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Après l’expérience pour le moins compliquée et dépressive du Treizième Guerrier où McTiernan fut dépossédé du film par un Michael Crichton décidé à reprendre le contrôle de l’adaptation de son livre, il était important de retrouver un projet où sa liberté d’action ne saurait être entravée, où il retrouverait sa joie de tourner et dont le résultat puisse le satisfaire. Soit exactement l’inverse de ce qu’il a vécu avec Le Treizième Guerrier qui malgré le charcutage demeure une œuvre marquante et remarquable à plus d’un titre. Le remake du film de Norman Jewison, L’Affaire Thomas Crown qui voyait en 1968 le couple Steve McQueen/Faye Dunaway enflammer l’écran, sera un parfait palliatif. Notamment parce qu’il se retrouvera une nouvelle fois, après A La Poursuite d’Octobre Rouge, dans le giron de Franck Mancuso, dirigeant à l’époque de la Paramount et qui a toujours supporté le réalisateur quand il bossait pour lui.
Le cinéaste, comme à son habitude, retravaillera le scénario afin de l’adapter à sa vision de l’histoire qu’il veut raconter, une romance sur fond d’enquête sur un vol d’œuvre d’art. Thématiquement plus léger, Thomas Crown n’en est pas moins d’une grande sophistication dans sa mise en scène. Chaque plan respire la classe absolue et ses images forment un ballet magnifique, s’accordant à merveille avec la musique de Bill Conti pour transporter l’audience. Ce film est l’un des rares pour lesquels McT se montre enthousiaste dans son ensemble. Avec son perfectionnisme coutumier, il trouve toujours à redire sur certaines scènes parmi ses autres réalisations. Toujours préoccupé par la musicalité des images qu’il a en tête, McT parvient ici à créer un formidable tempo où les plans semblent danser au rythme d’une musique jazzy aux sonorités tantôt ironiques, tantôt plus graves, imprégnant cette histoire d’amour d’une chorégraphie sensuelle.
Et de danse il est question dans la séquence que nous allons examiner de plus près.
Catherine Banning (René Russo), l’agent d’assurance chargé d’enquêter sur la disparition d’un tableau de Monnet, décide d’arrêter de tourner autour du pot et de confronter directement celui qu’elle soupçonne d’être l’auteur du vol, le multi milliardaire Thomas Crown (Pierce Brosnan). Et pour lequel son cœur chavire tant il représente un défi excitant. Elle le rejoint donc à une réception et va entamer avec lui une danse endiablée qui sous la caméra de McTiernan sera autant un grand moment de séduction qu’elle mettra en valeur la ténacité et le caractère insoumis voire même dominant de Catherine.
Admirez.


Débutant de manière classique sur une musique non moins attendue pour ce genre de séquence, on remarque tout de même une modification importante dans les postures. Alors que Thomas Crown entame un pas en éloignant, le bras tendu, Catherine, le mouvement suivant devrait voir Crown ramener sa cavalière à lui en la faisant tournoyer sur elle-même et ainsi se retrouver positionné derrière elle, ses bras l’entourant. Or, c’est exactement le contraire qu’il advient ! Catherine reprend l’initiative et c’est elle qui l’attire pour l’emprisonner dans ses bras. Une manière subtile d’annoncer les intentions de Banning bien décidé à attraper le « voleur » et peut être également sur le plan sentimental. C’est le coup d’envoi d’une lutte de position marquée par le changement de musique qui devient plus rythmée, renvoyant à des sonorités d’Amérique du sud plus caliente. Catherine a repris la main, elle continue à chauffer son partenaire par sa prestation et sa robe translucide, gardant l’avantage en maintenant Crown de dos devant elle. Et quand c’est elle qui se présente ainsi à lui, ce dernier entame la classique remontée de mains des hanches à la tête sauf que Catherine stoppe son action au niveau de ses épaules et d’un mouvement parfaitement synchrone avec le son de la musique rejette les bras entreprenants en arrière. N’y tenant plus, Crown la saisit et la retourne face à lui pour un plan de composition et d’échelle quasi similaires lorsqu’ils entamèrent leur sarabande, McT illustrant ainsi la reprise de contrôle de Crown.

Début de la danse

Début de la danse

Do you want to dance, or, do you want to dance...

