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Véritable petite sensation à l’édition 2014 du festival de Cannes et à Deauville où il fut récompensé par le Prix du public et le Grand Prix, Whiplash est venu rythmé avec force la fin d’année ciné apathique. Deuxième film de Damien Chazelle, il est le développement du court-métrage du même nom qui remporta le prix du Jury au festival de Sundance en 2013. Comme son premier long Guy And Madeline On A Park Bench, le jazz y occupe une place centrale. Mais si le réalisateur discoure toujours sur la relation entre l’Art et la vie, Whiplash a une approche beaucoup moins tendre. Cette fois, il s’agit de ce que l’on est prêt à endurer, à sacrifier pour atteindre l’excellence, la motivation à nourrir constamment pour ne jamais s’arrêter d’améliorer sa manière de jouer. Et vu le traitement que s’inflige le jeune Andrew Neyman (Miles Teller) pour y parvenir, on pourrait évoquer une Passion toute christique (il a les mains ensanglantées à force de multiplier les heures à percuter sans relâche sa batterie). Cette attitude qui voit une personne se dévouer absolument à sa performance, à son art, rappelle les plus grands sportifs qui loin des spolights répètent inlassablement leurs gammes. Le talent n’est rien sans le travail pour le polir et l’affûter.

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Le premier film de Chazelle était une romance contrariée et d’une certaine manière, Whiplash en est une également mais pas de manière classique puisqu’ici cela concerne la relation très ambigüe qui unit Andrew à son tyrannique mentor, le professeur Terence Fletcher (J.K Simmons, monstrueux), qui pousse vraiment son élève doué dans ses derniers retranchements. Suivant un cursus au prestigieux conservatoire Shaeffer de Manhattan, Andrew Neyman rêve d’intégrer la classe et l’orchestre de Fletcher malgré la peur qu’il instille à ses troupes craignant à chaque fausse note une humiliation ou une violente réaction. Un homme extrêmement exigeant qui tente de repousser leurs limites pour faire émerger peut être le prochain génie du Jazz, comparable à un Charlie Parker contemporain. Une attitude renvoyant au sergent instructeur de Full Metal Jacket de Kubrick. Les méthodes de Fletcher sont contestables mais le film n’est pas une ode à l’humiliation pour réussir. Le personnage du prof est ainsi contrasté et n’est pas qu’un odieux connard. De même, Miles est tout aussi ambivalent puisqu’il est loin de la victime expiatoire, acceptant les mauvais traitements pour prouver sa valeur. De plus, persuadé de sa grandeur, il apparaît assez imbu de lui-même et n’hésite pas à écarter sans ménagement sa petite amie dont la présence, pense t-il, l’empêcherait de s’accomplir totalement. Il se montre tout aussi détestable et cassant avec les membres de sa famille et s’éloigne de son père, préférant une figure paternelle qui l’aiguillonne plutôt qui le bichonne. Ce sera alors un des enjeux d’Andrew, trouver l’équilibre entre représentations autoritaire et réconfortante.

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Inspiré de la propre expérience de Damien Chazelle, Whiplash est moins un film sur un modèle d’éducation que sur la relation entre les deux fortes personnalités. Et la manière de filmer cet affrontement prend vraiment aux tripes. Tout est une question de tempo. La mise en scène de Chazelle traduit parfaitement cette balance et épouse en premier lieu le tempo imposé par Fletcher et qu’Andrew recherche et poursuit désespérément. Jusqu’à se perdre et à être profondément blessé après un accident de voiture lorsque le novice cherchait à rattraper son retard, pour être à l’heure au concert mais également satisfaire les attentes de Fletcher. Dès le départ, le lien qui les unit apparaissait sinon maudit du moins empreint d’une irrépressible force d’attraction que tout le film portera jusqu’à l’incandescence. En effet, lors de la scène inaugurale, on nous montre Andrew s’entraîner seul dans la pénombre d’une salle du conservatoire, lorsqu’apparaît dans l’embrasure de la porte le professeur Fletcher. Comme si le rythme de percussion du jeune homme avait convoqué le bon génie capable d’exaucer ses rêves. Ou plutôt un démon vu le comportement. Peut être même l’incarnation du propre démon intérieur d’Andrew à qui il n’hésitera pas à se livrer corps et âme étant donné l’ascèse dans laquelle il plongera pour parfaire ses aptitudes.

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Le morceau de bravoure final, le concert donné au Canergie Hall de New-York, est ainsi un magnifique point d’orgue au parcours d’Andrew, un combat acharné, une remarquable résolution qui le voit finalement prendre le dessus et imposer son propre tempo à ce maître à la fois honni et admiré. La caméra de Chazelle épouse là encore de manière remarquable ce changement de paradigme, s’attachant cette fois au batteur, effectuant des filages vers les autres musiciens ou Fletcher à partir de sa position, illustrant chaque mouvement qu’il imprime sur l’ensemble. Un Andrew au bord de l’implosion, le rythme insensé de son solo l’emmenant finalement vers l’extase (en passant par un état de quasi possession ahurissant). Au grand plaisir de Fletcher dont le dernier plan tronquant le bas de son visage à partir du nez semble le montrer sourire. Que l’on peut aussi bien interpréter comme un rictus de satisfaction personnelle d’être arrivé à ses fins et d’émanation de plaisir sincère. Aussi ambigu soit-il, il représente avant tout le signe d’approbation qu’Andrew désirait plus que tout.

Nicolas Zugasti


WHIPLASH

Réalisateur : Damien Chazelle
Scénario : Damien Chazelle
Interprètes : J.K Simmons, Miles Teller, Paul Reiser, Melissa Benoist…
Photo : Sharone Meir
Montage : Tom Cross
Bande originale : Justin Hurwitz
Origine : Etats-Unis
Durée : 1h47
Sortie française : 24 décembre 2014

 

 

 

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Une réflexion sur “« Whiplash » de Damien Chazelle : Tempo fugit

  1. Pingback: « La La Land » de Damien Chazelle : la mélodie du bonheur factice | Le blog de la revue de cinéma Versus

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