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 1009973_fr_grace_de_monaco_1399286763435Il faut toujours un petit Poucet dans une sélection cannoise, un film plus dérisoire et étriqué que les autres, un film ornemental qui fait pas mal de bruit avant et plus aucun après sa diffusion. Celui d’Olivier Dahan pourrait parfaitement, dès les premières heures de la quinzaine, prétendre à ce rôle minimaliste, tant sa Grace Kelly, loin, très loin du modèle dont elle s’inspire, reste fade et distante. La famille régnante de Monaco n’ayant pas aimé le film, nous étions tentés de croire que, précisément pour cette raison, il pouvait être bon – audacieux, ambitieux, rentre-dedans, une sorte de métafilm hollywoodien sans Hollywood, ou plutôt avec un Hollywood en creux, dont la vaste ombre languissante aurait atteint le Rocher pour le recouvrir d’une indéfinissable menace. Aucun de ces espoirs n’est transformé à l’écran. Et pire encore : Dahan parvient à métamorphoser la plus glamour et tragique des histoires – les doutes de l’ancienne actrice au moment de s’adapter définitivement aux manières princières qui doivent être les siennes depuis son mariage avec l’héritier du trône de Monaco, et alors qu’Alfred Hitchcock vient lui proposer un retour flamboyant avec le rôle principal de Marnie, quelques années avant son décès accidentel – en un long et épuisant laïus sur la résignation subie de l’ex-icône hitchcockienne.

Comme s’il avait conscience d’avoir filmé non pas la vie réelle de Grace Kelly à Monaco, mais un pastiche de cette réalité, Olivier Dahan choisit d’ouvrir son film sur une séquence onirique qui ne ment pas sur la tournure que prendra l’esthétique de son récit. Cette portion de route qui défile à l’écran n’est pas authentique : c’est un arrière-fond au déroulement mécanique devant lequel une voiture de cinéma est filmée pour les besoins d’une scène de film (un procédé qui a marqué la production des années quarante et cinquante, et que l’on prend toujours un plaisir coupable de cinéphile à retrouver). Grace est immédiatement définie comme une silhouette abstraite (son visage n’apparaît qu’au bout du plan-séquence, une fois dans sa loge) qui se meut, ou fait semblant de se mouvoir, par-dessus un décor qui n’a pas même la prétention d’imiter correctement le réel. Elle-même n’est qu’une ombre parmi celles, innombrables, projetées vers la toile blanche du cinéma, une ombre éminemment ductile. Et c’est précisément ce que le prince Rainier va se proposer de faire avec sa femme : la moduler selon ses envies pour qu’elle cesse d’être une icône libre et indépendante d’Hollywood, et devienne la princesse Grace de Monaco, dans un contexte où la principauté a le plus besoin d’affirmer sa souveraineté et sa cohérence interne. (On voit à peu près, ici, ce qui aurait pu déplaire aux ponts monégasques ; mais vraiment, il fallait chercher la petite bête, car dans l’ensemble Grace de Monaco est et restera une production totalement inoffensive.)

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Au-delà d’une mise en scène d’une platitude extrême, qui s’évertue de temps en temps à s’élever d’un cran avec quelque mouvement de caméra superflu ou une série de gros plans sur les yeux et la bouche de Nicole Kidman, ce sont surtout les dialogues, pontifiants, et la progression du récit, qui s’accordent si mal avec ce qu’une tranche de vie de Grace Kelly aurait pu – et dû – être. En choisissant de nous relater deux histoires en une, d’une part le choix de Grace de se consacrer à Monaco et à sa famille, d’autre part les querelles entre la principauté et la France du général de Gaulle qui demande à Rainier de faire enfin payer des impôts sur son sol, en le menaçant d’annexer le minuscule territoire, Dahan prend le risque – et aboutit à – laisser s’effilocher les deux enjeux narratifs. Les deux trajectoires, censées se recouper, restent inexorablement lointaines, optant pour des horizons différents. Quand Grace et Rainier se retrouvent enfin, au milieu de la crise et du film, on a presque oublié ce qui les motivait l’un et l’autre, ou ce qui les opposait au départ. Grace a pris des cours de bonne tenue, façon Nadine de Rotschild, et Rainier a fumé moult cigares avec Onassis et les riches propriétaires monégasques en se crêpant le chignon au sujet des invectives françaises. (On notera que, cette fois encore, les incarnations des chefs d’États dans les films français lorgnent vers le ridicule : le Charles de Gaulle joué par André Penvern n’est qu’une sombre caricature de l’authentique général. C’est d’autant plus regrettable que le reste de l’interprétation, de Nicole Kidman à Tim Roth en passant par Frank Langella, n’a rien à se reprocher.) Le tout confine au ridicule lorsque Grace, souhaitant apaiser les craintes de son époux et lui prouver quels sacrifices elle est prête à faire pour lui, lui propose d’acheter une ferme à Montpellier (à prononcer avec un délicieux accent anglo-saxon). Sans doute pour y élever des moutons et souffler sur des pissenlits.

Ce n’est pas tant le fait qu’Hollywood apparaisse constamment comme une industrie futile et éloignée des préoccupations du quotidien, qui nous gêne ici, que l’absence totale de proposition sur le devenir d’une icône du cinéma en icône princière. Dahan ne laisse rien penser, il donne sans cesse à voir, et à sur-voir, le changement moral qui étreint Grace : Nicole qui pleure, Nicole qui hésite, Nicole qui passe sa colère en roulant à toutes berzingues le long des lacets montagneux (préfiguration de son futur accident ?), Nicole qui se fait faire la morale par tout son entourage, aussi bien le prêtre attaché au Rocher (Langella) que sa propre mère au téléphone… Néanmoins, quelques scènes arrachées à My Fair Lady, où la jeune femme fait des vocalises en bon français, et un pontifiant discours d’ouverture du bal de la Croix-Rouge, en fin de film, ne suffisent pas à lever le moindre morceau du voile mystérieux qui dissimulait Grace Kelly à cette époque. Le dernier plan fait écho au début du long-métrage en montrant Grace dans son fauteuil d’actrice, baignée d’une lumière irréelle venue tout droit d’une réclame pour un parfum. Une heure et quarante minutes de récit n’auront fait que renvoyer la jeune femme à ce qu’elle semblait bien être dans les premières secondes : une ombre, juste une ombre, qui se meut, ou fait semblant de se mouvoir, devant un décor de cinéma.

Eric Nuevo

 

Grace de Monaco (Grace of Monaco)

Réalisation : Olivier Dahan

Scénario : Arash Amel

Photo : Eric Gautier

Musique : Christopher Gunning

Interprétation : Nicole Kidman, Tim Roth, Frank Langella, Paz Vega…

Distribution : Gaumont

Durée : 1h43

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