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Avec ce deuxième opus des Avengers, Marvel confirme une impression qui était dans l’air depuis quelques temps : la firme n’a plus rien à dire de neuf. De film en film, ce sont les mêmes histoires, les mêmes enjeux dramatiques et les mêmes méchants aux motivations apocalyptiques que l’on voit. Pire : en lissant au maximum les aspérités de ses super-héros, Marvel leur fait perdre en humanité, à un point tel que l’intelligence artificielle Ultron reste le plus humain des protagonistes de cet irregardable bordel.

C’est un peu toujours la même histoire. Quand un bidule dopé aux anabolisants et peuplé de mecs bodybuildés habillés en armures moulantes, comme cet Avengers, est propulsé sur nos écrans de cinéma avec la subtilité d’une quinzaine de bombes atomiques, squattant au moins deux ou trois salles de chaque complexe (2D/3D/VF/VO obligent, toutes les combinaisons sont possibles), aux dépens, on ne le dira jamais assez, de productions plus fragiles et plus intéressantes, le camp des spectateurs se divise entre ceux qui adorent et ceux qui vomissent. Les adorateurs constituent un groupe homogène caractérisé par sa connaissance empirique de l’univers des super-héros en général et des comics en particulier, ainsi que par son exaspérante mauvaise foi, corollaire du premier point (« Mais non, t’as rien compris, parce que tu vois, dans la bédé… »). Les réfractaires, quant à eux, s’agacent de cette tendance qu’ont leurs adversaires à les marginaliser (« Ecoute, je suis allé voir un film, je m’en fiche de la bédé et de toutes les conneries qui peuvent s’y passer, je n’ai aucune envie de devoir me taper cinquante ans de comics pour pouvoir comprendre pourquoi la raie de Peter Parker est du côté gauche et pas du côté droit ») et à en faire de vieux cons qui ne comprennent plus rien aux adjectifs « familial » et « populaire ».

Dans la mesure où je me situe plutôt du côté des détracteurs, mais de façon empirique (après m’être goinfré la plupart des films de super-héros depuis le premier X-Men en 2000), je me réserve le droit de contester tout de suite cette accusation d’être un spectateur anti-production familiale et populaire. « Familial » ne veut certainement pas dire « débile » (la preuve : les productions Pixar) et « populaire » ne rime pas avec « totalement vain et stérile » (la preuve : tout Spielberg). Certains films de super-héros récents sont bons (X-Men First Class, Captain America : le soldat de l’hiver), d’autres plus anciens sont excellents (les Spider-Man de Sam Raimi, le premier Iron Man), mais d’autres encore sont stupides, futiles et prennent vraisemblablement les spectateurs pour des imbéciles prêts à bouffer de la merde sans broncher (Thor : le monde des ténèbres, qui jouit d’une note incompréhensiblement haute sur imdb.com ; les inénarrables reboots de Spider-Man). Le fait est que le catalogue Marvel commence à épuiser la patience de tous ceux qui ne sont pas comics-addicts. Et le rejet absolu que l’on peut éprouver pour ce deuxième opus des aventures des Avengers découle en grande partie directement du constat que Marvel, en inondant la planète de ses productions super-poivrées plusieurs fois par an, a atteint, avec cette étape que le studio nomme prétentieusement « Phase 2 », une insoutenable saturation.

