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«Je fais ce que je veux !» Cette phrase, répétée à longueur d’interview durant la promotion de Million Dollar Baby, résume parfaitement ce qu’est devenue la filmographie de celui qui apparaît aujourd’hui comme le dernier des géants d’ Hollywood, ou du moins son dernier des Mohicans comme il aime également à le rappeler. Pourtant pendant longtemps, sa devise préférée, ou plutôt subie, était «  Un pour un »  tant Clint Eastwood aura alterné films commandés par les Studios et projets plus personnel, rejoignant en cela ses modèles de cinéma que furent John Ford, Raoul Walsh, William Wellman et bien entendu Don Siegel. Mais, même s’il aura fallu longtemps pour en arriver là, depuis deux décennies, le cinéaste, devenu par un étrange effet miroir un maître adulé et reconnu à son tour, se trouve à un point limite où plus rien ne peut l’arrêter. Libéré de toute pression, indépendant des désidératas des producteurs, Eastwood se concentre maintenant sur les histoires qui l’interpellent et le sensibilisent. Désireux d’extraire la sève de ce qu’il veut narrer afin d’imprimer sur l’écran un long-métrage pouvant paraître simple au premier abord mais dont les ramifications semblent nombreuses, le natif de San Francisco se transforme en conteur à l’image de ses illustres prédécesseurs et met son incroyable talent ainsi que toute son énergie au profit d’une supposée totale transparence tant au niveau de la réalisation que du montage. Mais attention ; comme une gourmandise au fort pouvoir d’attraction, le réalisateur californien cède très souvent de façon remarquable, et pour notre plus grand bonheur, à la tentation du clair-obscur, procédé cinématographique qui appuie fortement la complexité de son œuvre.

Clint EastwoodNoir et blanc et en couleur !
Technique artistique inspirée par la peinture et permettant la production d’images contenants des effets de relief par la superposition d’effets d’ombre et de lumière, le clair-obscur nourrit l’œuvre d’Eastwood tout en permettant une stimulation de sa dramaturgie. Et quel que soit le genre cinématographique traité – thriller, western, biopic ou film romantique – le réalisateur compose, avec son directeur de la photographie bien évidemment, un mélange d’ombre et de lumière qui installe sur l’écran une dualité inspirant l’ambiguïté voire l’imprévisibilité des situations. En effet, ce mélange, si savamment dosé, impose par la tension qu’il induit le fait que la vie ne tient qu’à un fil et que celle-ci est guidée par le destin.
Parfaitement maîtrisé, le clair-obscur permet également au cinéaste de sensibiliser le spectateur sur le fait évident que le drame se joue aussi bien la nuit ( le mitraillage de la voiture de police dans L’Épreuve de force par exemple ) que le jour ( la mort de Kevin Costner dans Un monde parfait ) voire en pleine lumière ( l’accident de Maggie dans Million Dollar Baby ).

Un Monde parfait
D’ailleurs, la réussite d’Impitoyable, chef d’œuvre absolu qui symbolise paradoxalement la fin du genre Western, tient pareillement à l’utilisation parfaite de cet art. Conjointement réalisées par Eastwood et son photographe Jack N. Green, les scènes contrastées par l’apport de cette technique contribuent énormément à l’ambiance sinueuse, obsédante et finalement crépusculaire de ce film magnifique. Et de confirmer la dualité omniprésente dans sa production, à savoir que si la nuit apporte son lot de meurtres et de désastres ( l’attaque finale de William Munny sur le saloon ), le jour n’est pas non plus de tout repos ( le meurtre pathétique et en pleine lumière de Davey ).

Fait pour être vus sur grand écran tant le dosage de cette technique apparaît fortement comme un élément de leur histoire, les films d’Eastwood deviennent donc par l’utilisation du clair-obscur des lieux d’inconfort où les personnages se fondent les uns dans les autres à l’image des enlacements torrides mais finalement pudiques des protagonistes de Sur la route de Madison. Lié à ses thématiques comme la cohabitation dans un même lieu d’éléments contraires et dissemblables ou la bivalence des êtres qu’il filme, le contraste lumineux apporté par le clair-obscur surligne parfaitement le discours du maître.

