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Un cigare entamé, un poncho et un sombrero ; pendant longtemps la représentation du cow-boy à la manière de Clint Eastwood, dans l’imagerie populaire, s’identifia à celle véhiculée par les œuvres de son mentor Sergio Leone. Pourtant, dès son premier film en tant que producteur, Pendez-les haut et court en 1968, Eastwood prend une trajectoire différente de celle prise par son illustre modèle. Car si chez Sergio Leone, la violence induite par le western était jouissive, chez Eastwood elle sera d’abord cérébrale ! La vengeance personnelle et la justice collective sont ainsi mises sur un même banc, celui des accusés. L’Ouest est devenu si dangereux qu’un individu lambda peut-être être pendu sans aucune justification. Le héros de ce film, Jeb, est le précurseur des personnages torturés et traumatisés qui composent le paysage eastwoodien. Acceptant l’étoile de shérif afin de se venger d’une pendaison à laquelle il a échappé de justesse, Jeb devient l’ambiguïté personnifiée, soit le modèle parfait de l’anti-héros qui traverse la conséquente œuvre de l’icône californienne. Et par ses actions, ce personnage ni positif ni négatif véhicule l’idée essentielle que la violence engendre la violence. Cercle vicieux sans fin, celle-ci amène alors ses personnages à subir une spirale tragique, des circonvolutions assassines qui, telle une gangrène non soignée, amène au final désespoir et aux conséquences létales. Primordiale dans la carrière de Eastwood, bien qu’elle n’ait pas été officiellement réalisée par ses soins, Pendez-les haut et court est une œuvre fondatrice dont la thématique principale se déclinera dans les autres westerns du maître, jusqu’à atteindre son apogée vingt-cinq ans plus tard dans Impitoyable.

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Chez ce cinéaste d’exception, que ce soit dans ses westerns ou ses films noirs, le rapport de l’homme à la loi et à l’ordre établi est source de conflit. Tiraillé entre deux possibilités diamétralement opposées, le héros de ses long-métrages n’aura de cesse d’osciller entre représailles et punitions, crime et justice tout en remettant perpétuellement en cause les institutions collectives. Le mercenaire, l’étranger de passage est amené à se questionner sur la cause qu’il est censé défendre. Dans Joe Kidd (1972), le chasseurs de primes va à l’encontre des intérêt des gens qui l’emploient pour prendre fait et cause des révolutionnaires mexicains. Dans L’Homme des hautes plaines (1973), l’étranger, l’homme sans nom vient sanctionner une ville coupable de ne pas avoir protégé son frère dont personne ne sait, finalement, s’il était ange ou démon. Seul en réchapperont, dans la répression perpétrée par ce descendant des empereurs tyranniques romains, les exclus de la société comme un nain ou un indien.
Dans Josey Wales le hors-la-loi (1976), la justice personnelle paraît ridicule tellement elle semble dérisoire. Détruit moralement par le meurtre de sa femme et de son fils, le justicier Wales tente d’exercer une vengeance infinie tant il rencontre de cibles potentiels de son courroux. Laissant finalement son désir de revanche en plan, il recueillera un panel de laissé pour compte afin de constituer une communauté, une famille à l’opposée de sa famille originelle.

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Dans tous ces long-métrages, inutile toutefois de rechercher une quelconque consolation dans la religion. Celle-ci n’amène, dans ces lieux de désolation, aucun secours ou réconfort. Dans Pendez-les haut et court, Jed préfère passer un instant avec une prostituée plutôt que d’écouter le prêche d’un homme d’église. De toutes les façons, Jed avait prévenu de manière péremptoire ; concernant sa survie « Dieu n’y est pour rien ! ». L’étranger de L’Homme des hautes plaines place, lui, le prêtre de la ville au même niveau que ses concitoyens. Soit au niveau d’une cible potentiel. Mais c’est pourtant en religieux que Eastwood revient au western, en 1983 pour l’un de ses meilleurs film, Pale Rider.