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Pour nombre de raisons, le premier Avengers nous avait plu (lire ici la critique). Par miracle, Joss Whedon y avait trouvé un bon équilibre (pas le meilleur, mais tout de même) entre le subtil et le bourrin, l’intime et le spectaculaire. Ses super-héros, réunis et solidaires, s’avéraient sympas et attachants, son intrigue sommaire mais efficace, son humour banal mais percutant. Avengers était un produit « familial » et « populaire » de bonne qualité et pas trop stupide, au contraire de certains des films Marvel qui avaient servi à présenter quelques-uns de ses personnages (notamment ce Captain America que nous avions abhorré, et ce Thor aux qualités plus que discutables malgré Kenneth Branagh aux commandes). Et, surtout, il était fun. Le taux de fun devrait devenir une échelle d’appréciation des productions de super-héros car, hormis les Batman de Christopher Nolan et, récemment, la série Daredevil produite par Netflix, les super-héros qui s’assombrissent deviennent généralement aussi emmerdants que des psychanalystes dépressifs. Deux exemples : regardez Thor 2, long-métrage aussi débile qu’il se veut sombre, et ce Man of Steel dont la stupidité me donne encore des frissons. Et maintenant, voyez Les Gardiens de la galaxie, ovni marvellien adapté d’une bédé peu connue, mais vraie tranche de fun assumée. Avengers : l’ère d’Ultron souffre de son absence de ce fun qui débordait du premier épisode. Non pas qu’il n’essaie pas d’être drôle, entre deux couches de méchanceté de conte de fées, mais toutes ses plaisanteries, éculées, tombent à l’eau avant d’avoir décollé. Normal : ce sont les mêmes blagounettes depuis quinze ans, alors on commence à desserrer moins facilement les lèvres. Imaginez qu’un roi du stand-up fasse les mêmes jeux de mots depuis le début de sa carrière ; vous ne paieriez sans doute plus pour ses spectacles. J’en veux pour preuve l’humour niveau collège qui accompagne les interrogations existentielles de Bruce Banner sur son alter ego incontrôlable, après cette ignoble séquence d’ouverture : Thor bafouille en tentant vainement de rassurer son partenaire, finissant par dire le contraire de ce qu’il voudrait. Il paraît qu’un type a ri, quelque part dans le monde (mais on soupçonne qu’il s’agissait en réalité d’un sanglot étouffé).

Dans l’expression « humour à répétition », il y a le mot « répétition ». Voilà que s’amorce un début d’explication au naufrage Avengers 2. Depuis que Marvel a publié son catalogue de productions pour les dix prochaines années, le spectateur lambda, celui dont l’esprit n’est pas entièrement tourné vers l’univers exclusif des super-héros, a pris peur. Parce que ces films promettent d’être toujours les mêmes. Avengers : l’ère d’Ultron en est la preuve. On nous vendait un film ébouriffant, original, habité par un méchant fabuleux – le fameux Ultron – qui mettrait nos super-héros sérieusement à l’épreuve, et dans une position à risque. La bande-annonce laissait augurer d’un Ultron omnipotent et déchaîné (« I had strings but now I’m free » disait-il de sa voix caverneuse, celle de James Spader en V.O.). Joss Whedon paradait dans les magazines pour nous expliquer à quel point son film allait être hallucinant. Et au final, qu’avons-nous à l’écran ? La même chose que d’habitude en moins bon. Des super-héros qui s’engueulent pour de faux (les noms d’oiseaux échangés entre Stark, créateur d’Ultron, et Captain America s’apparentent à une scène de ménage dans une mini-série M6). Des scènes d’action bourrines qui font mal aux yeux et donnent dans la surenchère (on est d’accord qu’aller jusqu’à extraire une ville entière du sol, c’est légèrement exagéré). Et un méchant qui, à défaut d’être impressionnant, se laisse déborder par sa crise d’adolescent et en veut à son papa (Stark) qui ne s’occupe pas de lui. Je suis sûr que s’il avait pris la peine d’offrir à son rejeton un scooter ou une console de jeux, Stark n’aurait pas subi la rébellion de sa progéniture robotisée. Le film n’aurait duré que vingt minutes mais, ma foi, c’eut été largement suffisant.