Sur La Route de Madison

Sur La Route de Madison

Privilégiant l’inspiration sur la répétition et donc la première prise sur les autres, le grand Clint est un cinéaste de l’instinct. Confiant en les qualités de ses collaborateurs avec lesquels il entretient des relations de fidélité, il capte l’inspiration de l’instant et tire la quintessence du travail de tous. Mais loin d’être figée, l’utilisation du clair-obscur évolue au fil de ses longs-métrages. Si depuis Play Misty for Me, Eastwood l’utilise pour chacune de ses réalisations, cette technique n’est pas figée et change au fil des différents projets.

Car chez ce cinéaste, chaque opus diffère du précédent et du suivant. Ainsi, depuis le début de sa collaboration avec Tom Stern (Créance de sang en 2002), les sujets traités dans ses films sont de plus en plus polémiques. De la pédophilie (Mystic River) à l’euthanasie (Million Dollar Baby) ou la remise en cause du patriotisme américain et japonais (Mémoires de nos pères/ Lettres d’Iwo Jima) rien ne semble impressionner et rebuter l’ancien maire de Carmel. Et l’utilisation systématique du clair-obscur, permettant la production de films noir et blanc en couleur, est le procédé parfait permettant d’illustrer ses thèmes controversés.

Morale de l’histoire !
Mais si ce procédé cinématographique est si important et fondamental aux yeux de Clint Eastwood, c’est parce qu’il reflète idéalement le message véhiculé par le cinéaste et surtout cultive son ambiguïté. De façon générale, l’icône incarne dans ses films, par son jeu ou sa réalisation, le combat d’un être écartelé entre deux extrêmes possibles, deux destins. Ce dernier n’a alors de cesse de multiplier les points de vue, investissant ce que l’on pourrait définir par le clair-obscur « moral » comme thématique principale de ses œuvres.
Ainsi dans L’Homme des hautes plaines, le « héros » utilise les mêmes méthodes critiquables que les assassins de son frère et contraint les spectateurs de s’interroger : le justicier est-il un ange libérateur ou un démon criminel ?

Bronco Billy

Bronco Billy

Dans Bronco Billy, le héros fantasmé et adoré des enfants est un repris de justice qui a fait sept années de prison. Pour La Corde raide, film qu’il a co-réalisé bien qu’il n’en soit pas crédité, le génial californien incarne magnifiquement un flic aux penchants inavouables confronté à un tueur de prostituées, ancien flic.
Et dans Impitoyable la justice est rendue par le plus affreux des criminels.
Parfois, le clair-obscur moral se développe d’un film à l’autre, l’exemple bien évidemment le plus criant étant le diptyque Mémoires de nos pères / Lettre d’Iwo Jima. Mais ne pourrait-on pas opposer de la même façon le sublime Un monde parfait qui marque les défaillance du système judiciaire dans son ensemble, ou Jugé coupable qui cible peu ou prou les mêmes institutions et un Firefox, film où la star véhicule les idéaux de grands corps de l’État. Et de noter également les différences et antagonismes entre la justice personnelle prônée par un Sudden Impact et celle, gangrénée par le mal et finalement vaine, du magnifique Mystic River.

Alors au final, Clint Eastwood est, malgré ses propres réticences, un auteur dont le but ultime est d’offrir à ses spectateurs une vision, embellie, critiquable mais surtout altérée par une alternance d’ombre et de lumière , de toutes les Amériques, celle de Dirty Harry jusqu’à son exacte contraire, celle de Honkytonk Man.

