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La mise en scène de Clint Eastwood a souvent été qualifiée d’académique, pas de fioritures, des mouvements de caméra simples, narration portée essentiellement par des champs/contre-champs. On lui préfèrera le terme de classique qui résonne moins péjorativement. En effet, ses films se distinguent par leur manière de prendre le temps de présenter les différents personnages, leur environnement, la construction des plans pour mieux les y intégrer et intéresser les spectateurs. Et dans ce registre, l’exposition de Jugé coupable (qui connu à l’époque une cuisante et injuste indifférence au box-office) est éminemment représentative. De plus, sous couvert d’un sujet presque cliché, un journaliste fouineur tente de remettre en cause la culpabilité d’un condamné à mort, ces treize premières minutes vont surtout orienter subrepticement le récit vers une voie plus intime. Il ne sera pas seulement question de justice bafouée à rétablir et de vérité à révéler mais également de la trajectoire croisée de deux personnalités aux antipodes dont l’évolution sera concomitante, à tel point qu’au final ils finiront par échanger leur condition. Ce n’est pas tant la rédemption de son anti-héros de journaliste qui importe que de retrouver une certaine forme d’équilibre. Mais revenons à cette exposition.

Le film débute, comme souvent chez Eastwood, par un plan aérien nous transportant sur le premier lieu de l’intrigue, ici en l’occurrence la prison d’état de San Quentin en Californie où est enfermé Franck Beechum, un noir, qui attend dans le couloir de la mort d’être exécute à minuit le lendemain. On y procède à son ultime examen médical.

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On enchaîne dans un bar où Steeve Everett (Eastwood) discute avec sa très jeune collègue qui se plaint que son article sur Beechum ait été rejeté au dernier moment. Dans cette seule séquence de parlote, on y apprend que le journaliste avait encore récemment un penchant marqué pour l’alcool et que son mariage ne le bride pas face à une jolie femme. Un personnage auquel il semble difficile d’emblée de s’attacher, du moins d’éprouver de la sympathie. Eastwood continuant à jouer avec les sentiments d’attraction et de répulsion générés par les personnages qu’il a interprété jusque là souvent stigmatisés pour leur ambivalence morale.

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Déjà, les deux protagonistes principaux, le condamné et le journaliste, sont liés par le montage. Et leur rapprochement sera encore plus efficient dans le récit lorsqu’à la suite de la mort de Michelle, c’est Everett qui sera chargé de recueillir les dernières impressions de Beechum. Elle s’est tuée sur la route peu après avoir quitté le bar où elle flirtait avec Everett, encastrant sa voiture dans un virage dangereux.

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Et tandis que la caméra effectue un lent traveling latéral pour dévoiler le véhicule embouti, on poursuit avec un traveling avant venant du plafond montrant Beechum en train de dormir.

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C’est la mort qui « unira » Everett et Beechum, Eastwood le signifie à l’écran alors même que l’on ne connaît pas encore la raison de la future exécution. Ce n’est que plus tard que l’on apprendra au détour d’un dialogue qu’il est accusé d’avoir tué une jeune caissière de supérette pour 96 dollars.
Le lent mouvement de caméra vers le visage de Beechum nous fait ainsi pénétrer dans son rêve. Mais plutôt que de nous montrer la scène fatidique de son point de vue, on voit un moment trivial, Beechum passant la tondeuse tandis que sa femme l’interpelle qu’il ne reste plus de sauce barbecue.

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La révélation de ce qu’il s’est passé n’interviendra que bien plus tard, au moment de la rencontre entre Everett et Beechum qui se déroulera au bout d’une heure de métrage, une fois que le journaliste, et par la même occasion le spectateur, se sera forgé son propre avis en mettant à jour des contradictions troublantes. Dévoiler trop tôt la version des faits de Beechum, qui plus est en rêve, n’aurait fait qu’engendrer un jugement hâtif, en faveur ou non du condamné. Or c’est exactement contre cette précipitation, cet empressement à évaluer une situation, que travaille Everett.
Et puis, la scène anodine du songe permet également d’introduire l’importance des relations familiales pour les deux personnages.
Eastwood met fin à la rêverie en mettant le de Beechum endormi en surimpression et en reprenant le mouvement introductif vers son visage. L’image redevient nette au moment où il ouvre les yeux au son d’un grille que l’on claque.
Tandis qu’on lui demande ce qu’il aimerait au petit déjeuner, on passe d’un plan montrant le gardien consignant sa réponse par écrit à un plan au sein du journal où travaille Everett, son patron Alan Mann (James Woods) traversant la salle des rotatives pour retrouver son rédacteur en chef Bob Findley (Denis Leary).
Toujours cette volonté de lier à l’image tous les éléments importants qui interviendront dans l’histoire, ici les deux hommes représentant l’autorité et contre laquelle Everett (et tous les persos joués par Eastwood) est en butte.

