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Ni réellement mauvais, ni tout à fait bon, Jurassic World déroule un script sans surprises habité par des personnages creux dont on a remplacé l’âme par des archétypes identifiables au premier regard. Et à force de rendre hommage au Jurassic Park original, Colin Trevorrow finit par transformer son film en une resucée maladroite qui se définit constamment comme étant inférieure à son modèle. Et si Jurassic World nous disait toute la vérité sur l’état du blockbuster américain moderne : qu’il est mort depuis vingt ans et que seule son ombre, à l’instar du Dieu nietzschéen, continue d’exister ?

 

« Jurassic World » danse avec les raptors 1

 

Le spectateur, même pas trop exigeant, attend d’un film qu’il va voir au cinéma au moins un minimum d’émotion. Négative ou positive, fâchée ou enjouée, peu importe. Une grosse bouffée de bien-être ou une imperceptible agitation qui pointe son nez au milieu d’une surcouche d’indifférence – mais un truc, quoi, un semblant de chimie qui secoue l’organisme et fait vibrer les sens, qui remplit de bonheur ou fait déborder la casserole. Qu’y a-t-il de pire que de quitter une salle en ressentant autant d’émotion qu’un zombie dans un film de Romero, guidé par des résidus de pulsions ataviques ? Le problème de Jurassic World – disons le premier problème, parmi tant d’autres – c’est sans doute cela. Qu’il ne produise aucune chimie, aucun émoi, pas le moindre trouble. Niveau sensation, ce serait comme d’être coincé dans l’attraction Pinocchio de Disneyland pendant qu’à côté, les autres s’éclatent sur les montagnes russes. Ni excitant, ni intense, ni vraiment ennuyeux non plus, le film de Colin Trevorrow ressemble à l’un de ses raptors : pas de réflexion, seulement de l’instinct, et juste envie de bouffer. Et vu que le spectateur, en face, sait à l’avance à quoi s’attendre, c’est l’encéphalogramme plat assuré.

Isla Nublar reprend du service

Jurassic World prend place 22 ans après le désastre du premier parc conçu par John Hammond. Par un jeu d’identification qui découle directement du modèle spielbergien, 22 ans, c’est aussi l’intervalle de temps qui sépare la sortie de Jurassic World de celle de son illustre modèle, Jurassic Park. Le film qui, avec Terminator 2 : le jugement dernier deux ans avant, a contribué à révolutionner le domaine des effets spéciaux numériques. C’est simple, les dinosaures de 1993, tout comme le cyborg en métal liquide de Cameron en 1991, étaient tellement réussis, qu’aujourd’hui encore ils semblent plus réels que toutes les créations virtuelles de ces dernières années. Autant dire que les mignons raptors que l’on voit ici se trémousser autour de la moto d’Owen font pâle figure à côté de ceux que Stan Winston avait fichu dans la cuisine du parc à la poursuite des deux gamins – sans doute l’une des scènes les plus flippantes de toute la décennie.

Bref : 22 ans après la fermeture forcée du premier parc, à cause des malheureux événements de l’Isla Nublar (quelques types se font becqueter par des dinosaures et voilà que les assurances s’affolent), l’île a été reprise aux pattes des bestioles et a servi de terrain pour l’installation d’un nouveau parc jurassique rutilant, truffé de technologies de pointe et de bidules modernes et superflus – qui ne fonctionnent toujours pas correctement. Les jeeps ont été remplacées par un métro aérien – c’est dans ce véhicule que les visiteurs franchissent le fameux portail emprunté au premier film – et par des gyrosphères, des bulles motorisés qui permettent d’évoluer au milieu des animaux, à la façon d’un zoo de Thoiry d’il y a 65 millions d’années. Et les animatroniques ont été remisés dans la cave pour laisser place à des projections holographiques capables de confondre même un raptor (qui possède, rappelons-le, un cerveau de la taille d’une balle de golf).