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La question que pousse à se poser Avengers 2 est celle de l’originalité des productions Marvel à venir. Car, c’est peu de le dire, tous les films de super-héros de l’écurie se ressemblent. Dans cet univers ultra-formaté, il existe grossièrement quatre schémas répétés à l’infini : 1) le film-naissance du super-héros, où un humain lambda se découvre des pouvoirs et/ou des aptitudes pour la fabrication d’un exosquelette ou d’une combinaison technologiquement très avancés, avant d’affronter un méchant qui veut tout casser ; 2) la suite du film-naissance où le super-héros, désormais connu des spectateurs, peut affronter en toute liberté un autre méchant (ou plusieurs autres méchants) qui veut tout casser ; 3) le film-chorale, dans lequel plusieurs super-héros se trouvent réunis et doivent répondre à une menace incarnée par un méchant qui… veut tout casser ; 4) la suite du film-chorale, qui se passe de présentation, avec un méchant toujours plus vilain et qui veut… bref, vous avez compris l’idée. Tout ce qui change, c’est la façon dont sont introduits les personnages principaux. Ensuite, les péripéties sont à peu près les mêmes : scène d’ouverture spectaculaire, introspection du super-héros, démonstration de la puissance du méchant, peur du spectateur pour le super-héros qui semble débordé, et enfin victoire contre le méchant. La structure est identique à chaque fois. Les films de super-héros rappellent le schéma de la série japonaise animée Dragon Ball Z, que nous regardions, enfants, la bave aux lèvres : les gentils tombent sur un méchant surpuissant qui menace de détruire la Terre, ils se font battre dans un premier temps, puis ils finissent par gagner ; arrive ensuite un méchant encore plus surpuissant, toujours désireux de mettre fin à ce virus qu’est l’humanité, les gentils sont de plus en plus débordés, mais ils remportent quand même la victoire ; etc., etc., etc. Jusqu’à la nausée.

N’est-ce pas ce qui nous attend avec Marvel – une structure éternellement répétée sans porte de sortie possible ? Ant-Man, les retours du capitaine Amérique, du dieu nordique blondinet et des Vengeurs réunis… Tous promettent de respecter encore et toujours un schéma d’un classicisme épuisant, tout en continuant de diffuser une idéologie invariablement conservatrice : les gentils contre les méchants (certes, Stark est le créateur d’Ultron, mais il est clairement souligné qu’il a fait une erreur et qu’il n’y a rien de mauvais en lui ; les méchants sont tous physiquement marginaux ou psychologiquement instables, etc.) ; les hommes dominants et les femmes au second plan (Black Widow ne sert pas à grand-chose, sinon donner de l’épaisseur à la pseudo-amourette avec Bruce Banner ; quant à la gonzesse-qui-donnait-des-visions-bizarres-aux-gens, à part pleurnicher et envoyer des filaments rouges dans tous les sens…) ; et j’en passe. Avec Avengers : l’ère d’Ultron, Marvel a entériné son choix de se passer désormais de toute cohérence et de toute subtilité, au profit d’une cavalcade sans fin et sans repos dans des séquences d’action où l’on n’a pas le temps de comprendre grand-chose. D’ailleurs, le spectateur – du moins celui qui ne lit pas les bédés, certainement – est invité à ne pas trop se poser de questions, ni sur les enjeux dramatiques (dis donc, il n’évolue pas un peu vite cet Ultron ?), ni sur les ambiguïtés liées à la technologie et à son usage (Stark et Banner manipulent des écrans tactiles en prononçant des mots incompréhensibles, et nous devons accepter leur charabia sans broncher). En gros, mec, tu adhères ou pas, mais si tu n’adhères pas, dégage : cet univers est occupé par d’autres types prêts à payer cher pour un film débile dénué de logique et en 3D s’il vous plaît (parce que Hulk en relief c’est encore plus… vert ?). C’était tout pareil avec les films Harry Potter. Et le prochain qui me répond que je n’ai pas aimé les films Harry Potter parce que je n’ai pas lu les livres, blablabla, je lui coupe la tête et je m’en sers de gant de toilette.

