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leloupdewallstreet_affAu vu de l’incroyablement énergique et acerbe dernier film de Scorsese, on peut clairement pasticher une célèbre pub des années 80 et se demander « qu’est-ce qui fait marcher Marty ? ». On ne peut pas dire que depuis dix ans il ait levé le pied, enchaînant les prestations de choix en remontrant à la jeune génération (quoi que l’on pense de Gangs Of New-York, Aviator, Les Infiltrés, Shutter Island ou Hugo Cabret, plus ou moins appréciés, en termes de mise en scène pure ils demeurent remarquables), mais la vitalité qui se dégage de ce Loup de Wall Street en viendrait presque à poser l’hypothèse d’une consommation de drogue de la part du réalisateur. Au-delà du spectacle génialement jouissif en tous points de cette comédie satirique dramatique, ce qui impressionne est la corrélation de la forme éblouissante imprimée par la réalisation de Scorsese et du fond dont le propos ravageur questionne et met à mal des principes libéraux gonflés de leur propre suffisance ainsi que la décadence d’un système. Surtout, le film met à l’épreuve les fantasmes de réussite véhiculées et assimilés par la société pour mieux en révéler l’inanité. Sans se poser en père la morale avec un discours condamnant explicitement ces pratiques, Scorsese préfère laisser parler ses images dont la composition et l’enchaînement ne laissent absolument aucun doute sur le jugement porté par le cinéaste tout en conservant une certaine lucidité quant à la pérennité et la perpétuation d’un système inique.

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En adaptant le livre autobiographique du courtier Jordan Belfort, le réalisateur radiographie parfaitement les années 90 mais en filmant ces traders désaxés livre finalement un commentaire d’une grande acuité sur la situation actuelle et ses dérives. Dans la peau de ce maître charmeur de la finance, Di Caprio fait des étincelles et livre une de ses plus flamboyantes performances (on se demande encore comment l’Oscar a pu lui échapper) et entraîne tout le reste du casting dans son sillage pour dynamiter ce récit contant la perversion du rêve américain. Car finalement, les mécanismes des détournements de fonds et autres introductions en bourse illégales intéressent peu le metteur en scène. D’ailleurs, Belfort élude rapidement les explications dès qu’il entreprend d’exposer face caméra les détails d’une opération complexe. Scorsese joue ainsi avec un voyeurisme exacerbé car ce qui est attirant est de les voir se défoncer et patauger dans la luxure. L’argent n’a pas d’odeur mais il n’a pas non plus l’once d’une morale.

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Au fur et à mesure de l’expansion de sa société de courtage, Belfort ira toujours plus loin dans sa recherche forcenée de plaisirs artificiels ou bien en chair et Scorsese d’illustrer avec soin ce vortex de stupre et d’inconséquences de plus en plus débridé. Et tandis qu’il en donne toujours plus à voir (sniffage de coke sur le fessier d’une call-girl, fête délurée dans les locaux même de la société, lancer de nains, orgie dans un avion…), le cinéaste va indiciblement transformer la fascination indécente pour ce spectacle en malaise. En effet, il va faire durer à ce point les séquences que l’on passera de l’amusement à la stupéfaction complète face aux conséquences et parfois même l’abjection de leurs comportements (la discussion hallucinante sur le statut à donner aux nains qu’ils désirent projeter, le perso de Jonah Hill qui commence à se masturber en public, la prise de cachetons aux effets à retardements dévastateurs, etc).

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Scorsese n’hésite pas à forcer le trait d’une représentation métaphorique en accentuant le caractère sectaire (il faut voir les regards hallucinés et la ferveur des disciples buvant le prêche du prédicateur Belfort) et tribal de leur société (le chant du mentor de Belfort – génial McConaughey – repris par les employés, leur comportement à la limite de l’animalité lorsqu’ils s’éclatent). De sorte que la séduction initiale de ce monde opulent se craquelle pour laisser place à une sauvagerie et une violence intrinsèques jusqu’ici contenues. Une image, un geste traduit parfaitement cette obscénité, lorsque en préambule d’une fête donné suite au premier succès, une femme se laisse tondre la chevelure et reçoit en échange quelques billets supplémentaires. Une humiliation particulièrement choquante tant le symbolisme est fort et renvoie à l’image de ces femmes tondues à la libération.

