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Pendant un instant, suspendu en l’air comme une épée de Damoclès, on a presque envie de rire tant les événements sont absurdes. Dans les rues sablonneuses de Tombouctou, rognées par le désert, un type passe avec un mégaphone pour annoncer que les cigarettes sont désormais interdites, que la musique est interdite aussi, que l’adultère est un péché, et que l’adultère pendant le mois de Ramadan est un péché pire encore. Un type qui s’est fait attraper à jouer au football est condamné à vingt coups de fouet par un grotesque tribunal enturbanné. Un passant se fait bousculer parce qu’il prend un peu de temps pour retrousser les pattes de son pantalon, et il finit par l’enlever, carrément. Une femme refuse de porter des gants, ainsi que la loi l’obligerait soi-disant à le faire, et tend ses deux mains vers ses interlocuteurs pour leur proposer de les lui couper directement, sans perdre un instant de plus. Pour un peu, on se croirait dans une version filmée des dessins satiriques de Charlie Hebdo, ou dans un sketch visant à ridiculiser les fous de dieu et leurs lois islamiques abusives, qui interdisent tout – même le fait de flâner – tant et si bien que nous en venons à sourire. Non, vraiment, c’est trop gros. Ils en font des tonnes, ces mecs dont la seule compagne sexuelle semble être cette mitraillette qu’ils se trimballent partout, et qu’ils triturent à l’envi ; on n’y croit pas. Tant de connerie humaine, ce n’est pas pour de vrai.

Et puis, des têtes commencent à tomber. Une jeune femme, dont le seul crime est d’avoir chanté en l’honneur d’Allah et de son Prophète, subit quarante coups de fouet – et quarante de plus pour avoir été prise en compagnie d’un homme. Les coups claquent comme des tirs de pistolet dans le silence environnant, jusqu’à ce que la victime se mette à chantonner, les yeux bouffis de larmes. Deux têtes enterrées dans le sable se font violemment lapider. Et un bédouin, meurtrier par accident, se voit condamné à payer le prix du sang – sa mort, donc – parce qu’il ne peut pas fournir les quarante vaches demandées par le tribunal islamique en compensation de son acte. Et là, plus de place au doute : Timbuktu ne laissait à l’humour que la portion congrue qui lui est due, quelque part entre l’absurde et le terrifiant. Mais le sérieux a repris sa place. La gravité a balayé les ambiguïtés. Et le vent du désert, qui finira par recouvrir de son voile éternel les méfaits des hommes, s’est montré implacable avec les bonnes gens.

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Les extrémistes religieux ont débarqué, ont semé la terreur, et Tombouctou s’est changée en ville fantôme. Ses habitants ne sont plus que des ombres. Et à l’instar des ombres, ils n’ont plus d’existence réelle : comment appeler « existence » cet entre-deux où rien n’est permis, sinon manger, boire, dormir et prier ? L’homme est réduit à ses fonctions vitales, à ses relents primitifs. Comme les vaches de Kidane, les êtres humains pris au piège des fondamentalistes, intolérants avec tout ce qui n’est pas eux-mêmes, s’éloignent du troupeau et tombent dans les filets de pêche du voisin, pour être abattus d’un coup sec et précis – métaphore de la pierre qui lapide ou de la machette qui tranche, dans la France de la Terreur nous aurions parlé de la Guillotine qui fait son office. Seule Zabou résiste à l’envahisseur djihadiste, avec ses robes aux couleurs vives, son refus obstiné de se couvrir la tête et ses airs chantonnés audacieusement dans les ruelles, lorsqu’elle se prononce, en riant, avec son coq sous le bras. Oui mais voilà : Zabou est une marginale, une fofolle. Sa folie la protège de la rigidité de la loi islamique. C’est en étant fou – hors de la réalité, en marge de cette norme improbable érigée par des hommes qui se prennent pour des dieux – que l’on peut espérer ne pas être visé par le doigt accusateur.

« Et où est Dieu dans tout ça ? », demande l’imam à un djihadiste, après lui avoir reproché une liste d’interdictions forcés. Certes, dans ce film où le nom d’Allah est prononcé régulièrement, où la religion se fait loi, où la charia impose soi-disant les commandements divins, où l’on prie avec ferveur, Dieu est néanmoins absent. Il n’a pas déserté, mais il n’existe plus qu’à travers les paroles douces et compréhensives de l’imam – qui échouera tout de même à raisonner les bandits, après qu’ils auront marié de force une famine à un inconnu sous prétexte que celui-ci est un bon croyant – et à travers les chants et les homélies qu’un décret intolérant vient de bannir. Quelque part, le cinéma de Sissako est précisément l’antithèse de cette volonté absurde qui est celle des extrémistes : il n’impose jamais rien, au contraire, sa mise en scène est le prolongement naturel de l’esprit de tolérance et de la liberté de penser. Une jeune fille, soucieuse d’obtenir des nouvelles de son père, tend à bout de bras son téléphone vers le ciel pour tenter de capter du réseau ? Peut-être est-ce une métaphore moderne de la recherche de Dieu, ou peut-être pas. Un condamné à mort accepte avec dévotion ce qu’il l’attend, mais en exprimant le simple désir de revoir femme et fille ? Peut-être a-t-il atteint depuis longtemps un niveau de conscience, de sérénité avec lui-même, que ses interlocuteurs butés n’atteindront jamais malgré leurs cris d’orfraie et les détonations épuisantes de leurs armes à feu. Mais si la caméra nous laisse assister aux conversations et aux moments d’intimité familiale, elle ne nous permet jamais d’entrer dans l’âme de celui qu’elle se contente d’observer. De cette humilité, il y a beaucoup à apprendre.

Quant à répondre à l’absurde par l’absurde, les habitants de Tombouctou s’y entendent à merveille. Empêchés de pratiquer le football, les jeunes joueurs organisent une partie factice, pour de faux, en mimant un ballon qui n’existe pas. Étrange ? Pas vraiment. Car leur match irréel a finalement plus de consistance que les impositions barbares qui lui interdisent d’exister pour de vrai. La croyance est puissante. La tyrannie l’est encore plus. Mais l’imaginaire – croyez-en le réalisateur – les bat toutes deux à plates coutures.

Eric Nuevo

Tumbuktu

Mauritanie

Réalisation : Abderrhamane Sissako

Scénario : Kessen Tall, Abderrhamane Sissako

Photo : Sofian El Fani

Musique : Amine Bouhafa

Interprétation : Ibrahim Ahmed, Toulou Kiki, Abel Jafri…

Distribution : Le Pacte

1h40

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