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Depuis 2001 et son tonitruant Ghosts of Mars, John Carpenter s’est fait trop discret, ne revenant que pour deux épisodes remarquables de l’anthologie Masters of Horror avec Cigarette Burns (en 2005) et Pro-Life (en 2006) et ne retrouvant un plateau de cinéma qu’en 2011 pour l’inégal The Ward qui contenait encore suffisamment de savoir-faire pour laisser espérer un véritable retour du maître. Hélas, celui qui était considéré comme un véritable auteur en France n’aura plus l’occasion de toucher une caméra. Et il semble qu’il ait accepté de ne plus réaliser de films, accueillant son manque d’énergie, de combativité, dus à l’âge (en partie, et beaucoup de lassitude sûrement de devoir sempiternellement lutter avec les studios pour tenter d’imposer ses choix) comme il l’a récemment laissé entendre. Il s’est tourné vers la musique, son autre passion et surtout son autre talent, souvenez-vous des musiques entêtantes et parfois cultes qu’il a lui-même composé pour ses films, et dernièrement deux albums de compositions originales ont rappelé à quel point il est un artiste remarquable (Lost Themes I et II). Invité d’honneur du NIFFF, festival du film fantastique de Neuchâtel, une rétrospective de toute sa filmographie a été programmé avec en point d’orgue un concert du maître donné le mardi 5 juillet.

Un focus mérité pour ce cinéaste incomparable et dont la vision des films nous renvoie cruellement au vide laissé dans le genre horrifique qui ne propose actuellement plus rien d’aussi percutant (à de rares exceptions près) est l’occasion de revenir sur un de ses chefs-d’œuvre, The Thing.

Après les succès critiques et publics de Assaut, Halloween, The Fog et New-York 1997, de véritables cartons pour des œuvres indépendantes, Carpenter se voit offrir en 1981 un budget confortable (15 millions de dollars) par Universal Pictures pour réaliser une nouvelle adaptation du roman Who Goes There de John W. Campbell qui avait déjà donné lieu en 1951 à un film de Christian Nyby et Howard Hawks (La Chose d’un autre monde).
Hélas, ce sera un flop, le film rapportant un peu plus que sa mise. Non pas que le cinéaste aura cédé sous la pression mais aura plutôt été victime des circonstances. En effet, en 1982, son histoire de créature extra-terrestre informe et belliqueuse se fera balayer dans les esprits par l’humaniste E.T, faramineux succès populaire signé Steven Spielberg. C’est dommage car il y avait de la place pour faire cohabiter le conte de fée science-fictionnel et l’horreur paranoïaque.
Comme trop souvent avec les films de Carpenter n’ayant pas rencontré leur public au moment de leur sortie, The Thing sera largement réévalué pour finir par être considéré très largement, encore aujourd’hui, comme l’un des plus grands films de terreur jamais faits. Une œuvre parfaitement construite et dont les effets-spéciaux de maquillage et animatronique de Rob Bottin demeurent indépassables (Stan Winston est crédité dans les fiches techniques mais son intervention se limitant à une créature, il n’avait pas voulu à l’époque apparaître au générique pour laisser les honneurs au jeune maquilleur), il n’y a qu’à voir le résultat insipide de la préquelle de 2011 rempli de CGI (pour ceux qui s’en souviennent).

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The Thing est un des sommets de la carrière de Big John (son top, pour votre humble serviteur, étant Prince des ténèbres) et constitue le premier volet de ce que l’on nommera rétrospectivement la trilogie de l’Apocalypse (complétée par Prince des ténèbres et L’Antre de la folie). On retrouve l’essence du cinéma de Carpenter, soit un huis-clos permettant une étude de caractère soumis à pression constante et se transformant en film de siège (ici au principe inversé puisque la menace est doublement interne et l’objectif est de la contenir, l’empêcher de sortir pour éviter la contamination généralisée), le tout mis en scène par des mouvements de caméras sans fioritures et un sens du cadrage précis pour générer l’angoisse avec un minimum d’effets. En situant le lieu d’action à l’intérieur, comme pour Assaut et Halloween, Carpenter peut ainsi travailler sa composition des cadres en usant des couloirs et des sur-cadres à sa disposition pour créer des moments de peur latente où la menace, quelle que soit sa nature, rejetée hors-champ ou en arrière-plan, peut surgir ou se relever à chaque instant. C’est particulièrement remarquable dans The Thing où Carpenter, à l’image de l’entité extra-terrestre qui se dissimule aux yeux de tous, va initier des niveaux d’horreur sous des formes diverses. Si les séquences incroyables de transformations auront durablement marqué les mémoires, la scène du test sanguin, dans sa construction de la tension, est devenue un classique. Mais si le film fonctionne aussi bien, encore de nos jours, c’est parce que Carpenter parvient à instiller un doute permanent concernant les protagonistes et en particulier celui qui est censé être le référent héroïque, le pilote d’hélicoptère, R.J McReady (Kurt Russell). Avec un minimum d’effet, Carpenter va remettre en cause les certitudes acquises sur ce personnage et de fait, va rendre la vision du métrage très inconfortable car dès lors, le spectateur ne pourra même plus se fier complètement à celui considéré comme le garant de l’ordre au sein de ce chaos de chair et de sang provoqué par la chose. Du moins jusqu’au test sanguin qui rebattra les cartes une dernière fois.