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Le problème numéro un des films Marvel réside dans leur absence d’enjeux dramatiques authentiques. Et cela, pour une raison si simple qu’on ose à peine la formuler : contrairement à des œuvres de cinéma éphémères (comprendre : qui ne s’étendent pas sur douze films) ou à des séries télévisées qui ont une fin programmée, les productions Marvel sont destinées à durer toujours, et pour cela même, il est interdit à n’importe quel scénariste ou réalisateur qui en prend les commandes de tuer ses protagonistes ou de les mettre définitivement hors jeu – sauf, et c’est notable, si eux-mêmes sont sacrifiés dans les comics originaux. Or, la crainte de la mort est une condition sine qua non de la perception, par le spectateur, de la mise en danger des héros qu’il admire. Game of Thrones est passé par là, avec son hécatombe annuelle de personnages principaux – souvent les plus sympathiques, ce qui renforce la sensation de perte – et a modifié profondément la façon dont le spectateur perçoit le déroulement d’un récit, dans lequel désormais sont amenés à disparaître des éléments clés de l’intrigue, à tout moment et dans toute circonstance. Game of Thrones entérine ce que Psychose en 1960 avait tenté de promulguer : la toute-puissance du créateur sur ses personnages, son droit de vie ou de mort sur eux. Rappelez-vous de To Live and to Die in L.A. de William Friedkin, et la façon dont son héros, joué par William L. Petersen, se prend un coup de fusil à pompe dans le bidon en plein milieu du film. L’effet est dévastateur. Nous avons besoin de sentir nos héros en danger. Il ne s’agit pas de tuer ces super-héros pour de vrai (nuance), mais de sentir qu’ils pourraient bien l’être, peut-être en en butant un ou deux de temps à autres. Dans une scène de Avengers 2, Stark a cette vision des Vengeurs morts, le bouclier de Captain America brisé en deux ; mais nous savons, nous, spectateurs, que cette vision n’est, précisément, qu’une vision. Elle ne se réalisera jamais. Parce que Marvel ne tuera jamais la poule aux yeux d’or. Les super-héros Marvel resteront en vie – les principaux, du moins. Certes, l’un des protagonistes de L’ère d’Ultron meurt. Mais un protagoniste mineur et à peine esquissé psychologiquement. Tous ceux qui ont une idée approximative de la manière de conduire un récit comprennent dès les premières secondes que ce personnage fait partie de la catégorie des sacrifiables. Quant aux autres – l’agent Coulson du SHIELD tué dans le premier Avengers, Nick Fury assassiné puis en fait non dans Captain America : le soldat de l’hiver – ils sont quantité négligeable ou astuces de scénario.

Ce principe de « zéro-mort-ou-presque » dans les films Marvel s’explique par la volonté du studio de créer un gigantesque organigramme immuable habité par des personnages qui, chacun, s’avère capable de rapporter des millions de billets verts à la firme (pourquoi, alors, s’en débarrasser ? Mais, monsieur Marvel, de toute façon vous produisez aussi des reboots à gogo, alors qu’est-ce que ça peut faire de tuer un Spider-Man s’il est promis à ressusciter deux ans plus tard dans un autre film ?). Mais ce n’est pas tout. Derrière ce principe perce également une idéologie politiquement correcte : on ne tue que dans un cadre très strict, et uniquement dans des circonstances très particulières. Ce qui est vrai pour les principaux bonshommes du récit l’est aussi pour le peuple anonyme qui regarde. Chez Marvel, pas ou peu de morts visibles, pas ou peu de cadavres d’innocents. Avengers voyait la quasi-destruction de Manhattan (une première au cinéma depuis les attentats du 11-Septembre) sans que l’on voie de corps. Avengers 2 montre une ville entière d’un pays d’Europe de l’Est qui s’élève dans les airs sans que l’on se préoccupe de montrer un type qui tombe – les types qui tombent, cher lecteur, sont toujours les méchants, en l’occurrence, ici, les robots ; et les robots ne sont pas des humains, ce n’est donc pas pareil. Pire encore, dans un geste d’une hypocrisie totale, Joss Whedon s’attache à filmer des super-héros qui se détournent de leur mission (empêcher Ultron de détruire la Terre, rien que ça) pour sauver deux innocents pris au piège de leurs voitures en pleine chute. Okay, deux innocents ; mais quid des centaines, des milliers d’autres qui n’ont pu échapper à la mort ? Pourquoi montrer deux minuscules sauvetages, aux dépens de toute logique narrative ? Sans oublier le chien qui saute in extremis dans la barge avant que celle-ci ne décolle (c’est subtil mais bien visible). Chez Marvel, l’équation est simple : qui sauve une vie sauve toutes les vies. Cette philosophie me convient dans l’absolu (c’est aussi le moteur de La Liste de Schindler), mais dans un film de fiction pure, invraisemblable et spectaculaire, l’absence de morts, l’absence de corps anéanti totalement la menace incarnée par le méchant. Ultron veut détruire le monde mais la caméra ne nous montre pas de cadavres comme conséquences de ses exactions. Quand ce grille-pain en colère se venge sur le personnel du laboratoire du docteur Helene Cho, pas de corps visibles (et Helene Cho survit à l’attaque, bien sûr). Pas de traces.