THE WOLF OF WALL STREET
Comme les pied nickelés bodybuildés de Michael Bay dans No Pain No Gain, les traders de Socrsese vivent à fond leur rêve américain, pire le subtilisent et même en détournent la portée symbolique d’une réussite à portée de main pour n’en conserver que la jouissance matérialiste et éphémère.
Le Loup de Wall Street peut être ainsi considéré comme la conclusion d’une trilogie consacrée au pouvoir commencée avec Les Affranchis et poursuivie avec Casino. Les gangsters ont acquis de plus en plus de respectabilité pour finalement intégrer les plus hautes sphères. Mais dans le mouvement, y ont perdu tout code d’honneur et surtout sens des valeurs. Le pouvoir n’est plus déterminé par une figure centrale mais se trouve désormais à la périphérie. Tout est une histoire de contrôle des flux d’informations et ici financiers. Les branquignoles de Bay ne jouent pas dans la même cour mais comme les costards-cravates de Scorsese, jouent, simulent, tentent de s’approprier une image, une apparence. De la même manière que la bande de Daniel Lugo se prenait pour des persos peuplant habituellement les films de Bay, la meute de Jordan Belfort singe les persos issus des Affranchis. Mais leur manque de prestance rend leur agitation ridicule pour finalement se muer en vaine gesticulation.

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A la fin du film, on peut légitimement estimer que la sanction n’était pas assez grande à l’encontre de Jordan Belfort. C’est vrai que deux ans de prison, ce n’est pas cher payé pour ses escroqueries. Cependant, si on regarde plus attentivement, finalement ce qui arrive au perso de Di Caprio était le pire qui pouvait lui arriver. Tout le film il nous serine avec la dope, à quel point le fric est une drogue, combien il adore cette vie de débauche et d’excès, complètement happé par les illusions qu’il s’est créé – renvoyant quelquepart à Pumpkin le comique raté de La Valse des pantins – d’ailleurs, au début du film, le mentor de Belfort, lui explique au resto que tout ce business de la bourse repose sur du vent. On y prête pas forcément assez attention vu ce qui a précédé et tout ce qui est montré par la suite mais c’est une notion primordiale. Or, une fois rattrapé par le F.B.I, il perd non seulement tout mais surtout il est éjecté de ce monde fantastique (pour lui) où il passait son temps à faire n’importe quoi de façon extrême. Il entre alors dans ce que l’on appelle en aviation une zone de dépression, soit une importante chute d’altitude. C’est là qu’est la véritable punition de Belfort, avoir chuté de son piédestal, n’être plus rien. Quand on le revoit en toute fin dans ce séminaire (d’ailleurs, pour le clin d’oeil, le mec qui l’appelle au micro est le véritable Jordan Belfort), il ne pète pas franchement le feu. Et on le sent meurtri de devoir se contenter de la plèbe de potentiels traders quand auparavant il drainait une armée de conquistadors aussi bestiaux (voire même dégénérés) que dévoués à sa cause, mieux (ou pire) à son culte. Il en est réduit à faire passer le test du stylo à des moins que rien. Ils seront moins flamboyant que dans les deux décennies passées mais ils feront le job.

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Plus qu’un récit de Rise And Fall, ce film est une magistrale et violente descente d’acide. C’est vrai qu’à la fin Belfort tente de repartir dans les mêmes travers, il est donc irrécupérable, n’a rien appris de son parcours. Mais fini l’explosion de jouissances, l’enivrement de l’argent coulant à flot. Une renaissance, oui, d’une certaine manière mais accompagnée d’une putain de gueule de bois. Et Scorsese aura signé la fin des réjouissances de manière remarquable en faisant arrêter son personnage par le F.B.I au cours même du spot publicitaire vantant sa société et ce qu’il représente.
Jamais le film ne cherche à nous attendrir avec ce taré, n’essaye de lui trouver des circonstances atténuantes même si l’on ressent une certaine affection pour lui. Par contre, Scorsese reporte in fine toute la sympathie et l’identification du spectateur sur l’agent du FBI qui s’avère être le véritable référent de ce que l’on est en train d’expérimenter à la vision du film. Un homme plongé dans la réalité urbaine qui a résisté à la tentation incarnée par Belfort, préférant une voie difficile à arpenter. Il en sera de même pour Belfort après avoir purgé sa peine même si ce n’est pas vraiment un choix. Lui aussi se retrouve maintenant à devoir se confronter à l’enfer du réel.

Nicolas Zugasti

LE LOUP DE WALL STREET (THE WOLF OF WALL STREET)
Réalisateur : Martin Scorsese
Scénario : Terence Winter d’après le livre autobiographique de Jordan Belfort
Interprètes : Leonardo DiCaprio, Matthew McConaughey, Margot Robbie, Jonah Hill, Jon Bernthal, Jean Dujardin…
Photo : Rodrigo Prieto
Montage : Thelma Shoonmaker
Pays : Etats-Unis
Durée : 3 heures
Sortie française : 25 décembre 2013 en salles et le 25 avril 2014 en Bu-ray et DVD
Editeur : Metropolitan Vidéo

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Une réflexion sur “« Le Loup de Wall-street » de Martin Scorsese : Wolf creek

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