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Le joyeux fantome jaquette

C’est une histoire de Totò. Avec un accent sur le deuxième O. L’an prochain, il y aura cinquante ans qu’Antonio Clemente, dit Totò, a disparu. Reconnu par son vrai père en 1920, il se fait adopter par un aristocrate en 1933 et pourra désormais porter le nom à rallonge d’Antonio Griffo Focas Flavio Angelo Ducas Comneno Porfirogenito Gagliardi de Curtis di Bisanzio. Et d’y ajouter quelques titres de noblesse dont celui de prince est du meilleur effet. Si ce grand comique italien est à peu près oublié chez nous — il survit dans quelques mémoires encore grâce au Pigeon de Monicelli, où il incarne le vieux professeur auprès de qui les apprentis voleurs viennent prendre conseil, et surtout grâce à un film et deux sketches de Pasolini où, en compagnie de Ninetto Davoli, il est tout simplement sublime —, il n’en est pas de même en Italie et surtout à Naples, sa ville natale, où certaines boutiques disposent encore sa photo dans leurs vitrines pour attirer les regards.

 

Toto

Pourquoi parler de Totò aujourd’hui ? Parce que Bach Films sort L’allegro fantasma (1941, Le joyeux fantôme) d’Amleto Palermi, une rareté qui est le quatrième film interprété par le comédien. Et on ne peut qu’espérer voir refaire surface les deux précédents, Animali pazzi (1937 de Carlo Ludovico Bragaglia, dans lequel on découvre une clinique d’animaux fous) et San Giovanni decollato (1940, Totò apôtre et martyr, où saint Jean-Baptiste, avec ou sans tête — decollato signifiant décapité —, va rendre muette, à la fin du film, la femme un peu trop bavarde de Totò qui n’a cessé de vitupérer pendant toute l’histoire).

L’allegro fantasma débute sur l’entrée du fantôme familial dans sa propre demeure. Ses deux sœurs, qui voient la porte s’ouvrir toute seule, une chaise bousculée par personne, un tableau bouger, savent que le fantôme a réintégré son tableau. Or, il est question au moment où nous entrons dans le récit, du testament du fantôme, disputé essentiellement entre un frère et un cousin à qui le notaire annonce l’existence de jumeaux. Ils sont le fruit d’amours illicites entre le légateur et une écuyère de cirque et, justement, le notaire a mis la main sur l’un d’entre eux : Totò ! Inutile d’entrer dans le détail des péripéties, elles sont trop nombreuses. Le seul intérêt de ce gentil film est de suivre Totò. Il grimace, se contorsionne, chante et danse et nous donne à voir son fameux balancement de la tête entre les épaules, chorégraphie étonnante que pourraient lui envier grand nombre de hip-hopeurs. La chanson s’intitule Margherita et Totò lui-même l’a écrite. Cette Marguerite qui s’en va sans lui dire adieu, le fantaisiste finit par l’implorer : « Par charité, ne te retourne pas (…) Le printemps, s’il te voit, tourne les talons et puis s’en va… » Et ainsi de suite.

 

Le joyeux fantome Toto Trio

Soyons juste : Totò n’est pas seul dans cette histoire abracadabrante. Citons encore trois petites cousines qui poussent la chansonnette à la moindre occasion (le trio Primavera), leur père (Luigi Pavese), un cousin chasseur de fauves digne de Tartarin (Augusto Di Giovanni), deux gentilles tantes (Amelia Chellini et Dina Perbellini) qui ressemblent, en moins dangereuses, à celles d’Arsenic et vieilles dentelles, un impresario au nom improbable — suivez mon regard — de Maurizio Devalier (Franco Coop). On reconnaît aussi, dans les troisièmes rôles, Paolo Stoppa et Elli Parvo. Le premier est le futur interprète de Visconti, Rossellini, De Sica, Leone et consorts. On se souvient de la seconde dans le Desiderio (La proie du désir) de 1946, que cosignent Roberto Rossellini, Giuseppe De Santis et Marcello Pagliero, une des récentes autres découvertes de Bach Films. La jolie Elli y était très sexy et pas mal déshabillée.

