucoup plus ancrée dans le réel, dans les décors naturels de New York ? Certes, mais déjà dans le premier opus certaines chorégraphies de Jerome Robbins se déroulaient-elles elles aussi dans les rues. Non, l’avantage de la mise en scène de Spielberg réside sans doute dans l’énergie. Reprenant le matériau original, il le transcende et le modernise. Ainsi, la séquence du balcon est-elle chez Spielberg meilleure que chez Wise, utilisant sans doute des effets spéciaux.

Rappelons les faits : deux gangs se partagent les rues d’un quartier ouest de New York, là où s’apprêtent à être construits le Lincoln Center et le Metropolitan Opera. Spielberg insiste sur la future gentrification du lieu et sur la future augmentation des loyers qui poussera les familles les plus pauvres à partir. Donc, dans ce quartier en pleine évolution, les Jets, constitués de fils d’immigrés blancs, s’opposent aux Sharks, qui rassemblent tous les jeunes Porto-Ricains du quartier. Or, au cours d’un bal de lycée censé mettre les deux gangs à égalité, le Jet Tony remarque la Shark Maria et tombe immédiatement amoureux d’elle. Là où, avec les moyens de l’époque, Wise jouait sur les flous pour ne laisser que les deux amoureux visibles, Spielberg choisit de faire se tenir immobiles Tony et Maria quand tout le monde s’agite autour. L’effet est réussi comme le sera plus tard la rencontre des deux jeunes gens sur le balcon de Juliette/Maria.

Dans la version originale, son Roméo chante « Maria, I’ve just met a girl named Maria », grimpe les fameux escaliers extérieurs typiques des buildings new-yorkais et se retrouve face à face à Maria à roucouler. Chez Spielberg, Tony, beaucoup plus acrobatique, doit sauter, s’accrocher, pousser des grilles, tout en s’efforçant de séduire la jeune femme. La mise en scène de cette séquence est beaucoup plus moderne.

Tout cela n’est finalement qu’affaire de détails car il n’est pas difficile de paraître plus moderne qu’un film vieux de soixante ans. Spielberg n’apporte pas grand chose de nouveau à l’histoire. Il a déclaré dans la presse américaine avoir voulu insister sur le racisme qui oppose les deux communautés. Sauf que la question se posait déjà dans la première version.

Bon, Rita Moreno, l’une des interprètes de la version 1961, joue aussi dans la mouture de Spielberg et est même coproductrice. Et l’auteur du livret, Stephen Sondheim, a approuvé la nouvelle version avant de mourir, le 26 novembre 2021. Qu’on me permette, en tant que spectateur et amateur du travail de Robert Wise, de penser que, malgré la qualité et le soin apportés par Steven Spielberg à son remake, celui-ci n’amène pas grand chose de plus.

Les remakes ont une raison d’être commerciale : on a refait en parlant des films muets, avant de les tourner en couleurs quand ils étaient en noir et blanc. Comme si les personnalités qui participaient à ces perpétuelles refontes ne pensaient pas qu’un film puisse être une œuvre d’art. A-t-on refait les grands chefs-d’œuvre de la peinture à chaque nouveau mouvement pictural ? Non, mais, pour le cinéma, on l’accepte.

Pour qui ne connaît pas West Side Story 1961, West Side Story 2021 sera un bon film. Les autres se permettront de chantonner Les dames patronnesses de Jacques Brel : « Car comme disait le duc d’Elbeuf, c’est avec du vieux qu’on fait du neuf. »

Jean-Charles Lemeunier

West Side Story
Année : 2021
Origine : États-Unis
Réal. : Steven Spielberg
Scén. : Tony Kushner
Photo : Janusz Kaminski
Musique : Leonard Bernstein
Montage : Sarah Broshar, Michael Kahn
Durée : 156 min
Avec Ansel Elgort, Rachel Zegler, Ariana DeBose, David Alvarez, Rita Moreno, Brian D’Arcy James, Corey Stoll…

Sortie en salles le 8 décembre 2021.

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