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Quel dommage que The Big Short ait été balancé en fin d’année 2015 entre deux indigestions de Star Wars et de dinde. Plus qu’une remarquable démonstration questionnant les mécanismes qui ont engendré la crise des subprimes de 2007 (ces créances pourries que tout le monde cherchait à se refiler), le film d’Adam McKay est un véritable film d’horreur où en guise de jeune fille s’enfonçant dans la pénombre alors que tout lui intime de fuir, des traders inconscients de la réaction en chaîne qu’ils alimentent alors que la bulle immobilière se craquelle de toutes parts. Une stupidité effarante qui n’a d’égale que l’ignorance et la malhonnêteté qui animent la plupart.
Voir McKay s’attaquer à un tel sujet si sérieux peut paraître pour le moins étonnant voire antinomique lu iqui jusqu’à présent livre les plus beaux fleurons de la comédie régressive américaine avec les deux volets d’Anchorman, Ricky Bobby, roi du circuit (Talladega Nights), Very Bad Cops (The Other Guys) et Frangins malgré eux (Step Brothers). Cependant, les héros incarnés par ce génie du rire de Will Ferrell, par la bêtise crasse qui les caractérise, ne sont pas si étrangers au monde dépeint dans The Big Short. Seulement, le présentateur vedette, le champion de Nascar ou le gamin de quarante piges et leurs comparses parvenaient à évoluer, et même s’élever. De la marge, ils s’intégraient au système mais tout en conservant leur grain de folie, leur spécificité, ce qui les rend si attachants. A travers eux, McKay illustrait un modèle de la gagne foncièrement cynique et dont il se moquait grâce aux parcours de ces pieds-nickelés. Avec The Big Short, il procède ainsi de la même manière en élaborant ses attaques depuis la périphérie pour atteindre l’épicentre. Le docteur Michael Burry (Christian Bale), Mark Baum (Steve Carell), Ben Rickert (Brad Pitt) et ses deux disciples Charlie Geller (John Magaro), Jamie Shipley (Finn Witrock) peuvent être considéré en marge du système, il y sont rattachés mais n’en sont pas des figures dominantes (un brillant autiste, un désabusé, un retiré des affaires et deux newbies). Ils représentent des points de vue différents sur cette économie de marché mais surtout en éprouvent les aberrations.
Dans Very Bad Cops, McKay inceptionnait l’idée que le grand banditisme avait muté et œuvrait désormais au sein des places boursières puisque le very bad guy qu’affrontaient Allen Gamble (Ferrell) et son co-équipier Terry Hoitz (Mark Wahlberg) était un malfrat en col blanc.
The Big Short fonctionne ainsi autant comme une remarquable démonstration qu’une prise de conscience douloureuse.

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Il aura fallu plusieurs années à McKay pour parvenir à l’adaptation du livre de Michael Lewis, The Big Short : Inside The Doomsday Machine. Mais sa motivation pour un sujet qui lui tient à cœur a payé. Le résultat final est brillant, parfaitement rythmé et compréhensible dans ses enjeux malgré l’utilisation abondante de termes techniques abscons pour les néophytes. Afin d’expliciter les phénomènes les plus importants, McKay a recourt à des interludes intra et extra diégétiques. Ainsi, le trader cynique Jared Vennett (Ryan Gosling) explique à l’équipe de Mark Baum le futur effondrement du système grâce à un jeu de Jenga et ses interventions en voix-off éclairent certaines situations pour les spectateurs. Mais le plus étonnant sont les prises de paroles de Margot Robbie, un célèbre chef cuisinier américain et Séléna Gomez qui s’expriment face caméra pour livrer des métaphores explicites. Outre la surprise créée, ce procédé illustre la nécessité d’observer des pauses dans le flux continu pour mieux l’appréhender.
Outre cette masse d’informations et de termes à digérer, The Big Short est aussi déstabilisant par l’identification à des personnages qui n’ont absolument rien de Robin des bois modernes. S’ils s’attaquent au système bancaire en pariant sur l’éclatement prochain de la bulle immobilière, c’est avant tout pour croquer un maximum du gâteau et se repaître d’un organisation en lambeaux. Déjà, le film cueille ses spectateurs par le biais de la voix-off de Vennett, trader sans foi ni loi profitant de l’opportunité de se faire un max de blé, qui accompagne la découverte de ce monde étrange et inconnu qui repose, comme le dit Mark Hanna (McConaughey) dans Le Loup de Wall-Street, sur du vent. Ensuite, Michael Burry est un petit génie qui le premier déterminera la faille sur laquelle faire prospérer le fonds d’investissement qu’il gère. On se prend même d’affection pour lui car il est confronté à des responsables hiérarchiques parfaitement incompétents. Il en va de même de Mark Bau et sa bande qui voient dans l’opération de shortage l’occasion de s’en mettre plein les poches tout en la mettant bien profond au système qui les néglige. Là encore, pas des philanthropes mais ils apparaissent plus humains que le reste d’autant que Baul est aiguillonné par la mort de frère dont il rend responsable son addiction à la finance. Enfin, les deux jeunes loups qui voient l) le moyen de festoyer à la table des grands seigneurs. Des motivations pas franchement désintéressés mais leurs difficultés et leur ténacité à s’extirper du garage familial de l’un d’eux renvoie aux propres problèmes de la jeunesse pour trouver sa voie.
En parvenant à générer un certain attachement pour ces marginaux, McKay fait preuve d’une maîtrise narrative assez perverse car après tout le film nous plonge au cœur d’un affrontement entre initiés.

