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2h30 de long-métrage contant une tranche de vie d’un peintre, en l’occurrence le britannique J.M.W. Turner (1775-1851), voilà qui promettait d’être soit un émerveillement visuel, soit un long tunnel obscur et humide. Sous la houlette du réalisateur Mike Leigh et du chef opérateur Dick Pope, Mr. Turner vogue allègrement entre les deux possibilités, tour à tour superbe et ennuyeux, étincelant et académique. Film sans enjeu dramatique, déroulant un scénario qui se contente de montrer au quotidien un Turner bougon et taciturne, adepte du grognement et du marmonnement, Mr. Turner fait voile sereinement et avec confiance vers son inexorable finalité – le décès de son personnage principal – en naviguant sur une mer d’huile, désespérément dénuée du moindre remous, de la moindre houle, du moindre brin de vent. Même lorsque Turner, par esprit d’aventure, se laisse attacher au sommet d’un mât de misaine en pleine tempête de  neige, à la façon d’Ulysse entravant son propre corps pour n’être pas tenté par le chant des sirènes, l’on sait que le peintre, fasciné par la mer et les navires, qu’il aura peints toute sa vie durant, reviendra à bon port pour grommeler et haleter de nouveau, les pieds bien ancrés à la terre ferme.

Il faut chercher ailleurs l’éblouissement. Celui-ci peut être de courte durée, considérant l’allongement excessif du film, mais il existe néanmoins. Et c’est la moindre des choses, dira-t-on, qu’une œuvre centrée sur la vie d’un peintre fasse preuve d’un minimum de beauté esthétique. Au détour d’un lever de soleil sur une mer où flotte un steamer à l’aune de son démantèlement, d’un paysage lacustre arpenté par le peintre solitaire sous une lumière mordorée, ou de la salle d’exposition privée du maître, qu’il fait parcourir à des visiteurs d’occasion venus, pourquoi pas, investir dans son art, la photographie impeccable de Dick Pope s’accorde à merveille avec les décors de Suzie Davies et les costumes de Jacqueline Durran, pour la construction d’un visuel parfois remarquable, du moins toujours juste. Ce décor est également habité par des comédiens simplement parfaits, Timothy Spall en Turner, Dorothy Atkinson dans le rôle de sa domestique, ou Marion Bailey en lumineuse Mme Booth, la femme qui accompagna les dernières années du peintre. Rien à redire de ce côté-là.

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Côté création, on sent bien que ce n’est pas le projet de Mike Leigh que de nous faire entrevoir le processus de production artistique de son protagoniste. Pendant une grande partie du film, d’ailleurs, ce processus est tout bonnement banni de l’écran : si l’on voit volontiers Turner ou son père préparer les couleurs, mettre en place les canevas ou, à l’autre extrémité du processus, montrer et détailler les toiles, on n’assiste jamais à la pure création par les doigts du peintre – au sens où Le Mystère Picasso de Clouzot ne faisait presque que cela, donner à voir la fabrication par l’artiste. Au mieux verra-t-on Turner gribouiller un brouillard ou un morceau de tempête avec son pinceau, appliquer quelques traces de blanc nuageux sur une partie de la toile ou ajouter – dans une séquence superbe – une pointe incongrue de rouge au milieu d’un tableau maritime, jurant avec les blancs, les gris et les marron qui prédominent.

Le réalisateur s’intéresse par contre longuement aux rapports du peintre avec ses tableaux – son goût pour la mer, ses promenades le long de la grève, ses séjours dans les ports – et, surtout, aux rapports des autres avec ces toiles. Dans des séquences grandioses sises à la Royal Academy of Arts, une foultitude de peintres se croisent et s’invectivent, se conseillent et se jugent, certains apportant une touche finale à une peinture, d’autres critiquant sévèrement celles des confrères, dans une salle d’exposition saturée de formes, de couleurs et de cadres si proches les uns des autres qu’ils forment un improbable harlequin artistique. Les relations, parfois tendues, entre collègues, se révèlent dans toute leur bonne humeur ou leur hypocrisie, voire même leur folie. Quant aux admirateurs, ils sont nombreux et particulièrement flatteurs. On en tirerait presque une leçon pour la critique contemporaine lorsqu’un jeune pédant, profitant d’avoir réuni chez lui plusieurs peintres, dont Turner, excelle dans la dénonciation d’un artiste décédé (Claude Lorrain) tout en encensant son invité, qui n’en fait que grogner avec toujours plus de circonspection. Il est si facile de dénigrer l’artiste éloigné, ou mort, et de cirer les bottes du contemporain tout proche – qui, lui, risquerait de se retourner vers son agresseur et de lui réclamer des arguments…

Sûr de lui, l’artiste croit s’acheminer vers la fin avec sérénité. Mais voilà, tout artiste a ses doutes, et ceux de Turner l’accablent plus que de raison. Vieillissant, le peintre ne convainc plus par sa production, balayée d’un brutal revers de main par la famille royale autant que par ses pairs de l’Académie. Malade, atteint au cœur, Turner découvre le fatal avenir de la reproduction du réel : le daguerréotype. Malgré la réaction du photographe à la question de savoir pourquoi l’on ne peut pas reproduire les couleurs (« Cela, c’est encore un mystère, monsieur »), Turner achoppe face à l’idée qu’un jour, l’on se passera fatalement du travail du peintre. Les doutes, sur sa créativité et sa santé, se mélangent alors aux couleurs de son imaginaire pour s’agglomérer en une figure abstraite, celle de la « non-entité » qu’il craint de devenir après sa mort. Mais les génies ne meurent jamais véritablement, M. Turner ; comme leurs œuvres, ils sont sans cesse reproduits et redécouverts, ce qui est au moins le mérite de ce long, trop long film.

Eric Nuevo

 

 

Mr. Turner

Angleterre

Réalisation : Mike Leigh

Scénario : Mike Leigh

Photo : Dick Pope

Musique : Gary Yershon

Interprétation : Timothy Spall, Dorothy Atkinson, Marion Bailey, Paul Jesson…

Distribution : Diaphana

2h36

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