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Genealogies dun crime

Un bonheur n’arrive jamais seul. En l’occurrence, on pourra le multiplier par trois puisque l’éditeur Blaq Out propose en versions restaurées DVD et Blu-ray trois films de Raoul Ruiz. Un cinéaste suffisamment rare pour qu’on s’en réjouisse.

Qu’il adapte Proust avec Le temps retrouvé ou filme un scénario de Bonitzer (Trois vies et une seule mort, Généalogies d’un crime), il y a toujours chez Raoul Ruiz une balance équitable entre la malice et la culture. Et le psychanalyste joué par Andrzej Seweryn dans Généalogies d’un crime en est un parfait exemple : cultivé jusqu’à la caricature, chaque situation le renvoyant à Empédocle ou Flaubert ou aux Frères Karamazov, il éclaire malgré tout d’une dimension non négligeable lesdites situations par sa science. Le spectateur peut alors suivre ou faire semblant. Dans Le temps retrouvé, le narrateur finalement ne fait-il pas de même, laissant croire à ses interlocuteurs qu’il est au courant de tous les potins qu’ils lui transmettent ?

On ne peut le nier, Ruiz s’amuse toujours en filmant et si l’on parle de jeu en ce qui concerne les acteurs, celui qui consiste à les faire se mouvoir devant une caméra est savoureux pour notre cinéaste. Combien il les aime, ses acteurs, et combien ils le lui rendent. Restons un moment sur Généalogies d’un crime : Michel Piccoli y compose un personnage haut en couleurs, irascible, lunaire, impétueux et ses épaules emplies de bouts de peaux mortes qu’il ne cesse d’épousseter ne renvoient-elles pas à son immense carrière, elle aussi couverte de pellicules non négligeables ?

Trois vies-Mastroianni

Dans ces trois films, les castings sont impeccables : Chiara et Marcello Mastroianni, Melvil Poupaud, Anna Galiena, Marisa Paredes, Arielle Dombasle, Feodor Atkine, Guillaume de Tonquédec, Lou Castel, Roland Topor et Monique Mélinand dans Trois vies et une seule mort (1995) ; Catherine Deneuve, Melvil Poupaud, Michel Piccoli, Andrzej Seweryn, Bernadette Lafont, Monique Mélinand, Hubert Saint-Macary, Mathieu Amalric, Patrick Modiano et Pascal Bonitzer dans Généalogies d’un crime (1997) ; Catherine Deneuve, Emmanuelle Béart, Vincent Pérez, John Malkovich, Pascal Greggory, Marie-France Pisier, Chiara Mastroianni, Arielle Dombasle, Édith Scob, Elsa Zylberstein, Christian Vadim, Dominique Labourier, Melvil Poupaud, Philippe Morier-Genoud, Mathilde Seigner, Hélène Surgère, Jean-François Balmer, Monique Mélinand, Alain Robbe-Grillet et Ingrid Caven dans Le temps retrouvé (1999). Et la manière de filmer l’est tout autant. Mobile, la caméra de Ruiz saisit le décor et semble l’animer. Ne dirait-on pas que l’oiseau empaillé sur un bureau se met à remuer dans Généalogies d’un crime ? Et ces éléments qui, dans Le temps retrouvé, bougent tout autant que la caméra, donnant tout leur dynamisme à la séquence, qu’elle soit un numéro musical ou un panoramique dans une pièce fermée ?