Do you want to dance, or, do you want to dance…

Il lui demande alors s’il elle veut « danser » (continuer à jouer) ou « danser » (conclure et passer à une action plus charnelle), l’imperceptible changement de ton sur ce même mot faisant entendre les significations différentes. Et tandis que les deux se rapprochent pour enfin s’embrasser, les cuivres se sont tus et l’on entend plus que les percussions donnant une sonorité plus tribale, annonciateur d’une danse plus « bestiale » puisque l’on enchaînera avec leur scène d’amour dans le hall de la demeure de Crown.
La précision de la mise en scène de McTiernan traduit ainsi parfaitement le tourbillon émotionnel qui va les emporter. Car au moment où se conclut leur séquence de danse par un baiser, la caméra adopte un point de vue en hauteur, se positionnant au-dessus d’eux afin de montrer la manière dont ils tournent dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Couplé aux figurants autour d’eux qui se trémoussent sur place et le motif circulaire au sol, on a vraiment l’impression de voir se former une spirale. D’autant que McTiernan va prolonger ce mouvement dès la scène suivante où nous sommes transportés grâce à un fondu enchaîné. On retrouve la caméra en hauteur observant Catherine au bas de l’escalier, le mouvement circulaire, cette fois de l’appareil, s’effectue toujours dans le même sens.

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Un mouvement qui sera naturellement poursuivi par les personnages tournant nus puis imprimé par le déplacement de leurs ébats débuté au sol et « remontant » l’escalier pour passer de la gauche à la droite du cadre, soit toujours dans le sens inverse des aiguilles d’une montre.

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McTiernan, c’est ça, parvenir à transformer une convention et un cliché en un instant de grâce formelle et une chorégraphie millimétrée afin d’exprimer visuellement une émotion, une sensation.
Le véritable enjeu du film est l’amour que les deux personnages nourrissent l’un pour l’autre, la confiance accordée à l’autre et savoir ce que chacun est prêt à abandonner pour le vivre pleinement. Et la douleur que le doute et le sentiment d’abandon peuvent causer.
Le morceau de bravoure du métrage est bien évidemment la superbe séquence où Thomas Crown retourne dans le musée pour remettre à sa place la peinture qu’il avait subtilisé et au passage en prendre une autre, celle pour laquelle Catherine avait montré un grand intérêt. Plus qu’un tour de passe-passe au nez et à la barbe des policiers venus en masse pour l’alpaguer, cette dernière représentation est surtout l’occasion pour Crown de ravir définitivement le cœur de Catherine. Cette dernière est complètement sous le charme en regardant sur le moniteur vidéo le ballet auquel il s’adonne. Le policier interprété par Denis Leary (personnage référent du propre point de vue de McT sur cette histoire) ne sera d’ailleurs plus dupe et souhaitera à demi-mots bonne chance dans sa nouvelle vie à Catherine s’enfuyant rejoindre son amant.


Sauf qu’elle va subir de plein fouet l’ultime leçon prodiguée par Crown qui va la confronter durement aux sentiments qu’elle avait jusque là réfrénés. Et au passage, une petite leçon de mise en scène toute en simplicité et limpidité de McT.
Après une course effrénée, elle arrive sur le ponton où attend un hélicoptère et un homme de dos dont la silhouette laisse à penser qu’il s’agit de Thomas Crown affublé du déguisement qu’il portait dans le musée. Un raccord dans l’axe focalisant le regard sur ce personnage.

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Mais en s’approchant, il se retourne et Catherine voit qu’il ne s’agit pas de Thomas Crown mais un de ses complices qui lui demande si elle est bien Catherine et lui tend la grande sacoche qu’il tenait.

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Des plans courts, qui s’enchaînent dans un découpage assez vif, montrant d’abord le désarroi de Catherine puis accentuant sa sensation de déboussolement. D’autant que la sacoche contient le dernier tableau volé que Crown avait assuré plus tôt dans le film qu’il volerait pour elle. Mais lui n’est pas là. Et la situation rend Catherine interdite, complètement sous le choc de cette absence.
Le tableau appuie le sentiment de perte qui l’assaille puisqu’il montre une femme de dos face à une étendue d’eau où flotte un bateau vide.

