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Un mot d’abord en ce qui concerne le titre original du western d’André De Toth Femme de feu (1947), que Sidonis Calysta sort en DVD/Blu-ray, assorti d’un livret de Jean-François Giré. Si Ramrod peut se traduire par contremaître — ce qu’est Joel McCrea dans le film —, il signifie également tyran ou désigne une personne stricte. Ce qu’est, c’est une évidence, l’héroïne du film. Elle est incarnée par Veronica Lake, qui était alors l’épouse de De Toth — elle l’est restée de 1944 à 1952 —, et la mère de ses deux enfants. Repérée en 1941 dans Les Voyages de Sullivan de Preston Sturges, aux côtés de Joel McCrea, on la connaît surtout pour ses films noirs (Tueur à gages, La Clé de verre, Le Dahlia noir) et ses comédies (Ma femme est une sorcière). Ramrod, où elle retrouve donc McCrea, est son premier et unique western.

Dans Bon pied, bon œil, le livre que Philippe Garnier a consacré à De Toth, le cinéaste explique : « C’est à John Ford que je dois mon premier western. C’est Ford qui devait faire Ramrod pour Charlie Einfield et David Loew, les patrons d’Enterprise Studios. La distribution était déjà faite, le script plus ou moins écrit mais Ford était pris à la Fox avec My Darling Clementine (La Poursuite infernale). Alors, il leur a suggéré de me laisser tourner Ramrod. » Un peu plus loin, Garnier ajoute que « De Toth entendait bien faire un western à sa manière, c’est à dire différent et réaliste ».

Veronica Lake

Différent, c’est le moins qu’on puisse dire. Le film débute comme si l’action avait déjà commencé depuis belle lurette. Le spectateur se retrouve directement plongé dans des conversations où l’on cite plein de noms, sans qu’il comprenne exactement qui est qui. On entend parler de Walt, de Frank Ivey, de Connie et il va falloir plusieurs discussions avant que l’on sache exactement de quoi il s’agit. Connie (Veronica Lake), la fille de Ben Dickason (Charles Ruggles), vit avec Walt Shipley (Ian MacDonald). Lequel veut se lancer dans l’élevage de moutons, ce qui déplaît fortement à Frank Ivey (Preston Foster) et à Ben Dickason. Sans compter que Ivey convoite Connie et veut l’épouser, ce qu’elle refuse de faire.

Joel McCrea

Au milieu des deux clans, Dave Nash (Joel McCrea) est le contremaître de Walt Shipley. Il est surtout considéré comme un ivrogne par toute la ville. Il est veuf et s’est mis à boire après la mort de son fils de 6 ans dans un incendie. Assez nonchalant, il ressemble à un arbitre qui compte les points. Comme dans cette conversation entre Walt et Connie à propos d’Ivey. Le premier assure qu’Ivey n’est pas Dieu et sa femme lui rétorque que si. Dave conclut : « Je voudrais bien savoir qui a raison. » Le genre de mec qui ne se mouille pas.

Toujours dans le bouquin de Philippe Garnier, De Toth avoue : « McCrea, je l’appelais Velvet Balls (couilles de velours), parce qu’il semblait presque soulagé de ne pas avoir à jouer les machos à tous crins. Un grand monsieur. Tellement sûr de lui et de son identité qu’il n’avait pas peur de se montrer sous une lumière moins flatteuse que d’habitude. »

Donald Crisp, Lloyd Bridges et Joel McCrea

Autant dire que, pour une fois, un cinéaste ne prend pas le spectateur pour un imbécile et ne se croit pas obligé de tout lui expliquer pour qu’il puisse suivre l’histoire. Les deux clans, dirigés d’un côté par Connie et de l’autre par Ivey, utilisent les mêmes moyens, peu conformes aux lois en vigueur. Une loi représentée par un vieux shérif (incarné par Donald Crisp) un peu dépassé.

Si le scénario sur l’éternel combat entre un éleveur et le méchant patron d’une ville n’est pas des plus originaux et souffre d’un finale très classique, le traitement par De Toth sort davantage des sentiers battus. D’abord en mettant au centre une femme, qui plus est dure et intransigeante — le genre de rôle qui allait si bien à Barbara Stanwyck. D’ailleurs, aux États-Unis, l’accroche du film n’était-elle pas : « They called it God’s Country… Until the Devil put a woman there ! » (on l’appelait le pays de Dieu jusqu’à ce que le Diable y mette une femme !) Puis, en donnant à plusieurs séquences une véritable tension, telle cette poursuite dans le décor grandiose des montagnes de l’Utah. Il n’hésite pas non plus à, parfois, ne pas filmer l’action mais la faire raconter par d’autres. Ou à faire pencher certaines scènes entre le film noir et la comédie. Ainsi, lorsque les méchants débarquent chez une jeune femme (Arleen Whelan) à la recherche de McCrea, où le suspense fait soudain place au sourire quand on comprend le subterfuge.

Veronica Lake et Preston Foster

Grâce à ce premier essai, qui remboursa les frais engagés par Enterprise Productions et obtint d’assez bonnes critiques (« Une variation agréable du western classique » selon le New York Times mené, continuait le critique, par une « beautiful but flinty blond dame », c’est-à-dire une dame blonde jolie mais dure), André De Toth put poursuivre sa carrière dans les westerns, en tournant plus d’une dizaine dont au moins deux chefs-d’œuvre absolus : The Indian Fighter (1955, La Rivière de nos amours) et Day of the Outlaw (1959, La Chevauchée des bannis).

Jean-Charles Lemeunier

Femme de feu
Année : 1947
Origine : États-Unis
Titre original : Ramrod
Réal. : André De Toth
Scén. : Jack Moffitt, C. Graham Baker, Cecile Kramer d’après Luke Short
Photo : Russell Harlan
Musique : Adolph Deutsch
Montage : Sherman A. Rose
Durée : 95 min
Avec Joel McCrea, Veronica Lake, Don DeFore, Donald Crisp, Preston Foster, Arleen Whelan, Charles Ruggles, Lloyd Bridges, Nestor Paiva…

Film sorti en DVD/Blu-ray + livret de Jean-François Giré par Sidonis Calysta le 12 mars 2026.

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