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Comprenons-nous bien : je ne prône pas la multiplication des morts dans les films, car je n’éprouve pas de plaisir à voir des corps étalés à l’écran. Mais la monstration des conséquences d’actes terroristes ou dangereux participe de la perception de la menace représentée par un méchant qui, à l’instar d’Ultron, est censé faire peu de cas de l’espèce humaine. Il est courant de théoriser que les destructions des tours du WTC le 11 septembre 2011 ne laissaient pas voir de corps, et qu’une partie au moins de la tragédie résidait dans cette absence des répercussions organiques de l’attaque ; et il est vrai que certains films ont génialement joué de cette perception diffuse de la mort (notamment Spielberg et sa Guerre des mondes, dans laquelle les victimes sont évaporées par les lasers extraterrestres, ne laissant que poussière). Dans son récent ouvrage, Le monde jusqu’à hier, le biologiste évolutionniste Jared Diamond explique brillamment que les dangers perçus comme étant les plus grands pour les citoyens américains – les centrales nucléaires, le terrorisme et les accidents d’avion – tuent en réalité beaucoup moins que les voitures, l’alcool et la cigarette ; mais le fait est que ces derniers touchent des individus et, pour l’alcool et la cigarette au moins, sont insidieux car étalés dans le temps (il faut plusieurs années pour mourir de ces vices), tandis que les explosions de centrales nucléaires, les actes terroristes et les crashs d’avions occasionnent un grand nombre de morts immédiatement et produisent une peur proportionnelle à leur brutalité et leur violence. Lorsqu’un événement de ce type est choisi pour être le sujet d’un film, ou l’une de ses péripéties, c’est souvent avec un sens aigu de la tragédie. Le simple fait qu’un type (ou un robot, en l’occurrence) ait comme objectif de détruire tout ou partie de l’humanité devrait produire un sentiment de menace exacerbée : il meurt sans doute moins d’innocents dans les productions Marvel qu’il n’y a de victimes de la cigarette, de l’alcool et des accidents de voiture dans la réalité ; mais Ultron est plus spectaculaire et plus impressionnant que ces trois causes de décès réunies. Or, dans ces films, le spectateur ne ressent nullement cette menace peser, ni sur les innocents, ni sur les (super) héros.

Pour résumer, Avengers 2 reproduit un schéma déjà bien rôdé de récit qui envoie un ou plusieurs super-héros invincibles affronter une menace puérile (« Je veux tuer les Vengeurs sans raison, et après je fais péter le monde entier, sans raison non plus ! ») qui tue potentiellement des milliers d’innocents sans qu’aucune victime ne soit prise en compte, si ce n’est un personnage secondaire. Ce schéma pose, en outre, des problèmes d’incarnation psychologique des protagonistes : il n’est déjà pas évident de s’identifier un minimum à un dieu nordique blond, grand, musclé et qui vole dans les airs à l’aide de son marteau mythologique – ou à tout autre personne dotée de pouvoirs extraordinaires –, mais c’est encore plus compliqué quand ce gars est visiblement intouchable pour l’éternité. L’un des soucis majeurs de ce film, on l’aura compris, n’est autre qu’Ultron lui-même. Alfred Hitchcock disait qu’un bon méchant détermine un bon film, et il n’a pas été démenti depuis. Alors, mettons les choses au clair : un robot-adolescent qui peste toutes les cinq secondes n’est pas un bon méchant capable d’attiser la fascination, ou pour le moins la crainte, du spectateur. Les Vengeurs affrontent une armée de robots et il y a certes plus intéressant en guise d’incarnation. Mais il y a pire : c’est que les Vengeurs eux-mêmes sont désincarnés, et aussi transparents psychologiquement que ne le sont les robots. Stark, Banner, Rodgers, Thor – tous sont aussi lisses et sans intérêt. Et les tentatives scénaristiques maladroites visant à leur donner du corps (l’amourette nullissime entre Banner et Black Widow, la famille cachée de Hawkeye) ne font, paradoxalement, que confirmer cette idée, au sens où elles paraissent complètement artificielles.