Raoul Ruiz compose ses plans comme un peintre : il dispose des miroirs de telle sorte que l’on se demande comment sa caméra ne s’y reflète pas. Ou vêt Marisa Paredes d’une robe aux même motifs que la tapisserie devant laquelle elle est filmée, comme un hommage à Jacques Demy. Ou pose un serpent sur une étagère au moment même où un adultère se commet. Il s’arrange aussi toujours pour qu’un élément du décor soudain résonne d’une manière particulière ou renvoie à quelque chose qui n’est pas forcément dans le scénario. Dans Trois vies et une seule mort, il place dans l’axe un livre pour lequel il faudra se tordre le cou pour réussir à lire le titre. Ainsi pour déchiffrer Le vieux qui lisait des romans d’amour, du Chilien Luis Sepulveda. Pour Le don de l’aigle de Carlos Castaneda, pas de souci, Mastroianni ne cesse de mentionner plusieurs fois qu’il n’est pas d’accord avec l’auteur, lui qui se déclare enseignant en « anthropologie négative ». Laquelle, apprend-on — mais cela n’est pas précisé dans le film — a partie liée avec l’humour et le silence. Dans le même film, Anna Galiena ne s’étonne-t-elle pas qu’une langue puisse être un obstacle à une culture ? De tous ces personnages qui parlent avec un accent (Mastroianni, Paredes, Galiena, Atkine), Marcello est celui qui, de très bavard au début du film, va devenir le plus silencieux. Lorsqu’il est majordome, il n’ouvrira quasiment plus la bouche. Comme on le voit, chaque détail est une ouverture, une brèche dans laquelle on choisit ou pas de s’engouffrer. Comme si le cinéaste, de la même manière qu’un écrivain, ouvrait des parenthèses dans son récit.

Le temps retouve

Pour qui ne connaît pas Proust, Le temps retrouvé pourrait être une excellente entrée en matière. Quel pari fou que de vouloir porter à l’écran cet ultime chapitre — le texte paraît en 1927, soit cinq ans après la mort de son auteur — d’une œuvre qui comprend sept tomes. Une œuvre riche de quelque deux cents personnages qu’il va falloir peu ou prou évoquer dans le film. Tout cela paraîtrait rébarbatif  si l’on n’était pris sous le charme de cette histoire à tiroirs dont le scénariste, Gilles Taurand, avoue dans un bonus le mal qu’il a eu à tirer de cette masse une logique qui tienne en moins de deux heures.

Trois vies et une seule mort

Curieusement, la vision de ces trois films de Raoul Ruiz, Trois vies et une seule mort, Généalogies d’un crime et Le temps retrouvé, font penser à une image qui n’a rien à voir avec eux. Jean-Paul Belmondo est dans son bain et lit quelques pages d’Élie Faure. Il cite l’historien de l’art qui parle de Velasquez : « Il errait autour des objets avec l’air et le crépuscule, il surprenait dans l’ombre et la transparence des fonds les palpitations colorées dont il faisait le centre invisible de sa symphonie silencieuse. Il ne saisissait plus dans le monde que les échanges mystérieux qui font pénétrer les uns dans les autres les formes et les tons, par un progrès secret et continu dont aucun heurt, aucun sursaut ne dénonce ou n’interrompt la marche. L’espace règne. C’est comme une onde aérienne qui glisse sur les surfaces, s’imprègne de leurs émanations visibles pour les définir et les modeler, et emporter partout ailleurs comme un parfum, comme un écho d’elles qu’elle disperse sur toute l’étendue environnante en poussière impondérable. »
Nous sommes dans Pierrot le fou, bien sûr, et la voix si reconnaissable de Bébel évoquant le peintre espagnol pourrait tout aussi bien s’appliquer au cinéaste chilien. Lui aussi saisit entre ses personnages ces « échanges mystérieux » développés par Élie Faure.

Genealogies-Piccoli-Deneuve

Que se passe-t-il dans ces trois films ? Dans Généalogies d’un crime, Catherine Deneuve incarne une juge et la victime lorsque la vie de cette dernière est racontée. Marcello Mastroianni, dans Trois vies et une seule mort, est tout à la fois plusieurs personnages et le même homme, bel hommage rendu à un acteur. Quant à Proust dans Le temps retrouvé, il faut quatre acteurs pour l’incarner à différents âges de sa vie. Dans le premier cas, plutôt que parler de personnalités multiples, comme les endosserait un psychotique, ne pourrait-on voir dans ces vies multiples un écho aux différentes carrières de Raoul Ruiz : cinéaste chilien quand son prénom s’écrit encore Raùl, puis cinéaste français, mettant en scène des films de cinéma et des films de télévision, mais aussi des pièces de théâtre et de l’opéra ? Un hommage à sa diversité et à son intégrité ? En tout cas, de belles retrouvailles avec lui, assurément !

Jean-Charles Lemeunier

Trois vies et une seule mort, Généalogies d’un crime et Le temps retrouvé, trois films de Raoul Ruiz en versions restaurées DVD et Blu-ray chez Blaq Out depuis le 28 juin 2016.

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