Le reste du scénario est assez simple, puisqu’il reprend l’essentiel du déroulement narratif, des enjeux et des personnages du Jurassic Park de Spielberg. Sans même essayer de s’en cacher. Le script conjoint de Colin Trevorrow, de son scénariste Derek Connolly (il a écrit le précédent et premier film de Trevorrow, Safety Not Guaranteed), et du duo formé par Rick Jaffa et Amanda Silver (auteurs des deux reboots de La Planète des singes) est édifié selon le principe de l’hommage nostalgique, un peu à la manière des Star Trek de J.J. Abrams, mais sans subtilité, ni intelligence, ni expression d’un quelconque propos personnel. On y suit un récit quasi-identique, avec présentation des protagonistes sur le départ, arrivée sur Isla Nublar, survol grandiloquent de l’île en hélicoptère (illustré par le thème de John Williams, repris tel quel par Michael Giacchino), exposition d’une bonne demi-heure sans voir les dinosaures, mise en danger des visiteurs à cause d’un animal qui s’est échappé, empathie prononcée pour deux enfants d’une même fratrie qui sont aussi des proches d’une personne qui travaille dans le parc (Zach et Gray sont les neveux de Claire, la directrice des opérations, comme Tim et Lex étaient les petits-enfants de John Hammond), balade dans le parc abandonné à lui-même, affrontement final avec raptors et T-Rex… Arrêtons-nous là. Le Monde perdu n’était pas une très bonne suite, malgré le retour de Spielberg derrière la caméra, mais au moins essayait-elle de s’affranchir du premier opus. Jurassic World ne perd pas de temps à tenter l’émancipation, parce que toute fuite est vouée à l’échec. Alors, plutôt que de faire les hypocrites, on y va carrément, et on inclut parmi les deux enfants principaux un dino-addict qui prétend tout apprendre sur le crétacé à un grand frère qui ne s’y intéresse que lointainement, comme autrefois Tim avec Lex.

« Jurassic World » danse avec les raptors 2

Pour ce qui est des autres personnages, Jurassic World étale des caractères creux et insignifiants, faciles à résumer en quelques mots pour quelqu’un qui voudrait raconter le film en moins de deux minutes. Observez : Vincent d’Onofrio / Hoskins est un bad guy qui rêve de transformer les raptors en soldats. Omar Sy / Barry, un dresseur de dinos qui cause français. Et ça fonctionne de la même manière pour les héros : Chris Pratt /Owen, dresseur macho mais courageux. Bryce Dallas Howard /Claire, obsédée par son boulot et par les gros muscles. Nick Robinson / Zach, passe son temps à reluquer les adolescentes qui l’entourent. Ty Simpkins / Gray, sourit quand il y a des dinos mais pleure quand il pense à ses parents qui pourraient divorcer. Ce n’est pas plus compliqué que cela. Tous les personnages sont logés à la même enseigne, jusqu’à la mère des deux ados qui appelle sa sœur Claire pour pleurnicher parce que ladite Claire leur avait promis un week-end en famille et qu’elle est trop occupée par son job pour les prendre en charge (alors même que leur mère appelle depuis son bureau, pendant qu’elle a envoyé ses mômes à Isla Nublar, seuls au milieu des bestioles). Ce ne serait pas si grave si, en outre, les personnages secondaires n’étaient pas vainement accentués par des psychologies grotesques, avec l’exemple canonique du vaniteux représentant d’InGen, Hoskins, qui tente d’imposer son obsession débile de traiter les raptors comme des combattants au service de l’Amérique. Comparativement à la sottise du personnage, sa mort est encore trop douce. Il aurait bien mérité de prendre la place de l’avocat de Jurassic Park et de finir croqué sur le siège des WC.

Un parc séduisant mais sans idées

C’est simple, Jurassic World n’est rien d’autre qu’un parc d’attractions spectaculaire dont l’idée fixe est de ne surtout prendre aucun risque, ni rien proposer d’original visuellement. En deux heures de films, on ne peut citer aucune invention esthétique ou cinématographique. C’est qu’il ne faudrait pas s’exposer à s’aliéner une partie du public, qui veut un bidule simple et aisé à suivre. Autant Jurassic Park était un concentré d’art, autant, chez Colin Trevorrow, toute vision artistique a été siphonnée. Autant le film de Spielberg s’interrogeait sur la société du spectacle et la vanité du créateur (ah ! le personnage de John Hammond et cette scène avec Laura Dern dans la salle à manger !), autant celui-ci est devenu précisément le produit que le premier film s’évertuait à dénoncer : une caricature de rêve qui n’aurait même pas la décence de se transformer en bon vieux cauchemar.