Sudden Impact

Sudden Impact


Exemple parmi d’autres : Million Dollar Baby
Maître, comme nous venons de le voir, dans l’art de l’utilisation du clair-obscur, Clint Eastwood utilise énormément ce procédé dans Million Dollar Baby, l’un de ses meilleurs films ou du moins l’un de ses films où l’émotion est la plus forte. Il se sert en effet de cette technique afin de privilégier des instants forts de sa dramaturgie en plongeant le visage de ses personnages principaux dans le noir où à moitié dans le noir. Cette figure de style, qui trouve son aboutissement dans l’euthanasie finale, rappelle ici que la vie tient à peu de chose et participe amplement à l’ambiance crépusculaire du film, une autre constante de la carrière d’Eastwood.

Désireuse d’entamer une carrière de boxeuse professionnelle, Maggie rencontre Frankie. Malmené par les aléas de la vie, ce dernier refuse catégoriquement de l’entraîner. Maggie n’a donc pas le choix et doit s’entraîner seule, le soir après le travail.

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Sur la photo ci-dessus, Maggie s’entraîne donc de nuit au sac de frappe. La lumière magnifique du directeur de la photographie Tom Stern, se focalise sur le mur en arrière-plan. La silhouette de la boxeuse se dessine dans le noir au premier plan. Sa volonté est sans faille et elle y arrivera coûte à coûte. La lumière sur le mur rappelle qu’un espoir est possible et que, au final, Frankie se laissera convaincre. De plus, éclairée magnifiquement par Tom Stern, la pancarte au milieu du plan où figure la devise de la salle agit telle une pensée matérialisant clairement l’envie et l’ambition de la boxeuse ce qui motive son obstination. Toutefois, l’absence de lumière au premier plan annonce des lendemains qui déchantent.

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Sur la photo ci-dessus, on peut voir les deux compères de longue date, Scrap et Frankie, discuter dans les vestiaires. Pour cet instant dramatique, les visages des deux protagonistes sont partiellement plongés dans l’ombre. Cet effet permet d’instaurer entre Eastwood et Freeman une ambiance qui amène à percevoir le vestiaire comme un confessionnal, l’un des personnages attendant l’absolution de l’autre. Cette relation entre les deux septuagénaires est à l’opposée de celle que vit Frankie avec le prête de sa paroisse ; Contrairement à cette scène avec Scrap, les scènes avec le prête se déroulent en plein jour.

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Coupable, selon lui, de ne pas avoir « sauvé » Scrap lors d’un combat où celui-ci a perdu un œil, Frankie n’agit que selon une seule règle « se protéger » ! De plus, Frankie vit avec le remord d’une relation inexistante avec sa fille. Il trouve donc en Maggie, deux raisons, sportive et paternelle, d’effectuer sa rédemption. Après avoir longtemps refusé d’entraîner cette boxeuse, le coach bourru accepte enfin ce défi.
Le clair-obscur de la photo ci-dessus exprime l’aboutissement de cette relation. Seuls sont éclairés, par une lampe placée juste au-dessus de leur tête à la façon d’une auréole, les sourires des deux personnages qui deviennent complices. Mais l’ombre est là, menace toujours présente et nous rappelle qu’un drame peut toujours survenir.

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Après son dramatique combat Maggie se réveille à l’hôpital. Le plan sur son visage, plus lumineux que les précédents, est plongé partiellement dans l’ombre, annonce la tragédie finale. La première personne qu’elle voit à son réveil, c’est son entraîneur, le visage également plongé partiellement dans le noir. Celui-ci aura donc échoué deux fois dans deux domaines. Sportivement, il commet la même erreur qu’avec Scrap et laisse un boxeur handicapé. Personnellement, la relation avec sa « fille adoptive » n’ira pas plus loin que celle avec sa fille « naturelle ». Il reste seul mais pour trouver un semblant de paix, c’est lui qui doit enfreindre la loi et pratiquer l’euthanasie sur son élève. Le clair-obscur, moins présent qu’auparavant, matérialise l’absence de choix possible et surtout l’issue finale et rédhibitoire.
Permettant au cinéaste de colorer la palette des sentiments véhiculés par ses acteurs mais également d’appuyer sur l’ambiguïté de son œuvre dense, le clair-obscur est le compagnon idéal de ce cinéaste d’exception.

Fabrice Simon

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