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Ce constat est la conséquence directe, à mon sens, de la reprise en main par Disney des affaires de Marvel – oui, les super-héros se sont « disneyisés », ils sont devenus psychologiquement aussi fins que des tranches de papier alimentaire. L’exemple canonique reste Stark : bad boy et franc-tireur dans le premier Iron Man, l’ingénieur génial, prétentieux et insupportable s’est complètement rangé des voitures. Il correspond maintenant bien mieux à l’idéal d’une production familiale. Papa et maman peuvent amener leurs enfants voir des films Marvel sans risquer de leur donner ainsi un mauvais exemple de mode de vie – celui du milliardaire casse-couilles et méprisant. Disney a fait son œuvre. Bien sûr, vous ne verrez jamais, JAMAIS, un super-héros Marvel (et sans doute aucun super-héros tout court) fumer une cigarette. La cigarette, c’est Satan. Le héros torturé façon Sherlock Holmes, accroc à l’opium, ça n’intéresse plus Hollywood. Les super-héros Marvel sont gentils, généreux, dénués de vices et fidèles en amour. Et quand ils ont des enfants (Hawkeye), ils sont mariés, bien sûr, pour ne pas vivre dans le péché.

Ces super-héros sont totalement dénués d’aspérités et de points sombres, et, en ce sens, perdent toute humanité, interdisant à leur égard la moindre forme d’empathie. Stark, Captain America et consorts n’auront jamais peur et jamais ne crèveront. Et vous voulez savoir le pire dans tout ça ? C’est que si l’un d’entre eux ou tous devaient disparaître, on s’en ficherait probablement comme de l’an quarante. Exactement comme de toute l’entreprise Marvel, si elle devait s’arrêter demain.

Eric Nuevo

Titre : Avengers : l’ère d’Ultron
(Avenger : Age of Ultron)
Réalisateur : Jess Whedon
Scénario : Jess Whedon (d’après Stan Lee et Jack Kirby)
Photographie : Ben Davis
Montage : Jeffrey Ford & Lisa Lassek
Musique : Danny Elfman & Brian Tyler
Producteur : Kevin Feige & Mitchell Bell
Interprètes : Robert Downey Jr., Mark Ruffalo, Chris Evans, Chris Hemsworth, Scarlett Johansson, Jeremy Renner, Samuel L. Jackson, Aaron Taylor-Johnson, Elizabeth Olsen, Paul Bettany, James Spader…
Durée : 2h15
Date de sortie en France : 22 avril 2015

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3 réflexions sur “« Avengers : l’ère d’Ultron » de Joss Whedon : on prend les mêmes et on recommence, on recommence, on…

  1. Même en étant un connaisseur des comics, on peut tout à fait rejeter les films Marvel récents. Mis à part la franchise Cap America, la plus intéressante, depuis le premier Avengers, je ne me fatigue plus à aller voir leurs productions débiles qui ont effectivement le même schéma narratif. J’aurai fait une exception pour Ant-Man si Edgar Wright était resté à la barre mais comme ils l’ont poussé vers la sortie car sa vision ne correspondait pas à leur formatage…
    Ce qui me désole le plus c’est que des films à grand spectacle, aussi imparfaits soient-ils, comme John Carter, Pacific Rim ou Jupiter Ascending soient si peu promus quand des blockbusters comme les Marvel ou les Transformers squattent les ondes des mois avant leurs sorties.

    • Je partage complètement ton point de vue (sauf pour le premier Cap America). « John Carter » et « Pacific Rim » étaient des morceaux énormes de fantaisie, d’honnêteté et d’intelligence. Quel dommage que la franchise Carter ne puisse pas exister à cause de son four au box-office, quand les super-héros pourrissent nos écrans dix fois par an…

  2. Pingback: « Jurassic World » : danse avec les raptors | Le blog de la revue de cinéma Versus

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