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Le réalisateur ménage ainsi deux sentiments ambivalents qui s’alimentent l’un l’autre, la sensation de grisement d’arnaquer le système bancaire et la douloureuse prise de conscience des conséquences désastreuses de la bulle immobilière, renforçant l’envie de voir le marché s’écrouler. Afin de déterminer l’existence avérée de cette spéculation immobilière inique, Baum et ses hommes s’astreignent à une enquête de terrain proprement édifiante qui les envoie côtoyer l’enfer économique d’une banlieue résidentielle en Floride et qui rappelle le genre de témoignages réalisés par Michael Moore avec ses documentaires. Pas un hasard puisque McKay a débuté dans l’équipe du réalisateur originaire de la banlieue ouvrière de Flint. Les réactions de Baum illustrent l’effarement qui s’immisce alors.
Globalement, happé par le rythme effréné du récit, le spectateur a tendance à prendre fait et cause pour ces différents braqueurs. Le retour à la réalité en est d’autant plus brutal. C’est Ben Rickert qui se charge de doucher l’enthousiasme général en soulignant que le deal qui assurera la fortune de Charlie et Jamie entraînera une récession dramatique pour nombre de leurs concitoyens. McKay fait même monter le suspens lorsque tout ce petit monde s’inquiète que les défauts de paiements devant leur assurer leur revenus tardent à advenir. Là encore, c’est Rickert qui calme tout le monde lorsque la vaste opération prend fin en signifiant que la crise frappera le plus dramatiquement les pays les plus fragiles (Espagne, Italie, Grèce…).

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Le film travaille l’opposition entre plusieurs bulles représentées par les modes d’action de chaque personnage et donc celle du marché immobilier. Chacun a des motivations différentes et s’ils s’attaquent à un même système global, ils ne se concerteront jamais. Cette séparation autiste de la réalité est évidemment parfaitement illustrée par Burry vivant reclus dans son bureau, s’isolant encore plus en posant ses écouteurs sur les oreilles (il renvoie à Patrick Bateman, l’American Psycho, tous deux ayant des comportements extrêmes et incarnent une certaine pureté de la mécanique capitaliste puisque chacun, de par son affection (syndrôme d’Asperger, psychopathie), est libéré de la moindre contingence sociale). Mais c’est également le cas de Rickert retiré de la société de consommation de masse (une sorte de Tyler Durden rangé des fight clubs), de Jamie et Charlie ou Vennett. Baum est le seul à se préoccuper un tant soit peu de ses semblables grâce notamment à l’ancrage que représente sa femme (Marisa Tomei). Pourtant, ces espaces fermés finiront par converger à Las Vegas lors d’une convention de financiers de tous poils. Un lieu particulièrement signifiant qui est ainsi le théâtre de la rencontre de mondes en vase-clos qui vont s’adapter et devenir des vases communicants. Les jeux sont faits, rien ne va plus.

Adam McKay élabore un tableau hallucinant du monde de la finance et par extension de la société américaine aveugle et soumise aux prescriptions de ces bonimenteurs de traders. Des boursicoteurs aveuglés par leur foi dans le sacro-saint marché. Au fond, tout est une question de croyance (Baum), voire de soumission. Avec le dernier plan montrant Mark Baum à l’air libre sur les toits new-yorkais résonne alors en filigrane la question de comment sortir de cette matrice ? Constat terrible que c’est impossible, la seule solution étant de s’accommoder de ses turpitudes.

Nicolas Zugasti

 

THE BIG SHORT
Réalisation : Adam McKay
Scénario : Adam McKay & Charles Randolph d’après le livre de Michael Lewis
Interprètes : Brad Pitt, Steve Carell, Ryan Gosling, Christian Bale, Selena Gomez, Margot Robbie, Marisa Tomei…
Photo : Barry Ackroyd
Montage : Hank Corwin
Bande originale : Nicholas Britell
Origine : Etats-Unis
Durée : 2h10
Sortie française : 23 décembre 2015

 

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