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die hard with a vengeance
On ne s’intéresse pas vraiment à l’œuvre de McTiernan si l’on ne se penche pas sur l’utilisation que le réalisateur fait du langage parlé dans ses films. La valeur qu’accorde l’artiste à l’expression vocalisée sous toutes ses formes et dialectes, contribue en effet à forger le signifiant bien particulier de sa filmographie. Cinéaste d’action, McT n’en reste pas moins un homme de parole – dans tous les sens du terme. C’est d’ailleurs cette propension aux coups d’éclat verbaux qui l’a conduit derrière les barreaux : le parjure ne renvoie-t-il pas d’abord à un réflexe d’élocution ? Lui qui s’affirme comme « grande gueule » au sein du système hollywoodien (même maintenant qu’il est sorti de prison, il n’a pas la langue dans sa poche en ce qui concerne les institutions et le gouvernement américains), contribue en tout cas à donner une valeur clé au « parler » dans la fiction. Car la parole engagée et l’acte de communication revêtent dans tous ses films une dimension à la fois anthropologique et métonymique. Si l’action est moteur des histoires racontées, le verbe, surtout venu d’ailleurs, en est la courroie de transmission.

Die Hard_Hans Gruber

L’étranger, cet autre moi
On le sait, McT n’aime rien de moins que les oppositions culturelles significatives de son goût, qu’on pourrait qualifier de dual, pour le 7e art européen d’un côté, et la fermeté et la rectitude hollywoodiennes de l’autre (encore que cette dernière ne semble plus devoir le satisfaire – gageons qu’elle ne l’ait même jamais beaucoup amusé). Entre les deux, se trouve une certaine idée du classicisme, de la rigueur, de l’élégance et de la flamboyance, qu’ont su incarner de grands artistes de l’âge d’or, dont beaucoup venaient d’ailleurs du Vieux Continent. McTiernan est l’héritier de cette approche – l’on pourrait même dire de cette exploitation.
On accorde beaucoup d’importance à la mise en scène millimétrée du cinéaste,à ses plans au cordeau, à l’agilité féline de ses mouvements de caméra et à la photogénie travaillée de ses protagonistes – qui mieux que lui a su en effet transcender, iconiser des acteurs qui, à la lumière de ses choix esthétiques et de caractérisation, ressortaient du cadre incroyablement magnifiés, grandis dans leur stature intradiégétique ? On s’attarde par contre moins souvent sur les langues étrangères qu’adoptent, par stratégie d’attaque, de repli ou de camouflage (on y reviendra), ses personnages principaux : il n’y a qu’à voir comment les « terroristes » du premier et du troisième Die Hard échangent entre eux en allemand quand leurs plans commencent à être sérieusement compromis par le « grain de sable » John McClane. Au-delà du duel entre le cowboy prolétaire issu de la middle-class et les bandits européens aux allures de dandys cruels (tous emmenés, ici par Alan Rickman, là par Jeremy Irons), c’est bien l’idée d’un retour à la langue originale, presque primale (d’ailleurs cris et vociférations dominent) dès que se fait ressentir l’urgence des situations – où se trouve aussi sollicitée l’adrénaline pure – qu’illustrent les effets linguistiques de Die Hard 1 et 3. Fait notable, les langues étrangères ne sont jamais sous-titrées chez McTiernan : effet d’immersion dans l’action, perdition sensorielle, perception parcellaire du discours et des enjeux, surtout dans de grands moments d’hostilité ou de tension. L’insertion dans le récit d’autres langues que l’anglais (c’est la raison pour laquelle ses films sont à voir en version originale) peut même confiner au brouillage narratif , voire au non-sens, comme le russe (déjà exploité dans À la poursuite d’Octobre rouge) dans le remake de Rollerball : à l’image de cette piste de course en forme de signe de l’infini, le verbiage du magnat joué par Jean Reno n’est plus qu’une interlocution en roue libre où se mélangent vocables, rires sarcastiques et hoquets de contentement d’un show business corrompu, « médiocrisé » jusqu’à la moelle.