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La discussion de Mann et Findley va les amener à évoquer le cas Everett à qui il va être confié de reprendre là où s’était arrêté Michelle. Et au fil des échanges, on en apprendra un peu plus sur le caractère entier et intègre d’Everett (il quitta la Grande Pomme suite à un article mettant en cause le maire de la ville), nous faisant découvrir une facette plus positive du personnage.

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Et qu’Eastwood s’ingéniera à contrebalancer immédiatement en enchaînant avec une scène montrant Everett éliminer les preuves de son passage chez une de ses maîtresses (il jette ses mégots dans les toilettes) ! D’autant plus qu’Everett racontera une histoire bien différente à la femme, il dit qu’il s’est fait pincer en train de fricoter avec la fille de son directeur de publication de l’époque. Et l’on apprend dans la foulée que cette femme en nuisette n’est autre que l’épouse de Bob Findley son rédac-chef auquel Everett reconnaît des qualités. Il n’a pas agi par malice ou une vengeance quelconque mais a suivi son instinct. Un personnage décidément difficile à cerner, ce qui en fait toute la beauté.

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Cette complexité si authentique qu’il injecte dans la plupart des personnages qu’il incarne, Eastwood la fera évoluer au sein de son récit pour mieux questionner les apparences. Et ici c’est d’autant plus pertinent que l’on aura tôt fait de juger l’attitude d’Everett (mauvais mari et on le verra par la suite un père pas toujours très recommandable !) voire même la condamner, livrant ainsi un étonnant jeu de miroir avec la propre situation de Beechum. Rien n’est acquis et pour avoir la perception la plus juste de la situation, il faudra creuser, gratter le vernis protecteur de l’image renvoyée. Et Eastwood s’y emploiera avec brio le reste du film.

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Everett est un sacré numéro dont le réalisateur a su brosser le portrait rapide à travers les différents personnages secondaires qui le connaissent et le fréquentent. Enfin, alors que le queutard est en train de s’habiller et s’apprête à partir, la femme répond à un coup de téléphone. Il s’avère qu’il s’agit de son mari qui cherche à contacter Everett. Ultime élément qui finit de tout lier ensemble et permet en outre d’orienter la relation Everett/Findley à venir vers une inimité assez perturbante pour l’action du journaliste.

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A ce stade, il ne reste plus à Everett qu’à quitter les lieux, les coulisses, pour faire son entrée dans l’arène et rejoindre sa rédaction afin de se mettre au travail. En effet, jusqu’à présent, Everett aura été le seul à avoir été présenté hors de son milieu fonctionnel, induisant ainsi qu’il demeure à la marge de tout. La suite du récit démontrera d’ailleurs que c’est son action en périphérie des voies classiques d’investigation qui sera déterminante et décisive.

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Fin de l’exposition des enjeux où finalement il aura été assez peu question du meurtre responsable de l’emprisonnement, et bientôt la mort, de Beechum. L’essentiel, comme la vérité, est ailleurs, dans les rapports entretenus par Everett et Beechum avec les personnes gravitant autour d’eux. Et Eastwood profite de ces premières minutes pour tracer en filigrane la relation entre les deux « héros » dont les trajectoires finiront par se croiser et évoluer de concert le temps de l’enquête.

Une réalisation efficace, pragmatique, qui va droit à l’essentiel. Et qui se montre déjà pourtant particulièrement significative quant à ce qui sous-tendra réellement un récit luttant en creux contre les idées préconçues et la simplification sécurisante pour renouer avec une honnêteté intellectuelle sinon absente du moins en sommeil chez les représentants institutionnels.
Jugé coupable est certes un film mineur dans la filmographie éclatante de Clint Eastwood mais qu’il ne s’agit pas de déconsidérer sous prétexte de son apparente simplicité.

Nicolas Zugasti


TRUE CRIME

Réalisateur : Clint Eastwood
Scénario : Larry Gross, Paul Brickman, Stephen Schiff
Interprètes
: Clint Eastwood, Isaiah Washington, James Woods, Denis Leary, Diane Venora …
Photo : Jack N. Green
Montage : Joel Cox
Origine : Etats-Unis
Durée : 2h07
Sortie française : 21 avril 1999

 

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Une réflexion sur “« Jugé coupable » de Clint Eastwood : un plan simple

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