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Nous étions à New York, en réalité à une vingtaine de kilomètres de là, à Yonkers exactement, au Sarah Lawrence College. Là, en 1963, un jeune étudiant en cinéma prénommé Brian prépare son premier long métrage avec l’aide de son prof, Wilford Leach, et d’une autre élève, Cynthia Munroe. Un film que les riches parents de cette dernière vont pouvoir produire. Pour son casting, Brian embauche un apprenti acteur du nom de Robert. Allez, je vous sens trépigner : pour The Wedding Party, finalement sorti en 1969, la rencontre au sommet concerne De Palma et De Niro et dans ce doublement premier film, les deux De vont tellement s’entendre qu’ils remettront le couvert pour Greetings (1968), Hi, Mom ! (1970) et, quelques années plus tard, The Untouchables (1987, Les incorruptibles).

Le mythique The Wedding Party est désormais visible chez nous grâce au digipack que Bach Films consacre aux débuts de Brian De Palma. On y retrouve également d’autres films non moins mythiques tels que Murder A La Mod (1968) et Dyonisus in ’69 (1970), ainsi que les moyens-métrages Woton’s Wake (1962, film expérimental foutraque déjà interprété par William Finley, acteur fétiche des débuts de De Palma) et The Responsive Eye (1966), documentaire sur une expo du MoMa avec, entre autres, David Hockney.

 

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The Wedding Party raconte l’arrivée sur la petite île de Shelter Island d’un futur marié (Charles Pfugler) et de ses deux témoins (De Niro, curieusement mal orthographié De Nero au générique, et Finley). Ce film de fin d’études qui veut tout à la fois raconter les préparatifs du mariage, les doutes et les peurs du futur époux tout en nous présentant une foultitude de personnages — la famille et les ami(e)s de la mariée — emprunte à plusieurs genres différents. Il y a bien sûr du burlesque dès les premières minutes, un burlesque venant en droite ligne des fameux slapsticks muets américains à la Mack Sennett. Ainsi, l’arrivée des trois amis à Shelter Island et les problèmes pour caser tout ce petit monde dans la voiture venue les chercher : car, plutôt que d’envoyer son seul chauffeur, la mère de la mariée est là avec son mari et, bien entendu, le chauffeur, ce qui fait six personnes plus des bagages que l’on perd les uns et les autres en cours de route, le tout filmé en accéléré. Autre séquence renvoyant directement au comique de l’âge d’or du muet, lorsque Charlie, le promis, s’enfuit de la maison et se retrouve dans la nature, recherché activement par ses deux témoins. On retrouve du Buster Keaton dans l’allure de Charlie et, là encore, les accélérés.

 

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À côté de cela, De Palma s’essaie à tout : des séquences où l’on parle de sujets brûlants, concernant le sexe ou la politique ; d’autres étonnantes comme celle où Charlie se retrouve en présence du père de la mariée en train de jouer au golf dans sa somptueuse demeure. Celui-ci lui fait une telle description du mariage qu’on comprend que le jeune homme ait envie de fuir ce cérémonial hautement traditionnel et si bien vu aux États-Unis.

Robert De Niro incarne donc le copain joufflu du marié. Si ce n’est qu’on s’intéresse à lui parce qu’il est le futur immense acteur que l’on sait, il ne se fait pas particulièrement remarquer dans The Wedding Party. On peut toutefois le créditer déjà de certaines mimiques appelées à devenir célèbres. À ses côtés, William Finley tire davantage son épingle du jeu. Ce grand dadais à l’allure classique apparaît complètement déjanté et l’acteur a offert à De Palma quelques beaux specimens de personnages passablement foutraques. Tout le monde a gardé en mémoire le fameux Phantom of the Paradise que réalise De Palma en 1974, dans lequel Finley incarne Winslow Leach, le compositeur dont le nom est un hommage au prof du Sarah Lawrence College et dont le visage, dans le film, va passer à travers la presseuse de vinyles. Ce qui lui donne une belle gueule de 33 tours et le transforme, bien sûr, en un fantôme de l’opéra très rock. Dans The Wedding Party, Finley s’échauffe vite mais pas autant que dans Dionysus in ’69 ou dans Murder A La Mod

 

Murder A La Mod William Finley

 

Il cabotine d’ailleurs pas mal dans le second, une œuvre très arty qui évoque tout à la fois la réalisation d’un film et son aspect voyeuriste. Avec, déjà, une séquence de douche et le gros plan de sang qui s’écoule à travers la bonde d’un lavabo. C’est une évidence, De Palma se cherche, emprunte des voies très diverses qu’il ne mène pas forcément toutes jusqu’au bout, dont le burlesque n’est pas la moindre. Le cinéaste prend en tout cas plaisir à jouer avec son spectateur, quitte à l’irriter parfois. Il répète les mêmes séquences, sans doute parce qu’il a vu le Rashomon de Kurosawa et qu’il veut en tirer partie — le père Brian reprendra d’ailleurs dans Snake Eyes l’idée de la même scène vue différemment suivant qui la raconte, qui est la principale originalité du film de Kurosawa. 