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Et ce n’est rien avec la manière dont McTiernan, en cinq plans, va accentuer encore plus cette émotion.
Le premier montre en arrière plan Catherine regarder l’horizon, rappelant le tableau entraperçu peu avant, tandis que l’inconnu s’éloigne et emplit le premier plan. Puis on enchaîne avec un plan d’ensemble montrant cette scène mais plus éloigné et de l’autre côté de l’axe, de sorte que la caméra se trouve face à l’embarcadère, fixant une Catherine complètement figée. Le point de vue peut être interprété comme symbolisant celui de Crown.
Puis nous avons droit à trois raccords dans l’axe nous éloignant de plus en plus de la scène observée, faisant disparaître Catherine de l’image, du moins difficilement distinguable vu la distance qui s’accroît, et découvrant alors l’environnement urbain et notamment des immeubles imposants.

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Ce staccato (technique instrumentale) visuel, est une figure stylistique récurrente chez McT, lui servant notamment à focaliser l’attention sur un élément auparavant indéfinissable (la menace du saboteur dans A La Poursuite d’Octobre Rouge par exemple). Traduisant en tout cas une émotion. Ici, ce mouvement saccadé vers l’arrière renvoie à celui utilisé dans Predator lorsque après s’être préparé à son affrontement final avec la créature, Dutch émet un bruyant râle bestial. En l’intégrant dans cette jungle par un enchaînement de trois plans, il rendait compte visuellement de l’aboutissement de sa nécessaire évolution instinctive pour lutter d’égal à égal.
Ici, le résultat est différent bien évidemment mais l’intention du cinéaste demeure la même, formuler à l’image la disparition de l’individu. McTiernan traduit visuellement à la fois la violence de ce choc émotionnel qui laisse Catherine esseulée et son absorption par la ville et donc son incapacité à s’extirper d’une vie sans affects. Dans Predator, Dutch regagnait en vitalité en parvenant à intégrer ce milieu hostile. Au contraire dans Thomas Crown, Catherine est engloutie par la minéralité de la cité.
Mais en voyant l’alchimie qui s’est créée entre Brosnan et Russo, McTiernan ne voulait pas terminer par une fin amère mais faire en sorte que les deux tourtereaux se retrouvent.
Alors qu’elle a embarqué dans l’avion l’emmenant loin de New-York, Catherine s’effondre, se laissant enfin aller à tristesse qui la submerge. C’est à ce moment là que Thomas Crown, assis derrière elle, révèle sa présence. Elle se précipite sur lui, remontée par ce qu’il lui a fait subir, pour finir par l’embrasser passionnément.

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Vont suivre des plans qui rappelleront la façon dont elle a mené l’interrogatoire d’un des roumains responsable de la tentative de vol du tableau finalement dérobé par Crown. Elle tournait autour de lui, comme un prédateur autour de sa proie, pour venir se placer derrière lui et lui saisir d’une main le visage avec fermeté tout en lui susurrant à l’oreille des paroles incompréhensibles mais qui l’ont en tout cas convaincu de se mettre à table.

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Cette fois, face à Crown, les plans sont encore plus rapprochés, soulignant leur intimité. Elle prend d’une main le visage de son amour, avec tendresse et le prévient à voix basse de ne pas recommencer. Enfin, on termine sur un plan de sa bouche murmurant à son oreille les représailles qu’il encourt.

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L’alliance du langage parlé et corporel permet à McT d’exprimer à l’image que Catherine a repris une certaine contenance mais n’a pas pour autant abandonné son caractère bien trempé et teinté de domination. Une déesse parfaitement complémentaire et au goût du démiurge Thomas Crown.

Nicolas Zugasti

THE THOMAS CROWN AFFAIR
Réalisateur : John McTiernan
Scénaristes : Alan Trustman, Leslie Dixon, Kurt Wimmer
Production : Pierce Brosnan, Beau St-Clair, Roger Paradiso, Bruce Moriarty, Michael Tadross
Photo : Tom Priestley Jr
Montage : John Wright
Bande originale : Bill Conti
Origine : Etats-Unis
Durée : 1h53
Sortie française : 22 septembre 1999

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6 réflexions sur “Dossier John McTiernan – Thomas Crown : Power of love

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  2. Cher Mr NZ. Voici le genre d’article d’analyse filmique qui peut « faire peur » (combien ne sont-ils pas rébarbatifs?) et qui s’avère plaisant à lire !

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