 

Le joyeux fantome facteur

Le joyeux fantôme est bourré de jeux de mots et, ce qui est plus étonnant, d’allusions un peu moqueuses concernant le régime mussolinien. Dans une séquence, le majordome (Claudio Ermelli, qui ressemble à Jean-François Derec) est habillé en facteur. Quand on lui en demande la raison, il explique que c’est la fête nationale et qu’à cette occasion, chacun se doit de porter un uniforme. Lui, le pauvre, n’a été que facteur. Ce qui est certain est que Palermi mène cette joyeuse sarabande à un rythme de plus en plus frénétique. Les jumeaux se triplent, un lion apparaît, tout le monde crie et s’agite et, comme le remarque fort à propos dans le bonus Jean A. Gili, spécialiste du cinéma italien, nous sommes en présence d’un film « dont l’amortissement n’est possible que dans la salle ».

 

la comtesse de parme jaquette

Beaucoup plus sage est Contessa di Parma (1937, La comtesse de Parme) d’Alessandro Blasetti. Avec cette deuxième rareté italienne de l’éditeur ce mois-ci, nous nous retrouvons plongés dans ces comédies matrimoniales tellement en vogue à cette époque. Sur un modèle américain illustré entre autres par Gregory La Cava et Howard Hawks, le style a été adapté dans les pays que la guerre éloignait des films yankees. En France, le créneau est récupéré par des cinéastes tels que Henri Decoin (avec une série de films interprétés par Danielle Darrieux), Léo Joannon (Caprices avec encore Darrieux), Georges Lacombe (Florence est folle avec Annie Ducaux) ou Raymond Bernard (J’étais une aventurière avec Edwige Feuillère). Côté transalpin, parallèlement à Mario Camerini, Blasetti donne ici un bon exemple de ce que peut être une adaptation italienne du genre. Dans tous ces films, qu’ils soient américains ou français, le héros est toujours flanqué d’un ami qui encaisse pour lui, souvent grassouillet, toujours gentil et toujours prêt à remplacer son copain dans les situations embarrassantes. Dans La comtesse de Parme, ce bon gros existe aussi et a les traits d’Ugo Ceseri.

 

La contessa di Parma, ITA, 1938, Antonio Centa (2), Elisa Cegani (1),

Basée sur le mensonge, la rencontre d’une jeune femme et d’un jeune homme (Elisa Cegani et Antonio Centa) va se montrer riche en rebondissements. Nous sommes dans le marivaudage mais un marivaudage social. La jeune femme se fait passer pour riche alors qu’elle ne l’est pas. Le garçon est encore moins argenté, pourtant il est footballeur vedette… autre époque ! Se greffent sur l’histoire une série de personnages intéressants et/ou amusants. Parmi eux, deux nobles désargentés dont l’un est incarné par Osvaldo Valenti, acteur vedette du temps du fascisme qui finira fusillé par des partisans avec sa femme, l’actrice Luisa Ferida. Leur destinée a été filmée en 2008 par Marco Tullio Giordana (Sanguepazzo, Une histoire italienne), avec Monica Bellucci dans le rôle de la Ferida et Luca Zingaretti dans celui de Valenti.

La comtesse de Parme, dont le titre joue sur un quiproquo entre le nom donné à une tenue et un titre nobiliaire, se déroule dans le milieu de la haute couture. Le patron de la maison (Umberto Melnati) ne cesse de parler français, son seul modèle étant la classe parisienne et surtout pas celle en provenance de Milan. L’action est située à Turin et Blasetti en profite d’ailleurs, ce qui est remarquable à une époque où la plupart des films sont tournés en studio, pour poser assez souvent sa caméra en extérieurs. À chaque nouvelle bagarre, chaque nouvelle rupture des deux amoureux, on se dit qu’il suffirait de dire enfin la vérité mais, bien entendu, les personnages s’y refusent pour entraîner le spectateur vers d’autres malentendus, d’autres émois. Comme dans les comédies classiques, un deus ex machina finira par faire rentrer les choses dans l’ordre. On le sait mais tout l’art de Blasetti consiste à repousser le plus possible ce moment, pour le plus grand plaisir de ceux qui l’attendent.

Jean-Charles Lemeunier

Le joyeux fantôme et La comtesse de Parme, deux films édités en DVD par Bach Films depuis le 2 mai 2016.

 
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