13ème Guerrier_Ahmed Ibn Fahdlan

Le discours est un bouclier… et une épée
Plus encore que les physionomies (Predator comme Die Hard sont des histoires de choc des cultures physiques), la langue parlée par les protagonistes « mctiernaniens », surtout ceux que doit affronter – ou avec qui il doit composer – le héros, a valeur de caractérisant, quant elle ne joue pas un rôle de métonymie : car c’est toute une nationalité, un état d’esprit (y compris positif) et un rapport au monde que contient la langue d’un pays. Moyen de communication essentiel et constitutif de tout espace à conquérir ou, au choix, au sein duquel survivre (l’espagnol devient un important prisme de compréhension de l’ennemi – car la seule à avoir aperçu l’extraterrestre en action, c’est la guérilla Anna – pour les bérets verts de Predator, et Ahmed Ibn Fahdlan / Antonio Banderas apprend le viking par nécessité vitale dans Le 13e Guerrier), celle-ci peut devenir une posture politique (Marko Ramius / Sean Connery s’exprime en russe et en anglais, les deux faces d’une même visée politique : passer à l’Ouest dans À la poursuite d’Octobre rouge), un masque ou le véhicule d’une stratégie : de séduction (Catherine Banning / Rene Russo s’adresse avec suavité dans sa langue d’origine au voleur d’œuvres d’art venu d’Europe de l’Est dans Thomas Crown), d’attaque et surtout de riposte (Cf. l’allemand, teinté de panique et de colère, des terroristes dans les Die Hard, ou la réponse sarcastique de Ahmed aux Vikings qui pensaient que l’Arabe ne comprenait pas leurs conversations au coin du feu). Langues d’action, mais surtout, langues de réaction, donc.

Thomas Crown_Catherine Banning

Palais et claquements de langue
Résumé à elle seule de l’approche linguistique du réalisateur, la scène du 13e Guerrier où Ahmed / Banderas apprend à parler le viking rien qu’en écoutant et en observant les mouvements de lèvres de ses compagnons de route nordiques un soir au coin du feu, vaut comme maître-étalon de la caractérisation – situation et adaptation à un environnement, hostile ou non – par le langage dans le cinéma de McTiernan ; plus encore si l’on considère comment, par des jump cuts audacieux, l’action director le plus doué de sa génération manipule l’ellipse langagière et identitaire : de plans rapprochés en zooms sur les bouches des uns et des autres, la langue viking envahit le cadre, puis le hors-cadre et finalement la perception du spectateur. Phénomène englobant de propagation et de délectation, la langue étrangère représente aussi le plaisir sensible qu’apporte le contact avec une culture différente ; d’où cette jouissance orale, pourrait-on dire, de Catherine / Russo dans Thomas Crown au moment où elle mène son premier interrogatoire : entre le délice d’un café ou d’un soda avalé d’une traite et le plaisir de parler la langue d’un des anciens pays du bloc de l’Est, c’est une saveur commune qui étreint le personnage – sensation tout droit venue du palais. Et quand la langue étrangère a atteint son point de non retour extatique, il ne reste plus au réalisateur qu’à s’interroger sur sa propre langue de narration, à jouer avec tous les signifiants du discours de ses personnages typiquement américains : où comment dans Basic, son dernier film à ce jour et grande pellicule volontairement bavarde devant l’Éternel – jusqu’au vertige conversationnel –, tous les protagonistes d’une base militaire étasunienne parviennent à faire porter à une seule et même histoire rapportée plusieurs vérités diamétralement opposées. Cinéma du phonème situé au cœur de l’action polyglotte, la filmographie de McTiernan est bel et bien un modèle de polysémie.

Stéphane Ledien

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Une réflexion sur “Dossier John McTiernan – Langues étrangères : parlez-vous le film d’action ?

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