Dans cet opus qui a eu le droit d’être projeté au festival de Cannes, l’homme sans nom devient un pasteur qu’une prière, prononcée par une âme innocente, suffit à convoquer. Devenu l’exact contraire de l’étranger de L’Homme des hautes plaines, le héros de ce film visuellement magnifique coupe définitivement les ponts avec son homologue léonien. Bénéficiant d’un clair-obscur de toute beauté, oscillant entre la luminosité des séquences d’extérieur et la pénombre des scènes d’intérieur, Pale Rider est, au premier abord, un western de structure classique qui délimite, comme tant d’autres avant lui, la frontière tenue entre le bien et le mal. Exempt du cynisme omniprésent dans les précédents réalisations du maître, ce film remarquable réussit toutefois la synthèse idéale entre les westerns traditionnels de Ford, par exemple, et les westerns crépusculaires de Arthur Penn ou de Sam Peckinpah apparus au début des années 60.

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« C’était le sujet idéal pour le dernier western » ; cette phrase, prononcée lors d’une interview donnée à la sortie de Impitoyable, résume parfaitement toute l’estime que possède Clint Eastwood pour ce genre qu’il l’a révélé. Car quoi de plus respectable que d’offrir à un genre cinématographique qu’on affectionne, comme cadeau d’adieu, le dernier chef d’œuvre possible. Spécialiste de la première prise, cinéaste de l’émotion et de l’immédiateté, Eastwood aura tout de même attendu dix ans, histoire d’avoir l’âge du rôle, pour réaliser Unforgiven ( le titre original est bien plus significatif que le titre français tant il n’y aura de pardon pour personne ).
Western sans lyrisme, Unforgiven raconte l’histoire d’un ancien tueur reconvertit en fermier qui va accomplir une dernière mission : venger une prostituée défigurée par un cow-boy mal intentionné.
Dans ce long-métrage, Munny, l’ancien tueur, est un être terriblement éloigné de l’image du « cavalier pale » véhiculée par le précédent western d’Eastwood. Tous ce que ce « justicier » effectue est en effet empreint d’un certaine dose de maladresse ; monter à cheval ou tirer dans une cible se révèlent des opérations délicates sans une bonne dose d’alcool. Même dans son alcoolisme ou dans sa relation aux autres voire dans ses meurtres, cet anti-héros a quelque chose de pathétique. Situé dans un Wyoming boueux, Unforgiven convoque irrémédiablement la figure du tueur propre à Leone et Siegel ( le film est d’ailleurs dédié à Sergio et Don ) mais également celle du fautif marqué par le péché ainsi que celle de l’étranger à sa propre contemporanéité. Descente aux enfers ténébreusement éclairée et portée par un personnage principal empreint d’un fatalisme de tous les instants, le chef d’œuvre ultime du genre déconstruit par presque trois décennies de films remarquables et annonciateurs, est instantanément devenu l’une des références en matière de réflexion sur la violence. Démystification de la conquête de l’Ouest, Impitoyable prolonge le discours véhiculé par les westerns de Peckinpah et le conclut en posant un regard définitif et exempt de compassion sur les fondations de l’Amérique contemporaine.
Découvert par la série télévisée Rawhide puis starifié par la trilogie du dollar de Sergio Leone, Eastwood, tout au long de sa carrière d’acteur, de producteur et de réalisateur, n’aura eu finalement de cesse de tracer sa voie, celle de la déconstruction du western. Petit à petit, par la réalisation de ces œuvres brillantes qui composent sa filmographie, Big Clint parvient à réussir son but ; la réalisation du western ultime, encensé par le public et par ses pairs, signifiant la mort du genre.
Fabrice Simon

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Une réflexion sur “Ouest terne ou la déconstruction du mythe par Clint Eastwood !

  1. Que rajoutez de plus …
    Un savant et passionnant décryptage de la période western-eastwoodienne , intelligent , et surtout débordant de respect et d’amour pour ce type qui ,je pense , connaitra un mise en grâce …après sa mort , comme les plus grands , de Ford a Feckimpah .
    Allez , on trinque ?

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