En ce sens, Jurassic World est moins une exception dans le paysage hollywoodien actuel qu’un symptôme de la maladie qui ronge le système de production, et que nous dénoncions déjà à corps et à cris dans notre critique de Avengers 2 : le manque d’idées et devenu tellement flagrant que, pour survivre, il s’est métamorphosé en principe narratif. Le modèle de production biaisée de Jurassic World est décrit quasiment point par point à l’intérieur de son propre récit, et peut se résumer en un mot unique : « reconfiguration ». Tout, dans ce nouvel enclos à dinos, est une reconfiguration du « réel » – un réel incarné par le premier parc. Tout, ici, cherche à se construire sur les restes du passé. Cela est vrai du plus petit détail – le portail de Jurassic World a été fabriqué avec du bois de l’original (c’est une voix off dans le métro aérien qui nous l’indique) – jusqu’au plus gros, littéralement parlant : l’Indominus Rex, la nouvelle attraction du parc, a été génétiquement reconfiguré à partir d’un mélange d’ADN de plusieurs dinosaures. À Masrani, le directeur du parc, qui se plaint qu’il n’y ait dans l’Indominus rien qui soit « naturel », le professeur Henry Wu (échappé de Jurassic Park, justement) répond : « Rien, à Jurassic World, n’est naturel ; nous avons toujours comblé les trous dans le génome avec de l’ADN d’autres espèces. Si le code génétique était de première main, nombre de ces dinosaures auraient une apparence différente. Mais vous ne nous avez pas demandé du réel, vous avez réclamé plus de crocs. » Voilà. Henry Wu nous le dit en face, sans chichis : Jurassic World n’est pas du cinéma, c’est de la surcharge pondérale, du gras, pour satisfaire la moindre exigence d’un public endormi, comme est endormi celui du parc dans le film parce qu’il s’est lassé de voir « juste » des dinosaures.

« Jurassic World » danse avec les raptors 3

Le dinosaure mutant, l’Indominus Rex (le terme, forgé de toutes pièces, signifie « indomptable »), serait ainsi le symbole même du film dont il est la vedette : fabriqué ex nihilo par des scientifiques vaniteux, composé à la façon d’une créature de Frankenstein pour être toujours plus grand et toujours plus fort, dans le but d’impressionner un public apathique (comprenez : un public qui s’est lassé des copies stupides de l’original qu’étaient Le Monde perdu et Jurassic Park III), l’Indominus tente de prendre la tangente et devient rapidement incontrôlable. Soit exactement ce qui arrive au film, qui s’éparpille dans tous les sens dès qu’il entre dans sa seconde partie. Le monstre est censé être tout à fait original, mais il a été produit à partir de cellules de vélociraptors – métaphore d’un film qui puise à foison dans le code génétique de Jurassic Park.

L’ombre du cinéma d’hier plane toujours

À ce stade, il est nécessaire de faire deux constats. Le premier, c’est qu’en vertu du fait que le nom de l’Indominus Rex a été donné à leur nouveau joujou par les investisseurs, Jurassic World matérialise le fantasme total du marketing tout-puissant, qui est non plus de posséder les choses, mais de les (re)baptiser. Après les enceintes sportives (Kindarena ou Allianz Arena), les marques finiront bien par faire du naming avec les êtres vivants. Vous serez peut-être un jour payé par Nestlé pour appeler votre fils Chocapic. En cela, le film se révèle assez malin, car l’Indominus Rex s’affranchit bientôt de la clôture physique et métaphorique dans laquelle on a cherché à le cloisonner. Sauf que ce n’est pas vrai jusqu’au bout. Car la victoire finale du T-Rex est aussi la victoire d’une marque déposée. En reproduisant à l’identique, ou presque, l’un des plans finaux de Jurassic Park, avec ce T-Rex qui rugit parce qu’il a gagné, le film de Trevorrow finit par réaffirmer une dernière fois sa soumission au passé.