Une séquence a priori anodine va ainsi profondément perturber l’appréhension des images qui nous seront données à voir. Tout commence par un lent travelling latéral de la gauche vers la droite filmant McReady assis dans un local en train de consigner sur une cassette audio les derniers évènements traumatisants et ses impressions. Un déplacement d’appareil simple et classique qui va pourtant créer un malaise progressif.

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En effet, ce plan au mouvement latéral renvoie à une scène vue plus tôt dans le film où cette fois Carpenter usait d’un travelling en profondeur, au rythme langoureux similaire, pour passer sa caméra par la porte de la salle de vie de la base endormie. Une coupe puis on se retrouvait dans le couloir menant au chenil, observant l’autre bout d’où apparaissait le chien secouru au début. Avant même de révéler que ce canidé est le réceptacle de la chose, le réalisateur instaure par sa mise en scène une ambiance pesante en faisant de l’animal une présence inquiétante hantant les couloirs. Le travelling est en vue subjective mais sans indice que ce point de vue soit celui du chien jusqu’au changement d’angle.

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Carpenter réitère donc son effet en faisant peser sur McReady un danger invisible, soit exactement ce qu’est la chose. Le mouvement constant de la caméra semble personnaliser un regard extérieur indéfini (comme dans la scène expliquée plus haut), celui du spectateur ou de la chose hors-champ, et lorsque la caméra stoppe pour cadrer McReady avec en arrière-plan la porte du local ouverte, cela renforce la potentielle menace pouvant émerger à tout moment de cet interstice ainsi créé.

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L’angoisse monte d’un cran lorsque Carpenter filme en gros plan les doigts du pilote s’affairer sur le magnétophone, rembobinant puis réécoutant ses propos. Durant ce laps de temps où le personnage disparaît de l’image, tout peut arriver et notamment son absorption, son remplacement.

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Puis on reprend le cours de la séquence avec un cadrage un peu plus serré comme pour insister que tout semble normal, que rien ne s’est passé. Mais dans le même temps, l’arrière-plan est moins défini, plus flou.

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Néanmoins, le danger plane toujours comme le fait ressentir Carpenter en cadrant désormais l’action depuis le couloir, montrant McReady de dos, totalement vulnérable.

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C’est à compter de cette séquence que le doute concernant McReady va s’accentuer, Carpenter enchaînant alors les ellipses dans la progression de l’intrigue dès qu’un personnage sort de la base ou se déplace vers un autre point. La fluidité est morcelée, signe intrinsèque que la contamination du parasite extra-terrestre semble influer sur les images elles-mêmes. L’angoisse et la dérilection des repères atteidront leur paroxysme lorsque McReady voudra se rendre, en compagnie de Nauls le cuistot, jusqu’à son logement allumé alors qu’il ne devrait pas l’être.

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John Carpenter use alors d’une ellipse implacable faisant monter instantanément la tension. Un plan large montre McReady et Nauls progresser difficilement dans la tempête vers le repaire éclairé puis on passe directement, en un clignement d’œil, à une image à l’échelle de plan identique mais qui a diamétralement changé puisqu’il n’y a aucun personnage dans le champ et la fenêtre est désormais dans la pénombre.

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Deux plans, deux temporalités différentes et une coupe qui induit la disparition inquiétante d’une portion de temps durant laquelle tout a pu basculer. Carpenter non seulement oriente notre regard mais se joue de la nécessité d’observer attentivement ce qui se trame dans l’image grâce à sa maîtrise du découpage.

La réapparition de McReady complètement frigorifié venant de l’extérieur n’en sera que plus déroutante et porteuse d’un insidieux sentiment de panique (d’autant que le gel lui donne l’aspect d’un être à moitié mort).

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Il est très difficile de donner forme à l’indicible cher à Lovecraft. Carpenter y parvient avec The Thing (et plus tard complété par Prince des ténèbres et L’Antre de la folie) en alternant avec les de Bottin et son talent de metteur en scène illustré en quelques plans et mouvements bien choisis.

Nicolas Zugasti

THE THING
Réalisateur : John Carpenter
Scénario : Bill Lancaster d’après la nouvelle Who Goes There? de John W. Campbell
Photographie: Dean Cundey
Directeur artistique : John Lloyd
Maquillages / effets spéciaux : Rob Bottin, Stan Winston, Al Whitlock…
Bande originale : Ennio Morricone
Origine : USA
Durée : 1h48
Sortie française : 03 novembre 1982

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