 

Murder A La Mod Andra Akers

 

Dans Murder A La Mod, beaucoup de caractéristiques qui s’épanouiront plus tard dans sa filmographie s’immiscent dans un récit qu’il n’a pas voulu classique. Outre les références aux grands maîtres, Hitchcock et Kurosawa, on pourrait également citer son questionnement sur la manière de filmer la nudité. Incarné par Jared Martin, un acteur dont, paraît-il, De Palma s’est inspiré du mariage pour The Wedding Party  — dans ces noces on ne peut plus réelles, Brian était le garçon d’honneur de Jared avec… William Finley —, le héros de Murder est un cinéaste qui doit filmer des stripteases. Les filles tantôt refusent, tantôt s’exécutent en se cachant plus ou moins. D’où la scène de la douche que prend Andra Akers, qui pourrait être pour De Palma l’occasion d’enfin avoir une fille nue à l’écran mais que l’on découvrira à travers une vitre embuée. Bref, ce ne sera qu’une partie du corps brièvement aperçue que le futur auteur de Body Double ou de Femme Fatale pourra filmer. Dernière œuvre en germe dans Murder A La Mod : Blow Out, puisqu’il s’agit ici de filmer l’horrible quand John Travolta, ingénieur du son dans le titre cité, devait l’enregistrer. Enfin, reconnaissons à De Palma une grande intelligence dans le choix de ses décors, comme ici avec le cimetière.

 

Dionysus William Finley

 

Mais restons un moment sur William Finley. Nous l’avons donc découvert en témoin dans The Wedding Party, un rôle qu’il a réellement tenu dans la vie, et en une sorte d’accessoiriste passablement flingué du cerveau dans Murder. Il est encore plus étonnant dans Dionysus. Ce film est la captation d’un spectacle de Richard Schechner et son Performance Group, inspiré des Bacchantes d’Euripide. Nous sommes aux débuts du théâtre d’avant-garde, dans lequel les comédiens n’hésitent pas à se déshabiller. De Palma décide de scinder l’écran en deux et, tandis qu’une caméra reste au plus près du jeu des acteurs, l’autre s’attache aux réactions des spectateurs, installés sur des tréteaux tout autour d’une scène improvisée dans un ancien garage de SoHo, à New York. Euripide donne le sujet de la pièce, celui du dieu Dionysos, que les Anglo-Saxons latinisent en Dionysus, et de ses Bacchantes combattus par Penthée, lequel refuse d’apporter tout crédit au culte dionysaque. Mais Brecht n’est pas loin non plus et la distanciation est de mise : Finley est tout à la fois Dyonisos et William Finley, l’acteur qui l’interprète et qui revendique haut et fort n’être qu’un interprète. Ainsi, lorsque Dionysos soumet à sa volonté Penthée, c’est au nom de William Finley qu’il le fait et c’est William Shepherd, l’acteur qui joue le roi de Thèbes, qui doit s’exécuter.

 

Dionysus in 69

Mais ce que capte avant tout De Palma, c’est une époque avec ses tentatives de retour aux sources ancestrales, ce besoin occidental d’atteindre à la transe tribale. Les acteurs commencent donc à s’agiter et à se déshabiller, suivis par les spectateurs qui, eux aussi, se lancent à poil dans une chorégraphie improvisée. L’orgie n’est pas loin, comédiens et public s’embrassent et se caressent mais il ne faudrait pas croire que tout cela échappe au final à la mise en scène. Les comédiens se remettent à leur texte, les spectateurs, quelque peu désemparés, se rhabillent et regagnent leurs tréteaux, et le spectacle continue, faisant de Dionysus in ’69 un formidable document sur un groupe de théâtre expérimental et sur une époque soixante-huitarde aujourd’hui révolue.

Jean-Charles Lemeunier

« The Wedding Party » de Brian De Palma, digipack collector 5 films  sorti chez Bach Films le 2 mai 2016.

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