Le second constat, c’est que ce principe de reconfiguration laisse entrevoir le désespoir d’un système de production qui tourne en rond, et risque de finir par s’écrouler sur lui-même quand bien même il aurait pris conscience de ce risque. Dans l’une des séquences de la deuxième moitié du film, les deux gamins, Zach et Gray, perdus au milieu du parc, explorent les ruines du centre d’accueil de Jurassic Park (celui qui, justement, témoignait de la « victoire » du T-Rex) ; avant de réparer l’une des vieilles jeeps utilisées autrefois par le professeur Grant et les autres, et de rejoindre la civilisation sur ce véhicule vieillot, mais finalement plus sécurisant que les stupides gyrosphères de Masrani. Il faut y voir la métaphore d’un film qui s’édifie perpétuellement sur les vestiges d’une œuvre précédente, de la même manière que le long-métrage hollywoodien se bâtit en s’appuyant sur les bases jetées par le cinéma des années 90.

Se jouant d’un paradoxe qui n’est qu’apparent, Jurassic World n’a de cesse de nous répéter que son modèle de 1993 restera toujours meilleur. Jusqu’au technicien Lowery qui, en sus de porter un t-shirt à l’effigie de Jurassic Park (et l’on sait combien la stratégie marketing du film était brillante, puisque l’affiche du film reproduisait le logo du parc, et inversement) acheté sur Ebay, confesse son admiration pour le premier parc et son humilité scientifique : « Ils n’avaient pas besoin de ces hybrides génétiques, ils se contentaient de dinosaures, des vrais, c’était largement suffisant. » (Branchez le traducteur universel, et vous obtiendrez la phrase suivante : « Dans les années 90, ils n’avaient pas besoin de toutes ces scènes d’action débiles et de ces personnages grotesques, ils se contentaient de faire du cinéma, du vrai ».)

« Jurassic World » danse avec les raptors 4

Ce paradoxe, disions-nous, n’est qu’apparent, parce que tout dans Jurassic World respire une idée très simple : que tout le monde, réalisateur y compris, sait pertinemment que le film de Spielberg est indépassable, et le restera pour encore très longtemps. Par conséquent, quel est le but de ce long-métrage ? Jurassic World essaie-t-il d’amadouer le spectateur, de la même façon qu’Owen s’évertue à dresser les raptors, pour endormir sa méfiance ? Non, il s’agit plutôt de faire passer un message, discret mais révélateur : que le cinéma d’aujourd’hui n’arrive pas à la cheville du cinéma d’hier, et que malgré les succès phénoménaux enregistrés par les productions récentes (rappelons que Jurassic World a signé le meilleur démarrage de tous les temps), les studios ne sont pas dupes. Simplement, ils surfent sur le malentendu et font semblant de ne pas voir la réalité en face ; comme Owen, une fois encore, qui a l’impression, mais l’impression seulement, d’avoir autorité sur les raptors alors qu’ils sont en vérité incontrôlables. Si, dans la scène finale, le raptor fait les yeux doux à cet humain insignifiant avant de sauter sur le méchant Indominus (se retournant, de fait, contre un membre de sa fratrie), c’est sans doute avant tout par pitié. Ou par colère envers son oncle l’Indominus. Mais certainement pas par soumission à ce type qui ressemble vaguement à un Indiana Jones du pauvre. Comme le spectateur, qui va voir en masse Jurassic World, mais en n’étant pas dupe du fait que ce qu’il va voir ne cesse de tourner en rond depuis des années. Enfin – on l’espère, qu’il n’est pas dupe, le spectateur. On l’espère vraiment.

Eric Nuevo

 

Jurassic World

Réalisation : Colin Trevorrow

Scénario : Rick Jaffa et Amanda Silver (les 2 derniers Planète des singes), Colin Trevorrow, Derek Connolly (scénariste pour le précédent film de T., Safety…), d’après les romans de Michael Crichton

Musique : Michael Giacchino

Photographie : John Schwartzman

Production : Patrick Crowley, Frank Marshall

Durée : 2h05

Distribution : Universal Pictures International France

Sortie le 10 juin 2015

 

 

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